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Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > Sur le moi, du monde !

Sur le moi, du monde !

C’est un peu cliché.

Tout n’est qu’une question de point de vue et cette histoire ne déroge pas à la règle. Ce matin-là, de fort bonne heure, bien avant que le coq ne chante, nous prenions la route pour le plus beau panorama de l’île. Il ne faut pas tarder : si le soleil doit être levé pour nous permettre d'admirer un paysage exceptionnel, il est recommandé d’aller plus vite que la brume qui ne tarde pas à dérober la vue à ceux qui ont traîné en chemin.

Nous eûmes ce bonheur de pouvoir jouir d’une vue sans pareille, d'un décor fabuleux entre l’Océan, tout en bas, à 2 200 mètres en une plongée vertigineuse, avec des falaises abruptes et tranchantes comme des lames de rasoir et le cirque de Mafate, perdu au milieu des effondrements du Piton des Neiges.

Comment décrire un tel spectacle ? Les mots manquent parfois, se répètent de manière trop mécanique. Les superlatifs finissent par s’éroder ; ils n’ont plus de saveur ni de valeur. Je vous laisse le plaisir de venir un jour, à votre tour, admirer la vue sur l’un de ces toits du monde qui vous laissent pantois et béats de gratitude devant la magnificence de la nature.

Et c’est là, pourtant, que vous découvrez, à votre plus grand étonnement, que tous les goûts sont justement dans la nature, que vos semblables ne méritent pas cette appellation et que rien n’est plus différent qu’un autre humain. Après s’être levés vers cinq heures du matin, avoir effectué un trajet de près d’une heure trente entre virages et lacets, il se trouve des homo-sapiens qui n’ont d’autre envie que celle de se photographier.

Ils ne contemplent pas ce spectacle unique, ce panorama miraculeux, ce décor chaotique et grandiose. Non, tout ceci est si banal à côté de la chose la plus essentielle qui existe sur cette Terre : EUX ! Et c’est alors un concours de photographies : je te prends, tu me prends, on se prend conjointement au bord du précipice avec, en arrière-plan, des merveilles rabaissées au rang de faire-valoir, de marqueurs du passage des plus grandes créations de l’univers.

Sur ce Moi si parfait, beaucoup de monde pour jouer ces simagrées insupportables qui ne sont pas seulement marqueurs d’une époque mais définissent cette société de l’image de soi. Ces gens-là s’aiment au-delà du possible, oubliant qu’ils ne sont qu’un grain de poussière dans cette immensité, parmi une multitude qu’ils ignorent tout autant qu’ils la méprisent. Car, voyez-vous, quand ils se photographient, il faut faire place, laisser le champ libre à leur Moi surdimensionné.

Bien sûr, ce serait un formidable souvenir si, pour autant, ils prenaient la peine de vraiment regarder ce qui les met tellement bien en valeur. Mais l'environnement n’est que prétexte à l’envoi immédiat de la photographie à la planète entière. Ils sont les maîtres d’un monde qui se plie à leur fantaisie, qui n’est que le cadre de leur indestructible vanité. Il n’est qu’à les voir agir de la sorte pour deviner la vacuité de ces êtres de papier et de paillettes.

J’ai osé l’impardonnable. J’ai dit à haute voix le conte de la création : celui où, justement, le créateur, affligé, se rend compte que les humains, au lieu d’admirer son œuvre, passent désormais leur temps à se photographier eux-mêmes. Je vous fais grâce de cet affreux anglicisme qui qualifie la pratique la plus stupide de la décennie. Il n’est plus rien à attendre d’une société qui fait de son nombril la chose la plus importante qui soit.

Ils n’ont rien compris. Ont-ils seulement écouté ? Je n’étais qu’un vermisseau, mal fagoté, sans appareil photographique ni téléphone portable à bout de bras. J’admirais en m’isolant pour jouir de la vue , méditer et m'émerveiller sans effets parasites. Je suis définitivement sorti de la compréhension de cette société. Plus je regarde mes contemporains, moins j’ai le sentiment d’être des leurs. Tout cela ne serait que peu de chose si ce comportement ne contenait le germe d’un mal profond qui va détruire le lien social. L’empathie ne passe pas par la célébration permanente de soi.

Narcissiquement leur.

Maïdo1.jpg


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14 réactions à cet article    


  • juluch juluch 29 août 2016 10:23

    Depuis que la photographie a été inventée les gens ont pris des photos.


    moi meme j’immortalise certains moments particulièrement les événements familiaux, quand on les revois bien des années plus tard on se régale.

    J’aime photographier les vieilles pierres par exemple et meme les voitures anciennes.

    Apres, tout photographier ou les selfies....pas pour moi.

    je vois que vous êtes à la Réunion profitez en pour connaitre les dames de là bas....j’en ai connu, ça m’a laissé un souvenir éblouissant !

    a bientot Nabum et pensez à nous !

    • C'est Nabum C’est Nabum 29 août 2016 12:38

      @juluch

      J’aime les photographies de détails, des gens de dos, des très gros plans d’inconnus
      Je déteste les postures, les poses, et les grimaces

      Pour les dames, je n’ai pas carte blanche

      à bientôt cher ami


    • juluch juluch 29 août 2016 19:35

      @C’est Nabum

      Oh mon Dieu quel malheur...............  smiley

    • C'est Nabum C’est Nabum 29 août 2016 20:14

      @juluch

      je en suis pas aussi libre que je le laisse croire


    • papakill papakill 29 août 2016 10:29

      Lecture fort agréable comme d’habitude, avec un message sain.


      • C'est Nabum C’est Nabum 29 août 2016 12:39

        @papakill

        Je m’efforce de l’être le plus possible dans une société qui perd la tête
        Merci


      • Enabomber Enabomber 29 août 2016 10:45

        Les Darwin Awards seraient plus tristounets sans les selfies.


        • C'est Nabum C’est Nabum 29 août 2016 12:41

          @Enabomber

          J’ignore tout de la chose évoquée dans un langage qui n’est pas le mien


        • Enabomber Enabomber 30 août 2016 08:50

          @C’est Nabum
          Les Darwin Awards sont des prix remis à des personnes qui sont mortes ou ont été stérilisées ( smiley ) à la suite d’un comportement particulièrement stupide de leur part. Les selfies, où le paysage n’est là que pour mettre en valeur l’ego de l’involontaire prétendant à la récompense, y tiennent le haut du pavé, par exemple neuneu qui voulait se mettre en scène pendant un orage et finit foudroyé au bout de sa perche à selfie.


        • C'est Nabum C’est Nabum 30 août 2016 10:10

          @Enabomber

          Que la foudre frappe tous ces Narcisse à la petite semaine


        • Abou Antoun Abou Antoun 29 août 2016 16:27

          Juste partage des tâches, chez nous c’est Madame qui s’y colle pour la prise de vue.
          Mais à chaque fois il faut que je m’écarte, même si je traîne dans un recoin du cadre, car à l’évidence : « Je gâche la vue ». Je crois pourtant qu’elle m’aime bien mais pas au point de défigurer un paysage, un animal, un arbre, une fleur.
          J’ai droit à la mise en boîte pour des occasions tout à fait crétines comme les anniversaires où autres fêtes de famille. Il me faut alors arborer le sourire de circonstance pour donner le visage du bonheur. Ma vengeance est mesquine : tirer la langue ou faire une grimace.
          Pixellement vôtre !


          • C'est Nabum C’est Nabum 29 août 2016 19:08

            @Abou Antoun

            Madame a bon goût, elle vous sort du cadre

            courage !


          • niconicoj 2 septembre 2016 17:33

            On ne peut qu’être d’accord sur le coeur du discours. C’est effectivement un comportement détestable, et des individus calculateur (le point d’origine de ces calculs multi-dimensionnel est située au centre de leurs ventres) dénué d’empathie et d’altruisme.
            Mais j’ai l’impression qu’on glisse très vite dans un débat générationnel, ici, et je me refuse à la moindre micro généralisation ayant ma génération pour cible (appelez là comme vous voulez).

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