• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > Le marin de l’eau-delà

Le marin de l’eau-delà

Juste un doigt ! 

L'éparpillement posthume.

Nous sommes en une époque lointaine, grande productrice de saints hommes et de belles légendes. Il est vrai qu'il fallait édifier un bon peuple qu'on laissait volontairement dans l'ignorance : un état fort commode pour que s'épanouissent les superstitions et les croyances absurdes. Fort heureusement, tout ceci n'a plus cours de nos jours, c'est du moins ce qu'on veut nous faire croire.

À Nogent sur Vernisson naît un enfant nommé Ythier. Il grandit parmi les livres, une fréquentation utile à tous ceux qui s'y adonnent. Il acquiert une grande culture tout en cherchant à améliorer la vie de ceux qui l'entourent. Il se fait ainsi médecin des corps et des âmes, y gagnant, de par toute la région, une réputation digne de confiance et même d'éloges.

Hélas, l'homme n'aime rien tant que la solitude et l'isolement. Vivre en ermite dans les bois ou bien en bord de rivière est une habitude chez nos grands hommes de cette période. Il semblerait qu'hier comme aujourd'hui d'ailleurs, le commerce des humains ne soit pas de nature à enthousiasmer les êtres d'exception. Ythier était sans doute de ceux-là.

Les malades, tout comme les religieux, le pourchassèrent. Les uns pour obtenir la guérison, les autres pour lui confier la charge d'évêque de Nevers. C'était une époque où la promotion rapide était encore possible. À l'instar des premiers martyrs, Ythier brûla les étapes, bien malgré lui, et se vit confier la tiare pour succéder au défunt Rogus.

Adieu la vie paisible et champêtre ! Il fut ordonné prêtre et nommé évêque le même jour, peu avant l'an de grâce 690. L'ascenseur social était encore opérationnel et rapide. Il n'avait plus le choix et multiplia à plaisir les guérisons miraculeuses. On ne prête qu'aux riches ; il fut porté aux nues et sa réputation arriva jusqu'à Rome …

Il est vrai que le brave Nogentais avait frappé les esprits en remettant sur pied un infirme et en redonnant sa tête à un possédé. Ce sont là des exploits qui vous façonnent une réputation et qui attisent la curiosité des plus grands ! Les émissaires de Sa Sainteté le pape en personne, le futur Saint Serge 1er, allèrent quérir notre homme pour qu'il aille proposer des bains au Saint Siège et autres potions de sa composition.

Notre brave Ythier passa dix mois à la Curie avant que de retourner à Nevers. C'est à partir de ce retour que les pistes vont se brouiller. Pour les uns, notre homme meurt à Nevers quand d'autres le font périr en Berry. C'est que sa mort va faire grand bruit et donnera jour à une légende comme on aime à les raconter sur la Loire ….

On s'arrache toujours la dépouille d'un saint homme : c'est sans doute la volonté de faire commerce des reliques qui justifie cette détestable pratique. Les Nivernais se dépêchèrent d'aller quérir en Berry leur bon évêque pour lui faire sépulture en son église. Hélas, s'ils croyaient bien faire et agissaient en toute bonne foi- on ne peut attendre mieux de la part de croyants sincères- ils eurent la désagréable surprise de déplaire à celui qui avait quitté cette vallée de larmes.

Ythier qui, de son vivant, avait toujours été un homme charmant au commerce agréable, se transforma soudain en un défunt détestable, capricieux et bruyant. Du fond de son catafalque, le tout récent macchabée fit un tel raffut qu'il rendit la vie impossible à ceux qui désiraient prier en son église. Manifestement, le saint homme se refusait à vivre l'éternité en cet endroit.

Les clercs, de guère lasse, décidèrent de s'en remettre à la divine Providence pour décider du lieu de sépulture de cet évêque qui faisait dorénavant un défunt irascible. Ayant eu vent du miracle d'Aré, qui, en cette même ville de Nevers, avait réclamé, deux siècle auparavant, qu'on place son corps sur une barque de Loire pour finir son périple à Decize, les anciennes ouailles d'Ythier confièrent le catafalque à la rivière.

Ythier se montra plus docile aux lois de la physique. Il ne réalisa, ni comme Aré, ni comme Saint Benoît, le prodige d'aller à contre-courant. Il se contenta de se laisser guider par les flots pour terminer son périple à Dampierre en Burly, en un lieu qu'on nomme encore aujourd'hui « Les Noues Saint Ythier ». C'est sans doute qu'il avait décidé d'attendre l'heure du jugement dernier mais hélas, les hommes se mettent souvent en travers du verdict de la divine providence.

La baronnie de Sully s'appropria, au nom de sa supériorité hiérarchique, la dépouille du vicaire de dieu. Il coula des jours heureux et tranquilles dans le château d'alors jusqu'à ce que la folie des reliques vînt faire perdre la tête et le reste au pauvre homme. On s'arracha en effet ses restes, pour la plus grande gloire des superstitieux et des idolâtres qui, curieusement, ne considèrent pas ces horreurs comme blasphématoires.

On lui coupa la tête et un bras pour emporter en Berry : aux Aix-d'Angillon. Nogent sur Vernisson eut sa part du butin et la collégiale de Sully, dédiée au désormais saint homme, se contenta des restes. La sagesse des hommes de foi étant sans limite, les Huguenots se chargèrent de brûler les reliques de Nogent. La Révolution acheva ailleurs la dispersion et, en 1793, il ne restait du pauvre homme qu'un seul doigt, pointé fièrement en l'air. Cet index avait été dérobé au trésor de Sully sur Loire pour être conduit en grande pompe dans sa ville natale en 1656.

Voilà la triste histoire d'un brave homme qui n'avait rien souhaité d'autre que s'offrir un beau voyage sur la Loire. Il ne fait pas bon être embarqué dans les filets de la sainteté car, si vous avez l'âme voyageuse, c'est sous forme de puzzle que vous risquez de courir les chemins. Lui, ne désirait que faire une ultime avalaison ; la folie des hommes dispersa ses restes pour la seule satisfactions des idolâtres.

Blasphématoirement sien.

http://interstices.typepad.fr/4589/2010/07/vérités-et-légendes-de-saint-ythier.html 


Moyenne des avis sur cet article :  4.2/5   (5 votes)




Réagissez à l'article

11 réactions à cet article    


  • gogoRat gogoRat 20 janvier 2015 14:34

     Étonnants et déplorables les contre-sens qui ont suscité dernièrement bien des faux-débats concernant cette ineptie d’un croquignolesque « droit au blasphème » !
     
     Comment parler, comment transmettre du sens par des mots, si l’on ne se réfère pas au consensus supposé partagé par chacun sur chacun des mots utilisés ?
     Comment débattre à propos de blasphème sans savoir ce qu’en dit le premier dictionnaire venu ? 
     
    ----------- 
    par exemple notons, en préliminaire, ces précisions raisonnablement supposées consensuelles.
     
     selon Wikipédia : 

    •  « Un blasphème est un discours jugé irrévérencieux à l’égard de ce qui est vénéré par les religions ou de ce qui est considéré comme sacré. » [...]
      Le mot vient du grec ἡ βλασφημία, τῆς βλασφημίας / blasphêmía, dérivé de βλάπτειν / bláptein, « injurier », et φήμη/φάμα / phếmê ou pháma (dialecte dorien), « réputation », qui a donné blasphemia en latin et signifie littéralement « diffamation ».

     selon Larousse : 
     irrévérencieux = « Qui manque de respect. » 
     
     « blasphème : Parole ou discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré »
     
     
     Lorsqu’on évoque le droit : 
     on lira dans Larousse : 
    Avoir droit à = « être régulièrement bénéficiaire de quelque chose par une loi, un règlement »
                       
    ce qui amène fatalement à la notion de Droit,   
    selon Wikipédia :         
    Le droit est « l’ensemble des règles qui régissent la conduite de l’homme en société, les rapports sociaux. », ou de façon plus complète, « l’ensemble des règles imposées aux membres d’une société pour que leurs rapports sociaux échappent à l’arbitraire et à la violence des individus et soient conformes à l’éthique dominante »

    --------

     Au-dela du caractère subjectif (ie : « Qui fait une part exagérée aux opinions personnelles ; partial »)
    à la fois :
    - de ce qui peut ou non être considéré comme blasphème ;
    - de qui peut ou non être considéré comme auteur de blasphème ;
    - ou de qui risque de se sentir atteint par ce blasphème,
     il est intéressant de remarquer comment le Droit français actuel décide de sanctionner ou non l’injure (selon Larousse : Action, procédé qui offense)
    cf http://www.legavox.fr/blog/maitre-haddad-sabine/injures-privees-publiques-tarif-sanction-10209.htm&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;&nbsp ;
     Cela, en constatant que c’est avant tout l’intentionnalité qui détermine, aux yeux de la loi, la nécessité de sanctionner :
    « Cette offense est adressée à une personne dans le but de la blesser délibérément, en cherchant à l’atteindre dans son honneur et sa dignité. » - dit ce lien
     On notera aussi, concernant la défense, l’importance de la notion de provocation ...
     
     
     En conclusion, on comprendra que, certes, il est licite de considérer que la notion de blasphème peut être propre à un groupe d’humains isolé, qui ne saurait la faire respecter que par ceux qui s’en revendiquent. 
    Cependant dès que quelqu’un appartenant ou non a ce groupe d’humains a conscience du caractère blasphématoire attribué par ce groupe à un acte (y compris de parole ou d’expression), ce quelqu’un sait que cet acte manque de respect à ce groupe. 
     Revendiquer un droit à commettre cet acte revient alors à contester à la Justice sa condamnation de l’intention revendiquée. 
     
     On notera qu’au-delà des considérations procédurières (endogènes ou exogènes), reste une responsabilité personnelle d’auto-évaluation par chacun de sa propre dignité.(http://fr.wikipedia.org/wiki/Dignit%C3%A9)


    • C'est Nabum C’est Nabum 20 janvier 2015 16:12

      gogoRat


      Les bons cones font les bons amis

      Celui-ci semble nous diviser ! 

    • C'est Nabum C’est Nabum 20 janvier 2015 16:12

      Contes (pardon)




      • C'est Nabum C’est Nabum 20 janvier 2015 16:13

        gogoRat


        Évitons la récupération ! 

      • gogoRat gogoRat 20 janvier 2015 18:31

        désolé , je ne perçois pas où peut être vue une « récupération » ?


      • C'est Nabum C’est Nabum 23 janvier 2015 06:50

        Gogorat


        Je n’aime pas les liens en commentaire

        Mais je suis peut-être vieux jeu

      • Mohammed MADJOUR Mohammed MADJOUR 20 janvier 2015 16:00

        @Nabum

        A cause de la pollution des esprits, jusqu’au plus profond inconscient... Les fonds...marins et même d’eau douce abritent tant de montres,... qui remontent en surface... qu’il n’existe nulle pas de ..fleuve tranquille ni pour les jeunes ébahis,ni pour les vieux désœuvrés !


        • C'est Nabum C’est Nabum 20 janvier 2015 16:14

          Mohammed MADJOUR


          Le déluge passera là-dessus et effacera les débats du jour

        • Jean-Marc B 22 janvier 2015 14:42

          La légende d’Ythier méritait bien d’être contée.
          Son embarquement n’était pas à destination de Cythère.
          Au fil de l’eau et de cette légende on reconnait les ficelles susceptibles en leur temps de frapper les esprits et de convertir les âmes en déshérence.
          Vous avez raison de notre temps mais dans certains lieux les légendes fonctionnent toujours.
          La subtilité de votre propos a tenu à l’écart les esprits simplistes sujets à croire aux légendes.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès