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Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > Clément n’y voyait pas malice !

Clément n’y voyait pas malice !

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Il n'y a que le foie qui est sauf …

Il était une fois un petit village des bords de Loire. Il n'était guère différent de tous ses semblables à un petit détail près : sur la place de l'église trônait en majesté une grande et belle statue de Saint Clément, autre patron des gens qui vont sur l'eau. Elle faisait la fierté du curé du village, lui qui savait que parmi ses ouailles, il y avait plus de mariniers infidèles que de bons catholiques sincères. La procession annuelle passée, il était bien difficile de les faire venir en la demeure sacrée.

Justement, à deux pas de la statue, se dressait une taverne dans laquelle bien de ces gaillards ne manquaient pas une dévotion au sang du Christ. Parmi ceux-ci, le plus assidu de tous était , à n'en point douter, le père Gilles. Jamais, pour rien au monde, il n'aurait commencé sa journée sans une petite visite à l'estaminet. Il commandait une chopine de blanc qu'il vidait promptement puis s'en allait à l'ouvrage ; l'homme était meunier sur un bateau moulin.

Le père Denis était un brave homme. Il avait bien de la peine de voir tous ces gredins bouder le saint office mais jamais il ne leur faisait remarque ni critique. Tous les matins au sortir des mâtines, il croisait Gilles quittant lui aussi son lieu de culte personnel , les joues rouges et la mine réjouie. En passant à côté du l'homme d'église, il ne manquait jamais de claquer un « Bonjour, curé ! J'ai fait comme vous, j'ai bu mon vin de messe, la journée peut commencer ! ».

Le bon curé ne voyait pas malice dans ce propos rituel. Il y avait si longtemps que la réplique était la même , qu'elle faisait désormais partie du paysage ; ainsi répondait -il toujours « J'en bois bien moins que toi. Un jour ou l'autre, le bon dieu te rappellera à l'ordre à moins qu'il ne te rappelle à lui. Sois un peu plus raisonnable mon ami ! ».

Gilles n'en avait cure. Il était d'une santé de fer et la poussière de farine qu'il avalait à longueur de journée présentait le fâcheux inconvénient de lui assécher le gosier. Qu'il prît un peu d'avance avant de se rendre au moulin ne méritait pas qu'on lui fît ainsi la leçon. Mais il aimait bien le père bon Denis et ne voulait pas le contrarier.

Un matin comme tous les autres, Denis ,pourtant modifia un peu sa réponse. Après avoir passé une nuit agitée, il avait soucis en tête et ce jour-là, la remarque cavalière de ce drôle de paroissien lui déplut plus que de coutume. Il répliqua plus fermement qu'il ne l'aurait voulu : « Maudit mécréant, si le vin te tire par le bout du nez, c'est dans l'eau que tu pourrais périr sur ton moulin. Tu ferais mieux d'honorer Saint Clément pour que ce jour -là, il pense un peu à toi ! »

Gilles n'était pas un mauvais bougre. Il trouva la remarqueassez juste et s'exécuta dans l'instant en donnant une bonne bourrade à la statue, gueulant sans manière « Salut Clément ! » ; Le père Denis haussa les épaules, décidément, voilà bien une âme qu'il ne pourrait sauver.

A partir de ce jour, Gilles après avoir vidé sa chopine disait invariablement « Bonjour, curé ! J'ai fait comme vous, j'ai bu mon vin de messe, la journée peut commencer ! Salut Clément, alors toujours à l'eau ? ». Le père Denis se serait arraché les cheveux s'il en avait eu encore. Il haussait les épaules et s'en rentrait dans son presbytère, ne sachant ni que dire ni que faire. Sa dernière réplique avait déjà eu fâcheuse conséquence, il valait mieux s'en tenir là !

La comédie dura ainsi plusieurs années. Cependant un matin, au sortir de l'église, le père Denis ne vit pas le gars Gilles. Il se dit qu'il manquerait quelque chose à sa journée : cette vieille réplique qui l'exaspérait tant , il la ressentait comme une de ces mauvaises habitudes qui finissent par vous rassurer. L'absence se prolongea ; cela faisait un bon mois que Gilles ne sortait plus de la taverne. Il manquait vraiment quelque chose à notre curé. N'y tenant plus, il s'enquit du sort de ce gars si mal embouché.

Il apprit bien vite que la boisson avait joué vilain tour au meunier. Il était en liquette sur un lit d'hôpital, cloué par une crise de goutte des plus pernicieuses . Denis, bien que pensant intérieurement que Dieu en personne avait enfin puni ce mécréant, enfourcha son vélo pour saluer celui qui le faisait bisquer chaque matin. Ce fieffé coquin lui manquait plus qu'il ne pouvait se l'avouer. Il voulait entendre sa voix gouailleuse et sa petite moquerie.

Notre curé ne fut pas déçu de son voyage. Quand il entra dans la chambre , Gilles sur son lit de douleur, était en grande conversation avec un homme âgé à la mine étrange. Il avait un drôle d'accent slave et portait autour du cou une grosse chaîne qui tenait une belle ancre marine. Le vieillard s'éclipsa à la vue du curé. Denis ne fit pas grand cas de cette ombre fugace et lança un tonitruant « Salut Gilles ! » en lui frappant l'épaule comme il l'avait vu faire tant de fois …

« Bonjour monsieur le curé. Comme c'est drôle, vous n'avez pas reconnu mon illustre visiteur ? ». Le curé interloqué, ne voyait pas de qui le meunier parlait. Devant la mine déconfite de l'homme d'église, Gilles sur son lit d'hôpital lui expliqua : « Monsieur le curé, vous m'avez demandé de saluer votre copain à la sortie de l'église. Il n'est pas aussi ingrat que vous. Dès le premier jour de mon hospitalisation, il n'a pas manqué un matin de m'apporter une chopine et me faire la conversation ! »

Le curé horrifié, s'en alla en se signant. Il prit sa soutane dans les mains et sauta prestement sur sa bécane pour ne jamais revenir dans le village et ce fut , à partir de ce jour un nouveau curé qui vint y dire la messe . Gilles qui allait mieux était sorti de l'hôpital et vidait deux chopines au lieu d'une avec son nouveau copain. Quelques personnes remarquèrent bien que tous les jours, le temps des mâtines, la statue sur la place de l'église venait à manquer.

Nul ne s'étonna de la chose. En pays mariniers, que le Saint Patron des gens qui vont sur l'eau, prenne le temps d'étancher sa soif, ne choquait personne. Il se dit même que plus d'un équipage, qui avait sans doute requête à lui faire, vint tenir compagnie à Gilles et son ami céleste pour trinquer à leur santé et obtenir faveur secrète. Il n'y a que leur foie qui resta sauf et on se demande encore comment. À la sonnerie des cloches, prestement le bonhomme s'en retournait dehors. Jamais il ne paya son écot mais personne en pays de Loire ne lui en tint jamais rigueur !

Au terme de cette histoire, il est bien délicat de proposer une morale qui soit édifiante. Chacun peut y mettre la sienne, j' autorise cette petite liberté. Que vous sortiez de cette lecture en pensant qu'il ne sert à rien d'élever une statue à celui que vous lisez et qu'il est préférable de lui offrir à boire, me comblera d'aise même si je peux à ce jeu, mettre ma santé en péril.

Clémencement vôtre.


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2 réactions à cet article    


  • Aldous Aldous 2 mai 2015 14:44

    Je sens dans ce conte comme un regret que l’église Catholique Romaine ait interdit la communion au calice aux laïcs lors du concile de Trente. smiley



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