• samedi 26 mai 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(25 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Nationale 7

Voyage à quatre roues au bout de notre mémoire collective. Petite chronique politiquement incorrecte sur le temps qui passe.

L’autre jour, vaguement agacé par les pluies et tempêtes incessantes sur le plat pays, je décidais d’honorer l’invitation d’un vieux copain de lycée à passer quelques jours dans sa vieille bastide du Lubéron. C’est-à-dire regarder le soleil descendre derrière les cyprès, en faisant tinter le glaçon dans le verre de rosé frais, tant qu’il y a des soleils couchant, des cyprès et du rosé en vente libre.

Peu enclin à supporter six heures durant un voisin catarrheux ou pétomane, je décidais de snober les flèches bleu argenté de la SNCF, comme les carlingues orangées des low-cost qui tentent de refaire une virginité au transport aérien. Pas envie de me retrouver à Roissy au lieu de Bruxelles pour cause de brouillard persistant, pas preneur de la voix suave et sensuelle qui vous susurre, sur le quai de gare, qu’"en raison d’une grève surprise de certaines catégories de personnels", votre TGV n’ira pas plus loin que Le Creusot.

Mauvais citoyen, je décidais donc de prendre ma belle berline à 8 Air Bag et 5 étoiles au test EuroNcap. Berline allemande, qui plus est, mais puisque les Allemands achètent nos maisons dans le Lubéron, pourquoi n’achèterions-nous pas leurs autos ?

Au début, ça allait.

Je glissais silencieusement sur l’autoroute, avec un vieux Bruce Springsteen en sourdine. J’étais prudent. Déjà semi-ruiné par un trader fou qui s’en était pris à mes noisettes péniblement épargnées chez l’écureuil, je décidais de ne pas aggraver mon cas avec les cabines des radars. Au début, je les prenais pour des frigos. Mais, à y regarder de plus près, c’étaient plutôt des Photomaton, des bandits manchots directement reliés à Bercy par réseau numérique, et qui vous débitaient votre compte et votre permis rose en moins de temps qu’il n’en faut à l’éjaculateur précoce pour prendre congé de Laetitia Casta.

Les autres aussi, roulaient doucement. Calés au régulateur de vitesse dans leurs monospaces, ils sirotaient un soda en téléphonant à leur belle-mère, pendant que les enfants regardaient des jeux vidéo dans les appuie-tête. Bref, tout le monde dormait et zigzaguait, mais à vitesse légale...

J’allais moi-même m’assoupir, quand, sur le morne plateau de Langres, un bolide japonais de la maréchaussée, tous gyrophares dehors, me doubla à un bon 220 au compteur, à la poursuite d’on ne sait quoi. Sans doute d’un vautour ou d’un de ces plans Epervier qui n’ont jamais arrêté personne.

Le coin m’a paru malsain : j’ai aussitôt décidé de quitter l’autoroute pour prendre la Nationale 7. Ah, la Nationale 7... Toute une époque, mon bon Monsieur ! DS, R8 Gordini, vieilles publicités peintes pour Byrr ou Avia, dont la rouille coulait sur les murs des maisons.

Trenet, Montand.

Tout émoustillé, je mettais la radio. Alain Bashung [i] priait Joséphine d’oser :

"A l’arrière des dauphines

Je suis le roi des scélérats

A qui sourit la vie.

Marcher sur l’eau

Eviter les péages

Jamais souffrir

Juste faire hennir

Les chevaux du plaisir".

Ca me convenait, comme programme.

Mais j’ai vite déchanté.

Alors que je veillais scrupuleusement à ne pas indisposer nos valeureux pandores, comme la dame de TF1 me l’avait bien recommandé la veille (donc roulant à 90 km/h), un monstre noir et chromes de 38 tonnes, qui filait un bon 110, me fit comprendre que je gênais. Tous phares allumés et corne de brume hurlante, il me collait le train, pressé de livrer des poulets de Bresse au Portugal. D’un rétrogradage nerveux et dans le sifflement du turbo, je semais aussitôt l’importun.

Vae victis ! Couchés dans la luzerne sous un filet de camouflage, noir de fumée aux pommettes, les valeureux étaient là, avec force jumelles infrarouges ! Depuis que la ligne Maginot est paisible, qu’il n’y a plus d’Irlandais à Vincennes ni de paillotes à brûler, la nouvelle cible est à présent le père de famille tentant d’échapper à Mad Max et Duel réunis.

200 euros et 3 points plus tard, je repartais. Entre-temps, le livreur de poulets avait dépassé sans encombre la volaille, les obligeant même à tenir leur couvre-chef contre le vent mauvais du camion.

Vers Dijon, j’ai vu au loin quelque chose qui ressemblait tellement à un barrage que c’en était un. Ce n’était pas un accident, mais une manifestation anti-OGM. Des alter-mondialistes échangeaient vivement des épis de maïs pourris avec des Gardes Mobiles qui répliquaient aux lacrymogènes. Le cocktail m’a paru hautement cancérigène, aussi j’ai relevé la vitre, mis la première et suis parti.

Avant Villefranche, mon chameau avait soif . Fini le pompiste en combinaison bleue maculée, la clé de 12 sortant de la poche, qui vous demandait nonchalamment : "vous en voulez pour combien ?". Non, rien de tout cela. Tout est automatique. Depuis que le Super 98 est au prix du beaujolais, les pétroliers affichent le prix partout dans la station, pas peu fiers de montrer l’étendue de leur escroquerie. Pour faire couler le plaisir d’essence, c’est comme avec ces dames du bitume, faut payer d’abord. Carte Bleue, sinon rien. Encore faut-il masquer le code du clavier avec la main, car des sauvageons y mettent des caméras pour faire une petite sœur à votre carte Visa.

Vers Valence, il m’a fallu enjamber une douzaine de gendarmes couchés et franchir dix ronds-points au milieu des steppes. On voyait les traces de freinage de ceux qui ont compris trop tard que, pour les ingénieurs de la DDE, le meilleur moyen d’aller tout droit, c’est de tourner en rond.

A Gordes, un panneau "30" m’indiquais que j’arrivais à moins d’un kilomètre d’une école, fermée du reste en cette période de congés scolaires. Bien sûr, la maréchaussée était là, cachée dans une cabine téléphonique, jumelles infrarouges en bandoulière. Je ne leur ai pas fait ce plaisir.

D’ailleurs, j’étais presque arrivé. Il ne me restait plus qu’à dérouler les lacets au milieu des cyprès et des champs de lavande.

Jeff, mon ami, m’attendais sur la terrasse de sa bastide vaguement délabrée, comme lui. Il avait disposé quelques chaises en teck, du rosé frais et sorti sa boîte à cigares, celle qu’on sort pour les amis avec qui on se comprend à demi-mot.

Nous étions là, à regarder le soir tomber en parlant du temps qui passe et de quelques-uns qui ne sont plus là pour voir cela, quand soudain, je tressaillis.

Au bout du champ, en lisière de la ferme voisine, il y avait une vieille 404 abandonnée sur cales, qui servait de poulailler. Devant Jeff stupéfait, je me suis levé et j’ai marché droit sur elle. J’ai enjambé ronces et orties, caressé la carrosserie poussiéreuse, outragée par la rouille. Je me suis laissé tomber sur la banquette défoncée, j’ai touché le grand volant de bakélite et son klaxon à cerceau chromé. Tout m’est revenu en pleine tête, comme une madeleine fulgurante. Pourtant, j’avais de l’argent aux tempes, je n’étais plus un gamin : j’avais fait du chemin et le tour de pas mal de choses.

Mais là, ils me sont revenus, les voyages. Les voyages Paris/Grenoble avec mon père dans la Simca 1501, les nids de poule qu’on évite d’un geste souple, comme un vieux Cap-Hornier. Les camionnettes borgnes ou sans phare du tout qu’on doublait d’un coup de klaxon italien rageur...

Alors, oui, j’ai mis le bras à la portière et j’ai enclenché la première dans un claquement sec.

J’étais prêt à reprendre la Nationale 7.



[i] Osez, Joséphine. Alain Bashung/Jean Fauque. 1992. Barclay.

par SANDRO mercredi 6 février 2008 - 42 réactions
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(25 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par Argo (xxx.xxx.xxx.184) 6 février 2008 13:18
    Argo

    Bonjour Sandro, et bienvenue à la confrérie des auteurs.

    Même immobiles, c’est fou ce que ça change les voyages.

  • Par haddock (xxx.xxx.xxx.150) 6 février 2008 17:12

    Putain , c ’est quand-même pas dur ( enfin faut l’ talent de Sandro ) pour égailler nos mirettes .

     

    Depuis le récit de Tall et Jack le psychopathe , à part la façon de Demian West , il est rare de se régaler à lire un bout de ligne comme ici .

     

    La rouille coulait réellement ?

     

    Avec un récit comme ça on voyage dans son fauteuil .

     

    Un seul mot  : one again .

     

    Nestor , quèque chose bon pour Sandro .

  • Par Bobby (xxx.xxx.xxx.251) 9 février 2008 18:11
    Bobby

    Bonjour,

    Je lis, avec deux jours de retard votre bien bon article qui évoque pour moi aussi, la nationale 7... de bien bons souvenirs...

     

    Un auquel je pense, me rappelle ce voyage avec mes parents, dont la date d’aujourd’hui nous sépare d’un bon demi-siècle, en camionnette Volkswagen... dont une pièce a cassé lors de notre passage dans un petit village sur la rive droite du Rhône. Le maire de "La Coucourde" nous offrant très aimablement le gîte en la salle des fêtes, nous logeant en dépannage, ainsi sur les planches de la scène du petit théâtre pendant bien huit jours, le temps à l’unique garagiste du coin de commander la pièce à Marseille, aller la chercher et enfin réparer le véhicule, à l’époque encore fort peu courant en France... les promenades sur les rives de ce lieu forcé de vacances... et la surprise, il y a quelques temps de voir, à l’occasion d’une "descente" vers le Sud, à hauteur du panneau annonçant "La Coucourde" sur l’autoroute (rive gauche), située sur l’autre rive, probablement à l’endroit même de mon souvenir enfantin, de très belles cheminées caractéristiques d’une jolie centrale nucléaire, dont la première, affiche une superbe fresque bleue, représentant un enfant jouant tranquillement... 

     

    O tempora, o mor(tr)es 

     

    Bien à vous

  • Par SANDRO (xxx.xxx.xxx.5) 6 février 2008 17:20
    SANDRO

    Montez, Capitaine,

    Citroen 15 et DS 21 Pallas.....Ca roule...

    Juva 4 pour les boulangers qui doivent livrer.

    Emmenez aussi la Castafiore, on ne sait jamais. Le coup de la panne ...

    PS Pour info, j’avais dégotté comme illustration une petite photo extra d’un breack 404 Norev à une station service , mais ca s’est perdu à la mise en page.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox