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Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > La Brute et le Truand

La Brute et le Truand

Réfugié au milieu de la dernière forêt primaire du département, cerné par une prairie sauvage d’amanites phalloïdes doublée sur les flancs par une haie d’épines noires, quelques essaims d’afro-frelons asiatiques en stand-by et, en ultime rempart, ma garde rapprochée, Thor et Trice, deux bergers teutons, derniers d’une lignée d’égorgeurs.

- « Ainsi, dis-je, vous avez réussi votre percée et êtes venu interrompre ma sieste »

- « Docteur, l’heure est grave, la patrie est en danger. Le parti dominant pris par les affaires courantes n’y peut rien et l’autre, son contrepoids, se déchire, se délabre, s’évanouit. Vous, qui avez remis les pendules à l’heure, le sucre à l’honneur, glorifié le marteau, éradiqué nos peurs, fait du professeur Joyeux un monsieur Météo sur la TNT, vous êtes l’ultime recours. La France a besoin de l’artiste de la mise au point, du répondeur aux questions impossibles, de votre… / … / … ».

- « Suffit ! Vous oubliez l’essentiel, je me contenterai de l’esquisse. Sous ma mine de rien je suis au courant de tout, des raisons de votre agitation et de votre désespoir. Celui-ci et celle-là sont justifiées par l’horreur de la situation. Rassurez-vous, dans ma carrière, j’ai curé des problèmes autrement insolubles.

Nous avons là deux individus se disputant une place que chacun estime être la sienne. Cette équation est vieille comme le monde. Elle revient partout, toujours. Au début elle se réglait à coups de massue, puis à la pointe de l’épée, le plus fort raflant la mise. Dans d’autres lieux, sous d’autres cieux, le poison, la strangulation donnaient le fauteuil de chef au plus scélérat. Aujourd’hui les urnes sont bourrées, les listes égarées, les juges dévoyés et le plus retors gagne. C’est une qualité qu’il faut posséder à un degré supérieur et aucun ne l’a. D’où la chienlit.

Fidèle à moi-même, je serai impitoyable et bref car vous avez interrompu mon rêve, j’aimerais en connaître la fin. Le suspense était de la qualité d’un Hitchcock de la grande époque.

La clinique nous apprend beaucoup.

Observez l’ex-premier second : atteint d’hirsutisme, la tête a la brutalité qui, dans une autre ère, était l’apanage des australopithèques. Elle était légitime, obligés qu’ils étaient de se défendre des tyrannosaures et des autres pithécanthropes tout aussi poilus et pratiquant l’anthropophagie en deuxième intention.

L’efflorescence pileuse qui couvre le chef, embroussaille les sourcils dénonce un caractère vindicatif, porté aux extrêmes et prêt à en découdre dès lors que l’adversaire n’est pas dépourvu d’une faiblesse évidente.

La mauvaise impression est renforcée par les rides d’amertume omniprésentes et le pli nasogénien exagéré qui traduit l’habitude d’un reniflement dédaigneux face à toute proposition dérangeant un ordre établi une fois pour toutes.

Le caractère charbonneux, l’excès de pilosité, l’absence de charisme sont des manques ressentis comme une injure et une incitation supplémentaire pour partir à la conquête d’un pouvoir qui le décomplexera, croit-il.

Son adversaire est plus lisse, plus flou, moins étrange. Le physique est terne, le crâne dépeuplé, le sourire automatique. Dans un casting il aurait sa chance pour le rôle de maître d’hôtel, celui qui passe les plats. Il se sait commun, cela le navre, il veut compenser d’où son ambition, son appétit pour les honneurs de la présidence.

Leur caractère nous intéressera davantage. Avec moi vous avez appris l’importance du I. Passons leur langage dans ce tamis. Écoutons l’hirsute : « mon combat ne cessera pas avant que vos votes qui, nous le savons, vous le savez, sont les miens soient reconnus et comptés pour une cause que je défends pour vous contre l’usurpateur, l’imposteur. Au coup de force, nous répondrons en appelant le juge à user de celle du code pénal ».

Pour 51 mots, 4 « i ».

L’imberbe est facilement disert et met à l’épreuve ses zygomatiques avec une facilité qui pourrait laisser espérer un naturel heureux. Son discours lève le masque : « Honte au mauvais perdant, le sort des urnes m’a proclamé gagnant. Le compte est bon, sans ambages. Vous m’avez élu car le plus grand nombre l’a voulu. Refuser ce constat c’est bafouer votre volonté et déguiser en coup d’éclat un coup de force, vouloir prendre à la hussarde ce qu’un combat à la loyale n’a pas obtenu. Je défends votre verdict par respect pour vous ».

65 mots, 3 « i ».

La phrase d’un grand homme normal aurait pu être :

« Votre choix est clair. Je serai votre président (ou « je ne serai pas votre président »). Peu de voix nous ont séparés. C’est normal car nos valeurs fondamentales sont identiques. Elles se résument dans le respect de l’héritage gaulliste, c’est-à-dire l’art de bien œuvrer ensemble, à la française. Cet héritage doit être gardé et même sauvé pour que notre génération ne soit pas vue dans le futur comme futile, nuisible, inutile. Je lutterai, là où je serai et mon opposition sera positive, constructive. Nous ne devons pas travailler à l’échec du pouvoir en place. Ce serait agir contre le progrès de notre pays, etc., etc. ».

92 mots, 33 « i ».

Un « i » pour 3 mots est la moyenne dans une conversation entre gens de bonne compagnie, ceux dont le sourire n’est pas un rictus crispé.

Ils ont banni le I de leurs phrases. Ils ne l’utilisent que contraints, forcés. Ils les préfèrent avec des a, des u, des ions, dans des mots qui fâchent, suscitent l’amertume, la rancœur, la haine.

Mon diagnostic est simple :

Les deux sont atteints d’une névrose dégénérative avec une évolution accélérée vers une psychose paranoïde à tendance obsessionnelle sur un fond de personnalité schizoïde.

En clair, on peut dire que nos deux olibrius sont restés des adolescents n’ayant pas terminé leur crise. Immatures, se croyant plus forts, plus intelligents qu’ils ne sont, ils se croient persécutés, en veulent à ceux qui les voient tels qu’ils sont. Ils veulent la première place sans en avoir les qualités et ne supportent pas qu’on la leur dispute.

Je préconise la maison de correction pour leur apprendre à bien se tenir en public. S’ils ne manifestent pas, au bout d’un certain temps, un changement de comportement, il faudra conclure à l’incurabilité. Leur dangerosité impose l’éloignement du milieu d’origine où leur mauvaise influence est perverse. Un exil en Terre Adélie pour le plus frileux serait utile, la lutte contre le froid l’occupant à plein temps. Pour le couvert de poils et jamais content une déportation à Bora-Bora, l’île enchanteresse, devrait lui permettre un retour à l’état de nature propice à un dérèglement des sens et à la découverte du bon.

Pour le retour, prenez le 91 jusqu’aux Gobelins et, de là, le 27 jusqu’à Nationale ».

_____________


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2 réactions à cet article    


  • SANDRO FERRETTI SANDRO FERRETTI 4 décembre 2012 10:35

    Bonjour Doc,
    Bon, personne ne vous ayant reconnu ou ne semblant se souvenir de vous, je viens saluer votre ordonance, qui survient sans crier ni train ni gare après 4 ans d’arrêt du traitement.
    « La maison » a pas mal changé, les locataires aussi.
    Ils ont pas mal repeint les murs avec des couleurs criardes, et il y a des pub qui clignottent et des intermittents du cerveau.
    Je n’y viens plus qu’épisodiquement.


    • Dancharr 4 décembre 2012 15:20

       Cher Sandro,

      Si les guignols qui nous gouvernent – ou y aspirent – sont toujours aussi farceurs, j’ai de plus en plus de mal à en rire. Ils sont grotesques, moi qui aime le burlesque.

      Je suis revenu pour un extra car le titre s’imposait pour ces deux patibulaires aux prises, la main dans le sac. J’aimerais que vous aussi, vous reveniez au charbon entre deux bouchons pour nous donner, comme vous le savez, comme nous aimions, une version bien noire, bien glauque, et qui finisse par deux morts sans suite.

      Vous avez raison, l’agora s’est vidée puis remplie, le décor a changé. On y passe sans s’arrêter, nostalgique des amis, bien où ils sont, je l’espère.

      Heureux de vous y avoir revu Sandro. À la prochaine peut-être ?

      P.S. Je n’étais plus un intermittent mais carrément un absent et je me suis privé de vos contributions seules capables de nous faire profiter du temps bouchonné. C’est l’occasion de découvrir mon retard et de me régaler à l’avance de vous lire.

      Amicalement,

      Dancharr

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