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Accueil du site > Culture & Loisirs > Parodie > Ne plus avoir la tête sur les épaules

Ne plus avoir la tête sur les épaules

Une fable à oublier bien vite.

JPEG Alzheimer comme si vous y étiez ...

Il était une fois un cerveau qui avait fait son chemin. En se retournant, il aurait pu être fier du beau trajet accompli, des prouesses qui furent les siennes pour gravir en autodidacte tous les échelons de la vie, des miracles accomplis pour enfouir au plus profond de son inconscient les vilains détours, les odieux pieds de nez de son histoire personnelle.

Il était une fois et c'est hélas à l'imparfait, ce temps du passé révolu, qu'il faut désormais évoquer ce cerveau. Il est bien loin le temps des heures de gloire, de la réussite professionnelle et de la capacité à penser par soi-même, à être libre de ses faits et gestes. Ce bel organe a renoncé à répondre à son usage. Il s'est mis aux abonnés absents, il efface sans tarder tout ce qui vient de lui être dit.

Il ne sera jamais plus ce cerveau brillant qui assura une belle ascension à celui qui était parti de rien. Désormais, c'est la chute libre, le tourbillon infernal qui prive ce pauvre homme de son jugement, de sa faculté de raisonnement. C'est une décadence abominable qui se cache derrière cette monstrueuse maladie dont on aimerait oublier le nom.

Ce cerveau est désormais une machine qui tourne en boucle, qui ne cesse d'avoir des idées fixes et des pensées noires. Il ressasse, se répète, radote et ratiocine. Sans cesse, il brise les oreilles de ceux qui l'entourent, il devient odieux, il est méchant, il n'a plus aucune retenue pour imposer des caprices absurdes. Vivre à ses côtés est une épreuve effroyable dont les voisins ou les plus éloignés ne peuvent se rendre compte.

Effectivement, ce cerveau se cache derrière une façade respectable. Pas de signes visuels, pas de stigmate déchiffrable. Il présente bien, garde bel aspect un petit vernis qui fait illusion quand on ne fait que passer. Bien sûr, il parle un peu fort, se plaint sans retenue, affiche sans honte des idées peu respectables. D'autres en font tout autant sans l'excuse de la terrible maladie !

L'entourage n'en peut plus. Il faut entendre les mêmes demandes des heures durant. Justifier indéfiniment le retrait d'un permis de conduire qui devenait absolument nécessaire. Le danger était continuel quand ce pauvre cerveau était au volant, oubliant tous les panneaux, prenant des sens interdits et se trompant systématiquement de chemin, ne sachant plus où il voulait se rendre …

Le cerveau n'a pas accepté cette perte si symbolique pour lui. Être privé de sa voiture, ce n'est pas seulement ne plus avoir son autonomie, c'est se voir amputé de cette marque évidente de la réussite sociale, la belle et luxueuse voiture dont il était si fière. Depuis, c'est pure folie obsessionnelle, il veut reconquérir son permis, réveille sa femme quatre fois par nuit pour lui dire qu'il doit récupérer le précieux papier rose ou repasser ce permis qu'on lui refuse désormais !

Ce cerveau n'est plus qu'un désir unique, une certitude déraisonnable. Il clame à qui veut bien l'écouter « Je suis guéri ! » alors que de jour en jour, il sombre dans l'épais brouillard de ses absences, de ses oublis, de ses amnésies systématiques. Sa compagne est au bord de la dépression, au seuil de l'épuisement, à deux doigts de la perte de contrôle. C'est insupportable, c'est intolérable d'autant plus qu'il est devenu méchant, tyrannique, exécrable.

Ce cerveau n'a désormais plus que son pouvoir de nuisance. Il détruit tout autour de lui, brise les liens familiaux et amicaux, s'enferme dans son délire et y prend au piège, y englue sa femme, totalement démunie devant sa violence verbale, ses caprices et sa démence domestique. Il faut supporter en silence, rien ne permet de se prémunir de pareille déchéance d'autant que ce cerveau peut faire illusion quelques minutes, juste le temps suffisant pour démentir les plaintes de celle qui vit un enfer quotidien.

Car voyez-vous, ce que cette intolérable maladie provoque, c'est la négation de celui qui fut, jadis, un honnête homme. Il s'efface avec sa mémoire, n'est plus qu'un cerveau malade qui le transforme en monstre à l'apparence débonnaire. Pire encore, ce mal immonde brise plus souvent celle qui doit supporter, aider, accompagner cette chute libre. Il y a si peu de secours à attendre quand le propre de cette horreur est de transformer le huis clos de la cellule familiale en une scène de l'épouvante permanente.

Vous avez peut-être à deux pas de chez vous une tragédie analogue que vous ne pouvez deviner. Rien ne transpire de ce tête à tête mortifère. Je suis témoin lointain d'un tel drame, repoussé par le cerveau malade, rejeté, écarté afin qu'il puisse à plaisir torturer à petit feu sa femme qui m'est si proche. Que faire ? Il me faut avouer mon impuissance. La loi protège d'avantage le bourreau (même s'il a des circonstances évidemment atténuantes) et oublie sa victime. J'écris ce billet volontairement imprécis pour que chacun prenne conscience des ravages que fait ce mal qu'on nomme Alzheimer. Puissiez-vous ne jamais l'oublier !

Fraternellement sien

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19 réactions à cet article    


  • ZEN ZEN 26 mars 2013 10:45

    Bonjour Nabum

    Peut-on imaginer état plus effroyable que celui que tu décris ?
    Perdre la mémoire, c’est perdre son identité, la conscience de soi.
    Heureusement (si on peut dire), il y a bien des degrés dans cette maladie mystérieuse, où l’on met parfois des pathologies diverses sous le terme flou de démence sénile.
    Chacun devrait souhaiter, pour soi même et ses proches, une issue volontaire à cette dérive infernale. Mais, à un certain stade, la conscience et la volonté s’absentent et la décision n’est plus possible.
    Merci pour ce billet.


    • C'est Nabum C’est Nabum 26 mars 2013 12:53

      ZEN


      Je me devais de l’écrire ce billet que j’ai si souvent différé !

      Le réel est ici ce que je d’écris, c’est effroyable, c’est un calvaire quotidien pour celle qui doit tout subir et se taire.

      Cette maladie est horrible

    • ZEN ZEN 26 mars 2013 13:02

      On ne peut laisser à une personne seule, même héroïque, le soin de s’occuper d’un cas aussi lourd. C’est inhumain.
      Il faut trouver une structure adaptée
      Hélas ! il en a trop peu.


      • C'est Nabum C’est Nabum 26 mars 2013 13:20

        ZEN


        Pire que tout c’est que le malade fait illusion, qu’il a des moments de conscience et qu’ainsi les médecins prétendent qu’il n’est pas encore temps de le placer

        Et le calvaire continue car dès que le masque tombe, la démence revient 

      • L'enfoiré L’enfoiré 26 mars 2013 15:20

        Nabum,

         Bien décrit.
         « Vous avez peut-être à deux pas de chez vous une tragédie analogue »
        Exact. dans la famille, très proche,
        A lire sur le sujet aussi
         

        • C'est Nabum C’est Nabum 26 mars 2013 16:07

          L’enfoiré

          Je fais mon possible pour restituer ce qui ici est insupportable et tragique.

          J’irai lire votre billet

          à bientôt


        • L'enfoiré L’enfoiré 26 mars 2013 18:05

          Ce n’est pas mon billet.

          Un livre qui raconte la fin de vie de Annie Girardot 

        • C'est Nabum C’est Nabum 26 mars 2013 18:57

          L’enfoiré 


          Merci de la précision

          Je ne fais que rentrer 
          J’étais sur la Loire pour tout oublier ...

        • L'enfoiré L’enfoiré 27 mars 2013 18:18

          Je citais ce livre, mais sur le sujet, j’ai aussi eu mes heures de réflexions à tenter d’expliquer l’inexplicable.


        • C'est Nabum C’est Nabum 27 mars 2013 19:33

          L’enfoiré


          Mais comment faites-vous pour tout faire ?

        • Mammon 26 mars 2013 17:43

          Effrayant, pour soi-même et surtout pour ceux qu’on aime...
          Cette déchéance peut toucher tout le monde, même le plus intelligent, le plus sage, le meilleur d’entre nous...
          Pour ma part, si je devais moi-même y tomber un jour et qu’il n’y a aucun espoir d’amélioration, je demanderais alors à ce qu’on me laisse partir définitivement, au moins pour que je puisse dire au revoir à ceux que j’aime dans mon dernier moment de conscience, mais c’est un tout autre débat...


          • C'est Nabum C’est Nabum 26 mars 2013 18:59

             Mammon


            Le gros problème alors c’est qu’on ne plus en état de décider ou de demander quoi que ce soit.
            C’est bien là le plus terrible et l’état physique n’est pas de nature à compromettre l’existence.

            Aucune loi ne donnera alors le droit d’abréger une souffrance dont on ne perçoit plus la rudesse.

          • Brontau 26 mars 2013 19:27

            Bonsoir Nabum.

             Le problème soulevé ce jour par le bonimenteur mériterait de très longs commentaires (la multiplication des victimes de cette maladie, le manque d’accompagnement, l’hypocrisie d’un système qui refuse d’euthanasier un corps qui a perdu son identité mais le condamne à des conditions de survie indignes -sauf pour les plus aisés ?-, et bien d’autres considérations).

             Mais n’ayant pas le loisir de développer je me bornerai à souligner que cet état monstrueux et tragique devient le symbole atroce des dérives d’une humanité « démocratisée-libéralisée-mondialisée », un immense corps déboussolé, à la dérive, en mouvement, en fuite, en fugue perpétuelle. Et là, nous ne sommes plus dans le tragique classique mais dans le dérisoire, un totalitarisme dérisoire.

            Le neotragique ?


            • C'est Nabum C’est Nabum 26 mars 2013 19:48

              Brontau


              Je ne peux qu’applaudir à vos remarques Cette maladie symbolise notre société, ses dérives et sa folie, sa négation de l’humain 

              Je suis actuellement en plein drame familial, un dément qui n’a plus rien de raisonnable mais contre lequel on ne peut rien car personne ne veut encore le déclairer comme tel !

            • Brontau 26 mars 2013 22:10

              Je ne pense pas qu’une seule famille soit épargnée. Femme, homme, ce fléau n’évite personne, et parfois même frappe des gens qui sont loin d’être très âgés. Un de mes amis a commencé ce calvaire dans sa 53ème année. Il a bien réagi au début de son traitement, au point de reprendre son travail mais pour quelques mois seulement et depuis son état se dégrade, lentement mais inexorablement. Tout est épouvante dans cette maladie, sa durée, le caractère inéluctable et inflexible de la détériorisation de la conscience. Il ya des cartes de donneurs de sang, d’organes, pourquoi pas une carte demandant une euthanasie lorsqu’on est atteint de ce mal absolu avant d’être réduit à cette indignité supême de n’être plus soi ?


            • brindfolie 26 mars 2013 19:53

              Bien décrit.Partage la même expérience,malheureusement !


              • C'est Nabum C’est Nabum 26 mars 2013 19:56

                brindfolie


                un seul mot :

                COURAGE !

                toutes mes pensées vous accompagnent

              • slipenfer 27 mars 2013 06:21

                Le seul avantage de cette maladie
                c’est que tout les matins on se réveil avec une nouvelle femme
                dans sont lit

                OK je sort pas de problème

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