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Suivez le guide

Visite touristique

Guide des guides à l'usage des visiteurs curieux.

Je viens de visiter l'abbaye royale de Brou à l'écoute attentive d'une jeune étudiante, guide remarquable, qui rapidement sut se concilier tout son groupe. Elle s'y prit remarquablement bien, repoussant adroitement les commentaires de celui qui, histoire de jouer l'expert pédant, avait tout appris avant de venir, accordant le temps nécessaire à la vieille dame claudicante afin qu'elle ne soit jamais en retard, interrogeant les uns et les autres pour ajouter vie à ses explications. Elle n'hésita pas à donner son avis, émettre des hypothèses, affirmer des goûts personnels, nous prenant à témoin de son plaisir qu'elle faisait si bien partager.

Deux heures durant, elle évoqua Marguerite d'Autriche ainsi que son cher Philibert, arraché bien trop tôt à sa royale affection. Il y avait de la passion et de la vie dans son long monologue entrecoupé de quelques interventions pas toujours opportunes. Qu'importe, elle reprenait le fil de sa démonstration et nous écoutions, sagement, finissant tous par être admiratifs devant tant de connaissances, dites avec une telle humilité. Naturellement me vint l'envie d'évoquer d'autres guides, de ceux qui vous font vite préférer leurs substituts auditifs.

 

Il y a d'abord le plus redoutable : le guide sur le bout des doigts, celui qui débite mécaniquement une leçon apprise sans le cœur. Celui-là vous décourage à jamais de suivre la prochaine visite, vous pousse à trouver un prétexte pour interrompre la corvée. Le ton monocorde, le débit rigoureusement le même d'un bout à l'autre, l'absence de chaleur et de gourmandise. C'est un récitatif sans talent, un numéro prévisible, il redonde fastidieusement ; mieux vaut prendre un peu d'avance pour lire les panneaux. Il faut oublier celui-là bien vite en dépit de son insistance à tendre la main …

Il y a aussi le guide incertain, l'équilibriste improbable qui se retrouve là, par hasard, pour suppléer à une absence, effectuer une prestation alimentaire, rendre service à des amis. Il hésite, s'embrouille, fait confusions sur inexactitudes, bafouille, se contredit, consulte discrètement un pense-bête ce qui, au lieu de rassurer son groupe, met la puce à l'oreille à ceux qui n'avaient encore rien remarqué. On s'ennuie ferme avec lui et jamais son groupe ne se renforce au gré de la visite ; bien au contraire, les effectifs fondent comme neige au soleil.

 

Il y a le guide expert, la pointure indiscutable qui oublie tout du long de fournir des chausse-pieds à ses pauvres visiteurs. Il utilise un vocabulaire savant, use du sous-entendu avec délectation comme s'il allait de soi que le groupe avait consulté des ouvrages historiques ou scientifiques avant de venir. La vulgarisation c'est si vulgaire que l'homme reste sur son piédestal et abandonne un auditoire de béotiens, dégoûtés à jamais de pareille aventure. Le pire étant quand, dans le groupe, se distingue un amateur éclairé, la visite devient un dialogue universitaire duquel tous les autres sont exclus. O joie sans pareille !

Il y a le guide à gogos ; celui qui débite des sornettes, des platitudes qui lui ont été fournies par les organisateurs en personne. Le lieu est vide d'histoire, celle-ci est recréée de toute pièce, inventée pour les besoins de la cause touristique. Tous les truismes y passent, c'est un vrai récital d'idées reçues, de contre-vérités, de légendes plus ou moins bien tournées. On recrée un monde factice de fées, de sorciers, d'aventuriers ou de gueux suivant le profil de l'endroit. Ce serait à mourir de rire si ce n'était l'arnaque du prix d'entrée qui vous remonte à la gorge …

 

Il y a le guide au galop : celui qui doit tenir le temps imparti pour faire tourner le spectacle historique. Il n'y a aucune place à l'improvisation, au dialogue, à l'étonnement. Tout est calibré pour ne jamais sortir du cadre. Il faut galoper entre deux salles ; malheur aux boiteux, aux sourds et aux malcomprenants ! La prochaine fournée attend : c'est un car de touristes japonais. Avec un tel guide, on ne dépasse jamais la ligne jaune. Après une telle aventure, le touriste peut tout aussi bien se rendre dans une officine de restauration rapide, c'est du même acabit.

Il y a enfin le vrai passionné, guide par inadvertance qui se soucie peu de la logique de son propos. Les explications vont et viennent au fil de son inspiration, de ses détours, de ses envies. Il prend son temps, revient en arrière, reprend une explication laissée en suspens la salle précédente. Il transforme la visite en un cheminement contemplatif, une promenade sans but réel. C'est du bonheur à l'état brut, en dehors du temps et de la cohérence historique. On picore, on se délecte, savourant avec gourmandise des propos offerts comme des petits secrets à ne pas divulguer. Le visiteur est silencieux, il profite de ces instants de grâce. Avec un peu de chance, la séance se prolongera autour d'un verre dans le troquet du coin.

 

Il y a enfin les visites polyglottes. C'est une épreuve si redoutable que je déserte immédiatement la troupe. On perd le fil, le groupe est souvent trop nombreux ;on reçoit si peu au final qu'il ne sert à rien de prolonger le supplice. Leur tour passé, ceux qui savent désormais font du bruit, commentent entre eux tandis que les autres n'entendent plus rien. Dans ce cas, l'audio-guide est d'un meilleur usage.

Lors de votre prochaine visite, n'oubliez plus le guide. Accordez-lui un peu d'intérêt, ne serait-ce que pour savoir dans quelle catégorie il se situe. Et si, par extraordinaire, il était d'un genre qui a échappé à ma sagacité légendaire, n'oubliez pas de m'en faire une fiche détaillée pour compléter ce guide des guides à l'usage des visiteurs curieux.

Suivezleguidement sien.


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11 réactions à cet article    


  • juluch juluch 3 août 2015 12:05

    Pas simple de faire de la pédagogie surtout quand on en a pas l’habitude.


    Intéresser le public c’est pas simple.

    C’est comme donner des cours en tant que coach sportif, professeur d’arts martiaux, enseigner aux bleus à l’armée.......

    C’est tout un art qui est guidé par l’expérience.

    Merci Nabum et n’oubliez pas le guide ! smiley

    • C'est Nabum C’est Nabum 3 août 2015 12:51

      @juluch

      J’ai trouvé un guide qui doit être sportif

      Je m’accroche à vos basques


    • rocla+ rocla+ 3 août 2015 12:12

      Un bon guide est un guide spirituel .. smiley



      En fait il faut bien du talent pour débiter chaque jour les mêmes 
      phrases en racontant comme si c ’était la première fois .

      Comme d’ hab , avec nabum ça boume ....

      • C'est Nabum C’est Nabum 3 août 2015 12:52

        @rocla+

        Je m’y emploie ici

        N’oubliez pas le guide !


      • L'enfoiré L’enfoiré 3 août 2015 17:50

        Salut Nabum,
         Cela fait un temps que je ne suis pas venu par ici.
         Des histoires et des anecdotes de guides, j’en ai quelques unes à mon actif.
         Je l’ai été moi-même à Bruxelles.
         Comment intéresser des gens qui n’en ont peut-être rien foutre des explications historiques et qui regrettent avoir quitté l’hôtel et la plage.
         Oui, il faut des aptitudes pour le guide et aussi pour celui qui l’écoute.
         J’ai même suivi un guide chez nous que j’ai en « rêve assassiné » dans « L’assassin n’habite plus au 21 ».
         C’était un guide anglais.

         Puis je suis tombé sur votre texte qui disait "Il y a enfin les visites polyglottes. C’est une épreuve si redoutable que je déserte immédiatement la troupe. On perd le fil, le groupe est souvent trop nombreux ;on reçoit si peu au final qu’il ne sert à rien de prolonger le supplice. Leur tour passé, ceux qui savent désormais font du bruit, commentent entre eux tandis que les autres n’entendent plus rien. Dans ce cas, l’audio-guide est d’un meilleur usage.« 

         Là, j’ai mon billet de la semaine qui ressort de son cocon.  »Défendre une langue ou un dialecte ?" Personnellement, j’écoute deux versions, le français et puis l’anglais surtout quand le guide n’est pas francophone. Parce que les guides polyglottes m’impressionnent.
         Les différences de textes existent et vous allez le rater..


        • L'enfoiré L’enfoiré 3 août 2015 17:53

          N’oubliez surtout pas que Bruxelles est bilingue et peut-être plus, trilingue.
          Mais autour de la Grand Place, nous en avons de plus en plus de Chinois et d’Espagnols, quand ce ne sont pas des Italiens ou des Turcs..


        • C'est Nabum C’est Nabum 3 août 2015 17:56

          @L’enfoiré

          Je ne crois qu’à la pertinence d’une seule langue à moins cas exceptionnel de parfait bilinguisme.
          Les autres s’arrangent avec des raccourcis et des facilités qui réduisent le propos

          C’est pourquoi l’emploi d’un véritable traducteur est plus pertinent à mes oreilles

          Merci pour cette visite


        • L'enfoiré L’enfoiré 3 août 2015 18:48

          @C’est Nabum,
           Vous pouvez oublier de trouver un job chez nous.
           Je connais une Française qui a dû oublier sa formation intellectuelle pour une autre qui l’était beaucoup moins.
           Les raccourcis valent parfois mieux qu’un silence qui ne tient pas la route.
           Si vous avez lu mon article actuel, vous avez quelques réponses plus précises encore... 


        • C'est Nabum C’est Nabum 3 août 2015 20:05

          @L’enfoiré

          Viscéralement monolingue, je suis condamné dans ce monde du mouvement et de l’échange

          Tant pis pour moi


        • Dom66 Dom66 4 août 2015 19:49

          Bonsoir,

          Très bon texte

           

          Votre texte tombe à point pour moi, pourquoi ?

          Hier après-midi j’ai amené deux personnes de ma famille, visiter la forteresse de Salses, cetait sur notre chemin de retour pour rentrer chez moi. Nous avons écouté le guide, un jeune étudiant sûrement, qui comme votre guide de l’abbaye de Brou a sut intéresser les nombreux visiteurs.

          Pour moi c’était la deuxième fois que je visitais cette forteresse, et je me suis bien gardé de devancer les explications du guide, normal.

          Donc un très bon guide  

          Maintenant le but de mon commentaire, porte sur  ce que j’ai remarqué à la fin de la visite.

           

          Sur tout le groupe de visiteurs, nous avons été que deux a donné un petit billet pour récompenser son travail, je suppose grassement payé (je rigole) les gens se sauvent en regardant le sol, évitant les regards, zut j’ai payé la visite et puis quoi encore ?

           

          Le ravage de la diminution du pouvoir d’achat ?? Ou ?? Je me pose la question.


          • C'est Nabum C’est Nabum 4 août 2015 20:31

            @Dom66

            Ce fut la même chose à Brou

            Ma femme lui a donné un petit billet et une personne lui a remis quelques pièces.
            Les autres se sont éclipsés !

            à l’entrée pourtant il était précisé que le guide était à la discrétion des visiteurs. Ils furent particulièrement discrets ...

            Le pouvoir d’achat à bon dos quand on voit les stupidités qui sont vendus ensuite ....

            Merci

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