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Du plus profond de la mémoire

Fable dominicale

Le sceau de l'alliance

 

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Il était une fois en un petit duché des bords de Loire, un prince bon et juste, aimé de ses sujets. Le brave homme chérissait son épouse, une femme tendre et aimable qui lui donna une fille : Blandine, merveille des merveilles. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des duchés quand, hélas, le mal sournois vint étendre son ombre sur les parages …

La bonne princesse tomba malade d'un mal dont on ne peut guérir. Son agonie fut aussi brève que violente. Elle n'eut que le temps de confier à sa petite fille, toute jeune enfant encore, son alliance qu'elle fixa à une chaîne et lui mit autour du cou. La pauvre mère mourut peu de temps après sans n'avoir rien pu dire de son secret.

Le Prince eut grand peine à se remettre de ce deuil cruel. Il était sans volonté et sans appétit. Il dépérissait de si misérable façon, que des bons conseilleurs ne manquèrent pas autour de lui pour lui souffler à l'oreille de reprendre épouse afin de sortir de son état languissant. On lui présenta bien des prétendantes, toutes plus charmantes les unes que les autres ; lui les refusait, une à une, sans même leur jeter un regard.

Il finit, de guerre lasse pourtant, par céder aux demandes pressantes de son entourage et c'est par dépit qu'il accepta l'une des candidates. Le hasard fait souvent mal les choses : son choix se porta sur la plus méchante femme qui fût. Passées les bonnes mines des premiers temps, une fois mariée, la dame se montra sous un jour terrible . Elle ne faisait bonne figure qu'à son mari qu'elle trompait par d'hypocrites grimaces.

C'est principalement Blandine, la petite fille du Prince, qui vivait l'enfer, subissant les attaques les plus viles, les remarques les plus injustes que peut imaginer une femme sans cœur. Le Prince, aveuglé par l'amour supposé de la marâtre, n'écoutait plus son enfant chérie. La mauvaise femme, en effet, usait de tous les artifices en son pouvoir de séductrice ; elle voulait, avant tout, obtenir de son époux, un enfant pour supplanter la malheureuse héritière.

Quand la nature lui octroya ce qu'elle désirait le plus, elle cessa d'accepter les caresses du pauvre homme, prétextant son état pour se refuser à lui. Ce dernier, de dépit tout autant que de colère, accepta l'offre de Louis VII de l'accompagner en croisade ; y voyant la possibilité de servir le roi, Dieu tout-puissant et surtout de fuir cette harpie. Il partit sans se soucier de Blandine ni de l'enfant qui allait naître.

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Quand les événements sont contraires, ils semblent se jouer de vous et multiplier à plaisir les incidents et les malheurs. Le Prince fut fait prisonnier par les infidèles, son épouse accoucha d'une fille : Agrippine, et profita de sa nouvelle légitimité pour refuser de payer la rançon , laissant croupir ce pauvre homme dans les geôles mahométanes.

Elle leva les impôts, se montra cruelle et tyrannique dans l'exercice de sa charge. Mais pire que tout, elle fit promptement disparaître Blandine, affirmant que la petite avait échappé à sa vigilance lors d'une promenade dans les bois. Elle joua la marâtre éplorée quelques jours, puis oublia bien vite celle qu'elle avait laissée à la férocité des bêtes sauvages, au plus secret d'une immense forêt obscure.

Elle n'avait laissé à Blandine, il est vrai, que très peu de chance de survivre : les loups et même, nous dit-on, les ours, vivaient encore en bord de Loire. Il y avait aussi bien d'autres moyens de faire périr une enfant abandonnée loin des humains. La méchante femme ignorait pourtant que, parmi les êtres de la forêt, vivaient des lutins qui avaient un cœur.

Blandine fut recueillie par l'un deux, Trilby, qui habitait dans un bouleau creux, si grand et si tourmenté qu'elle put y trouver refuge, elle aussi. Le brave lutin avait eu maille à partir avec les humains : il était tombé follement amoureux de Jeannie, une batelière, femme de Dougal, un pêcheur de Loire. L'homme, n'acceptant pas cette union contre nature, avait eu recours à un moine exorciste, Ronald, qui avait réussi à enfermer pour mille ans le pauvre Trilby dans son arbre.

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Le lutin avait profité de tout ce temps pour s'aménager une demeure merveilleuse. Il avait creusé des galeries, installé un confort sans pareil dans sa prison dorée. Blandine y fut élevée comme une enfant de roi. Tous les hôtes de la forêt œuvraient pour son bien-être, lui apportant des baies sauvages et des fruits, des racines et des herbes comestibles. Elle ne manqua de rien ainsi durant de longues années …

Dans le duché cependant, les habitants, sans nouvelles d'un prince toujours prisonnier des barbares, vivaient sous le joug d'une régente odieuse, méchante et cupide. Le temps vint alors pour celle-ci de trouver un mari pour sa fille Agrippine, afin de l'installer durablement au pouvoir en faisant d'elle la princesse de l'endroit.

La méchante femme dont on taisait le nom, de peur d'encourir ses foudres, fit venir un prétendant, héritier du duché voisin. Ainsi, cette union pourrait-elle faire naître une province plus grande encore, lovée dans cette partie de la Loire où il fait si bon vivre. Pour acariâtre et retorse qu'elle fût, la commère n'en était pas moins une gestionnaire avisée.

Le Prince Victor arriva pour faire connaissance d'Agrippine. Il faut reconnaître que le premier contact fut des plus désastreux. La fille avait hérité du caractère de sa mère et ne lui cédait en rien sur le plan de la rouerie et de la fourberie. Elle déplut immédiatement à ce garçon à l'esprit chevaleresque. Il prétendait avoir femme agréable, compagne respectable et non une capricieuse et une vipère. Il lui fallait trouver occasion de se sortir de ce guêpier dans lequel il s'était fourré.

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Il prétexta une envie de chasse pour fuir ce château au climat si déplaisant. prendre du recul, s'isoler et réfléchir tout à son aise à la suite qu'il devait donner à cette aventure. Il partit seul, au milieu de la forêt, certain de son courage et de son adresse pour ne craindre aucune mauvaise rencontre. Il ne se doutait pas que celle qu'il allait faire bouleverserait à jamais sa vie …

Il est inutile de vous faire languir ; vous l'avez deviné aussi bien que moi. C'est Blandine qui se trouva sur sa route, comme un ange tombé du ciel. À la nuance près que c'est du creux d'un arbre qu'elle sortit pour venir s'enquérir de cette drôle d'apparition qu'elle découvrait sous ses yeux incrédules.

Il y avait si longtemps qu'elle vivait entourée de lutins et d'animaux, qu'elle ignorait désormais qu'il pouvait exister un bipède, pareil à elle, qui avait belle figure et bonne prestance. Peut-on affirmer qu'ils s'aimèrent dès qu'ils se virent ? Ce serait aller bien vite en besogne. Il leur fallut laisser passer le temps de l'incrédulité, puis les quelques instants d'émotion pour qu'enfin leurs cœurs se mettent ensemble à battre la chamade.

Il l'interrogea ; elle ne sut que répondre de son passé : il lui semblait avoir tout oublié. La résilience en quelque sorte : une notion si contemporaine qu'il est bien délicat de la glisser dans les contes de fées. Mais qu'importe les circonvolutions du passé : leur amour s'imposait à tout autre contingence.

Elle l'embrassa et lui fit offrande de sa bague pour qu'il lui revienne au plus vite. Victor avait décidé de rompre sur le champ la promesse, si hâtivement donnée à la vilaine Agrippine, pour venir vivre le reste de ses jours dans la forêt avec sa belle. L'amour vous rend parfois inconsidéré ; c'est là le charme de cet étrange sentiment.

Il rentra au château pour annoncer que nulle union n'était possible entre Agrippine et lui. Pour preuve, il présenta l'alliance de Blandine, affirmant qu'il avait déjà contracté un mariage dans son pays et qu'il n'avait pas osé avouer son forfait. La marâtre et sa fille n'en avaient cure : elles étaient déjà en quête d'un parti encore plus brillant. Il fut promptement chassé de la demeure.

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Un vieux serviteur qui avait immédiatement reconnu l'anneau de la défunte reine s'était gardé de réagir. Il attendit que le Prince se trouvât en dehors des murs pour l'appeler et lui raconter l'histoire de cette alliance. Le Prince en fut ému aux larmes, et c'est en chevalier qu'il résolut de laver l'honneur de Blandine et de son pauvre père.

Il prit les armes et, après bien des aventures et exploits divers, réussit à délivrer le pauvre homme qui croupissait depuis si longtemps dans les geôles ottomanes. Il avait pris la précaution, cependant, d'envoyer son fidèle écuyer prévenir Blandine afin qu'elle ne se morfonde pas durant une absence qui dura deux années.

C'est en vainqueur qu'il rentra au pays qu'il avait quitté comme un voleur, injurié et banni par des péronnelles , si mal embouchées qu'elles en étaient encore à chercher un mari pour la plus jeune. Le Prince rentra à ses côtés ; bien peu étaient ceux qui reconnurent en ce vieil homme amaigri et usé, le preux chevalier qui était parti à la suite du roi.

Qu'importe, les plus fidèles le reconnurent formellement et la nouvelle circula comme une traînée de poudre. Il répudia dans l'instant la marâtre et offrit à sa fille Agrippine une belle dot pour aller se marier ailleurs. C'est avec une émotion comme oncques plus ne n'en vit si considérable en ce beau pays, que le Prince et le gentil Victor allèrent, au cœur de la forêt, chercher Blandine.

Celle-ci n'avait pas perdu patience : elle savait au plus profond de son être que son beau cavalier lui reviendrait. Elle lui sauta au cou et, dans le même mouvement, recouvra la mémoire et reconnut son père. C'en était trop pour une âme aussi sincère ; elle s'évanouit, pour se réveiller, bien plus tard, dans des draps : un confort dont elle avait oublié l'existence.

Le prince maria sa fille à son chevalier, installa dans l'enceinte du château les lutins et les animaux qui avaient ainsi, des années durant, servi de chaperons à sa chère fille. Quant à Trilby, il fut élevé au rang de chambellan ; jamais pareille distinction n'avait jusqu'alors été accordée à un lutin des forêts.

La suite, vous la savez tout aussi bien que moi ; la formule rituelle vaut pour ce conte comme pour tous ses semblables. Les années passèrent, les lutins et les animaux sauvages retournèrent vivre là où ils étaient vraiment à leur place. Seul Trilby resta aux côtés de celle qu'il considérait comme sa propre fille sans que jamais le Prince n'en fût jaloux. Quand Trilby mourut de sa belle mort de lutin, il devint un héros légendaire, un personnage d'histoire et de conte.

C'est à ce détail que vous comprendrez, j'espère, que cette histoire est véridique. Je pense d'ailleurs que nul n'en doutait un seul instant. Refermons le livre des songes et laissons les enfants s'endormir. Ils feront de jolis rêves pour peu qu'ils croient encore aux pieux mensonges.

Fabuleusement leur.

 

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4 réactions à cet article    


  • L'enfoiré L’enfoiré 2 mars 2015 17:05

    N’est ce pas, un peu le conte qui décrit les Grimaldi ?

    Il faut revoir l’histoire de Grace et de Rainier.
    Le problème, c’est qu’en dessous du conte, il y a une histoire moins fantasmagorique.
    La prison dorée n’est pas le meilleur endroit pour vivre.
    Les empereurs du Japon. Encore une.de ces histoires qui font rêver... de l’extérieur.

    • C'est Nabum C’est Nabum 2 mars 2015 18:19

      @L’enfoiré

      C’est curieux car ils avaient une immense propriété dans mon village
      Un terrain de chasse et de soirées princières.

      Comme ce n’est pas mon monde, j’ignore tout de ce qu’ils y faisaient vraiment.


    • oncle archibald 2 mars 2015 18:23

      Manquent juste quelques petits enfants pour que la fête soit complète … Enfin, Victor, qu’est-ce qui se passe ? Allez ...


      • C'est Nabum C’est Nabum 2 mars 2015 18:58

        @oncle archibald

        Le victor en question est bien jeune pour penser aux enfants

        C’est un élève que je suis dans le cadre de ma fonction auprès d’enfants handicapés. Il m’a proposé un scénario que j’ai suivi à la lettre.

        N’ayant pas envisagé les enfants, ils ne sont pas dans la fin joyeuse

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