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Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > La dette des européens envers la Grèce : hommage aux Suppliantes

La dette des européens envers la Grèce : hommage aux Suppliantes

 Tenant bon la cadence mais essoufflé, Alexis perdant peu à peu de la vitesse, les deux brutasses qui le poursuivaient l’attrapent au col et le plaquent au mur. Leur mine impassible avec le regard dur exprime encore la même question : où est l’argent ? Alexis ne peut s’empêcher de rouler des yeux, et en réponse il se fit tirer violemment les cheveux. En larmes, Alexis ne sait plus quoi répondre. Il n’avait pas vu tout cela arriver et de plus en plus il se remémore cet instant particulier où il avait demandé ce prêt de cent cinquante mille euros. Au travail, la nuit avant de dormir, seul ou en compagnie de sa petite amie, il n’y a plus un moment qui échappe à ce cycle infernal dans lequel il s’était enfermé. Il se sent maudit et fait comme un rat.

 Cachés par des grosses lunettes de soleil Ray-Ban et la silhouette banalisée par des costumes noirs, les deux bourreaux relâchent Alexis et disparaissent rapidement. « 220000 euros, dans trois jours, sinon (l’index simulant un égorgement), compris  ? » Alexis ayant répondu oui, mécaniquement.

 Il a emprunté cet argent pour financer un projet qui lui tenait à cœur. Jeune auteur, passionné par la littérature classique, son admiration pour la civilisation hellène l’avait conduit à s’aventurer dans l’ensemble du monde antique en relation avec les cités grecques : l’Égypte, la Perse, Babylone, les phéniciens, et Rome bien sûr. La banque où il dépose ses revenus, en entendant le mot « Grèce » n’a pas pris la peine de répondre à sa demande, alors il s’est tourné vers d’autres prêteurs un peu plus discrets et officieux.

 Sur un site internet anglais spécialisé dans les assurances, Alexis a trouvé des conseils pour trouver des prêteurs qui prennent plus de risques et sont moins exigeants sur les taux d’intérêt et les conditions du prêt. Parmi la liste des prêteurs conseillés, celui figurant en tête recueille la majorité d’avis positifs, car il est ouvert aux investissements les plus risqués et n’est soumis qu’à ses propres règles, aucune contrainte ne pouvant bloquer ses décisions. La banque se situe à Francfort, en Allemagne, sous le sigle lapidaire de BCE.

 — Alors, comme ça, vous voulez vous installer définitivement en Grèce ? lui demande le jeune conseiller.

 — Oui, j’ai pas mal de contacts là-bas pour réaliser mes projets. Je vous demande ce prêt pour mettre en scène une nouvelle adaptation des Suppliantes d’Eschyle, dans un théâtre à Athènes.

 — Hum… Quand vous dites adaptation, vous voulez dire modernisation, ou bien juste une nouvelle mise en scène ?

 — Les deux, il y aura quelques petits changements de contexte avec un décor qui reprend des éléments modernes. Mais l’ensemble reste fidèle au texte original.

 — C’est quoi déjà l’histoire ? Ce serait préférable de savoir où va notre argent.

Alexis lui récite un passage du texte :

LE CHŒUR. — Allons, dieux auteurs de notre naissance, vous qui savez où est le droit, écoutez-nous, ou, si le destin vous interdit de nous donner pleine satisfaction, du moins vous qui détestez naturellement la violence, montrez votre justice en face de cet hymen. Même les fugitifs épuisés par la guerre trouvent un refuge contre le malheur près d’un autel que protège la crainte des dieux.(1)

Ah ! Si tout cela pouvait aboutir à une fin vraiment heureuse ! Le désir de Zeus n’est pas aisé à saisir ; mais en tout cas il flamboie même dans les ténèbres, alors que la noire infortune fond sur la race des mortels.

Quand Zeus a décidé dans sa tête l’accomplissement d’une chose, elle tombe à coup sûr, et jamais à la renverse. Les voies de sa pensée vont à leur but, cachées sous une ombre épaisse que nul regard ne saurait percer.

Alors ? Demande le jeune metteur en scène.

 — Pouah !… Ça va pas rapporter cent briques votre truc ! Vous êtes certain de votre investissement ? Y’aura quelques effets spéciaux, des dragons et des scènes de bataille ?

 — On peut en mettre si ça vous rassure, mais là ce sera bien plus cher. Du genre 150 000 euros… Bien sûr les membres de votre groupe recevront des invitations.

 — Bon, ok, le prêt vous est accordé. Retour tous les deux ans à hauteur d’un tiers, intérêt à 5%. Ça vous convient ?

 — Parfait, vous êtes les seuls sur ce qui je peux compter. Grand merci.

 

 Les mois suivants, une fois installé à Athènes, Alexis monte sa pièce de théâtre. Il recrute les meilleurs acteurs, demande les quelques subsides qui restent au ministère de la culture, retravaille le texte, passe des commandes à des artisans pour fabriquer les éléments de décor, des costumes, recrute des techniciens pour diriger les robots qui animent les créatures légendaires, fait venir des peintres, des électriciens, des attachés de presse et des publicitaires. Son projet le rend fou et il finit par exploser le budget. La BCE le rappelle à l’ordre mais il les rassure dans un premier temps en leur disant que son œuvre va s’exporter dans toute l’Europe et en même aux États-Unis, en ajoutant plus de parties chantées et dansées, façon Bollywood. La BCE lui concède même une rallonge de 200000 euros, puisque leurs membres avaient été enchantés à la vue du spectacle, même si ça leur est très coûteux, les recettes parvenant à peine à couvrir les frais. Ce fut la rallonge de trop. En Italie et en France, la pièce a fait un flop, faute de promotion insuffisante.

 Un jour, avant une représentation à Corinthe, deux hommes habillés en noir, ceux-là même qui ne vont pas arrêter de le poursuivre ensuite, se disant attachés-procureurs de l’Union mandatés par la BCE, lui demandent de faire des économies, en lui conseillant fermement de baisser les rémunérations de sa troupe et de vendre des pièces du décor. Alexis, fou de rage, informa ses collaborateurs des nouvelles exigences financières, puis avoir écouté les difficultés des uns et des autres au milieu de cette crise, il décide de saisir la commission des affaires culturelles siégeant au parlement grec, en faisant valoir que sa pièce fait vivre des centaines de personnes, dynamise l’économie locale et favorise le rayonnement culturel du pays. À partir de cet exemple, la commission élabore une nouvelle proposition de loi qui protège et garantisse des œuvres artistiques et culturelles dont l’importance est d’intérêt national. Au même moment, le référendum sur la dette souveraine est organisé et une représentation spéciale de la pièce est offerte à la même occasion.

LE CHOEUR. — Voici le moment pour vous, dieux issus de Zeus, d’exaucer les voeux que nous voulons répandre sur ce peuple. Que jamais la terre des Pélasges ne soit livrée à l’incendie par la fureur d’Arès, dont le cri arrête les danses et qui moissonne les mortels dans les champs faits pour d’autres moissons !

Car ils ont eu pitié de nous, en émettant ce vote favorable ; ils respectent les suppliants de Zeus dans ce troupeau pitoyable.

Ils n’ont pas dédaigné la cause des femmes et voté pour les mâles ; ils ont songé au dieu qui surveille et venge le crime, sans qu’on puisse lutter avec lui. Aussi quelle maison pourrait se réjouir, quand il s’abat sur son toit de tout le poids de sa colère ?

 Suite à cet évènement vécu comme un affront, les membres de la BCE ne prennent plus la peine de venir, et de plus, ils ont définitivement coupé leur financement et ils ont mené une campagne de dénigrement de l’œuvre. Mais la pièce continue quand même et remporte la faveur du public.

DANAOS. — Voilà des voeux sages, mes enfants ; je les approuve ; mais vous-mêmes, ne vous effrayez pas si je vous annonce une nouvelle inattendue. De cet observatoire, asile de notre troupe suppliante, j’aperçois le navire ; il est facile à distinguer et je reconnais fort bien l’arrangement de ses voiles, ses bastingages et la proue qui, de ses yeux, regarde la route devant elle, et qui, au gré de ceux chez qui elle ne vient pas en amie, n’est que trop obéissante au gouvernail qui la dirige de l’arrière du vaisseau. […].

 Malgré un certain succès, au fil des représentations les hommes en noir réapparaissent de plus en plus souvent dans le public et ils exigent le remboursement du prêt, harcelant au début et à la fin les membres de la troupe. En coulisse ils finissent par jeter leur dévolu sur les jeunes actrices et les embêtent lourdement : — Alors mes petites danaïdes, vous n’avez pas autre chose à remplir que le tonneau ?

LE CHOEUR. — Eux n’ont que des pensées funestes et des desseins perfides, et leurs esprits impurs, tout comme les corbeaux, n’ont aucun souci des autels.

DANAOS. — Ce serait pour nous, ma fille, un bel avantage, s’ils se faisaient haïr des dieux comme de toi.

LE CORYPHÉE. — Ah ! ce ne sont certainement pas ces tridents et la majesté des dieux qui leur feront craindre de porter les mains sur nous, mon père.

LE CHOEUR. — Avec leur arrogance sans borne, leur coeur impie, forcené, d’une impudence de chien, ils sont entièrement sourds à la voix des dieux.

 Pendant la dernière représentation, ne voyant plus Alexis autour de la scène, les hommes en noir se lèvent et partent à sa recherche. Alexis ne sait pas pourquoi soudainement il s’est mis à courir, mais il a ressenti ce jour-là qu’une limite avait été franchie, ne sachant plus de lui ou de son banquier en a été le premier responsable. Il court le plus vite qu’il puisse, voilà tout ce qu’il sait. En repensant à sa pièce largement adoptée par le public, Alexis finit par se rassurer et se dit que les deux grosses brutasses qui le suivent pourront certainement l’arrêter lui-même, mais jamais la postérité de cette œuvre qu’il a modestement contribué à faire revivre.

 

(1) Les Suppliantes, Eschyle, traduit par Émile Chambry, Garnier-Flammarion, Paris, 1964.


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