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Accueil du site > Culture & Loisirs > People > Connaissez-vous Mahadevi Chandra Singh ?

Connaissez-vous Mahadevi Chandra Singh ?

C’est bien connu, la plupart des cadres d’entreprise détestent être pris en flagrant délit d’incompétence. Par nature, ils se doivent de connaître tout ce qui, de près ou de loin, touche à leur domaine d’activité.

C’est particulièrement vrai lors des réunions, colloques, séminaires ou autres conventions. Nos cadres se divisent alors en deux camps principaux (exception faite des rares francs-tireurs). D’un côté, ceux qui savent, ou font semblant de savoir, de quoi l’on parle et qui approuvent d’un air entendu et ostentatoire l’orateur ou le rapporteur du moment. De l’autre, ceux qui sont dépassés par le sujet et qui, le regard fuyant, donnent le change en essuyant leurs lunettes, en consultant leur organizer ou en prenant des notes, en priant in petto pour ne pas être interpellés.

Les premiers appartiennent le plus souvent à l’espèce des ambitieux exacerbés, de ceux qui donnent des leçons, de ceux qui lèchent le cul des puissants, de ceux qui se battent pour les chaises du premier rang, de ceux qui rient aux bons mots du patron, de ceux dont les dents rayent la moquette, bref de ceux qui constituent les forces vives (autoproclamées) de l’élite entrepreneuriale. Les fréquenter a toujours été un réel plaisir pour moi, tant leur suffisance me réjouissait. Et pas besoin de les pousser pour extraire la substantifique moelle de leur connerie…

C’est ainsi qu’un collègue me dit un jour d’un ton très docte : « J’ai bien apprécié ta citation de Jason Pettigrew. J’adore la causticité de ses bouquins. » Un instant interloqué, je lui ai répondu en réprimant un sourire que cela n’avait rien d’étonnant, eu égard à l’acuité intellectuelle de l’auteur. Un auteur en l’occurrence totalement imaginaire mais dont j’avais placé, par jeu, la fausse citation suivante en exergue d’un document professionnel (auparavant je mettais des dessins stylisés de champignons ou de minéraux) :

 « En entreprise comme en politique, les promesses sont comme l’alcool : elles s’évaporent très vite ! »

Jason B. Pettigrew (Sex & Drug & Hurdy-Gurdy)

Dès lors, je me mis à émailler mes productions (plans, rapports, comptes-rendus) de citations créées de toutes pièces, histoire de voir si le fait se renouvelait. Mais, par goût pour la provocation, je déviais trop du domaine traité, comme le jour où j’inscrivis cette épigraphe dans un rapport destiné à un Fongecif :

 « Le chant de la nature est le cassoulet du rêveur : plus il en consomme, plus il poète ! »

Ludovic Gratteplanche (La petite hulotte)

Ou cet autre jour qui me vit placer cette galéjade en marge d’une note interne :

« La mini-jupe a une double fonction thermique : elle rafraîchit les filles et échauffe les garçons. »

André-Paul Roussilhe (A l’ombre des platanes)

Je décidai alors de me recentrer sur le cœur de mon activité (comme on dit aujourd’hui) et de faire coller mes fausses citations au sujet traité. D’une souris espiègle, j’écrivis alors en préambule d’un plan de formation cette parabole dont la beauté formelle n’échappera à personne :

 « … Un triangle d’oies cendrées surgit au-dessus du bois de bambous, survola la rizière d’un vol majestueux, puis s’éloigna en direction des collines de Rajahpuram. Durant quelques instants, Gopal suivit les oiseaux des yeux.

─ Désormais, j’en sais suffisamment ! affirma l’élève en rompant le silence. Qu’en pensez-vous, Maître ?

Le brahmane rajusta ses lunettes d’un geste machinal et dit, de sa voix douce et tranquille :

─ Sur un grand rocher du mont Narasingha vivaient deux frères, deux magnifiques macaques ; tous les deux étaient vifs et malins, mais seul l’un d’eux avait suivi avec assiduité l’enseignement de ses aînés. Dans la forêt alentour vivaient deux autres frères, de superbes tigres ; tous les deux étaient puissants et rusés, mais seul l’un d’eux avait été attentif à l’enseignement des anciens. Or il advint que, par suite d’un cataclysme, le grand rocher et la forêt furent isolés durant deux lunes. Tous les autres animaux étaient morts. Dès lors, les deux tigres chassèrent les deux singes. Lorsque Vishnu, dans son infinie bonté, libéra le grand rocher et la forêt, un seul macaque avait survécu, et un seul tigre vivait encore. Ceux qui « avaient appris ». L’autre macaque avait été dévoré. Et le deuxième tigre était mort de faim, faute de pouvoir capturer le singe survivant.

Le brahmane se tut et se mit à contempler les éléphants de pierre du temple de Balishangar. Gopal, les yeux baissés, réfléchissait. Lorsqu’il leva son regard vers le vieillard, il dit simplement :

─ Vous avez raison, Maître, je ne suis qu’un ignorant… »

Mahadevi Chandra Singh (Les sept vies de Gopal)

Une semaine après la diffusion du document, pas de réaction. J’en étais à me demander si je n’allais pas revenir à mes clitocybes ou à mes cristaux de stibine lorsqu’au retour d’une réunion j’entendis sur mon répondeur ce message d’un collègue labellisé « HP » (haut potentiel) par la Direction : « Honnêtement, je n’ai pas lu le bouquin. En revanche, j’ai rencontré Mahadevi Chandra Singh lors d’un cocktail culturel à Dehli. Etonnant, non ? »

Et comment ! la romancière n’ayant jamais existé ailleurs que dans mon imagination ! Décidément, les affaires reprenaient comme je pus le constater par la suite à plusieurs reprises. Hélas ! la limite d’âge se profilait, et de fait, elle survint très vite. Désormais retraité, j’ai beaucoup moins l’occasion d’exercer ce type de supercherie. C’est pourquoi je vous passe le relais. Essayez donc, vous constaterez que l’exercice est des plus stimulants et réserve de belles surprises. C’est d’ailleurs le seul sujet de satisfaction avec les cons : ils sont tellement prévisibles que l’on on n’est jamais déçu !

PS : Le malheureux collègue HP, soumis à un stress décuplé par l’ambition, a malheureusement mal tourné depuis et, s’il est toujours classé HP, ce n’est plus par la Direction mais par les collègues et il convient désormais de comprendre « hautement perturbé », les plus mauvaises langues allant jusqu’à parler d’ « hôpital psychiatrique » !


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17 réactions à cet article    


  • foufouille foufouille 22 décembre 2008 13:16

    amusant
    ca se limite pas aux cadres
    le plus courant est la reprise deforme de certaines informations
    ayant tendance a parler beaucoup sur de nombreux sujets, il m’est deja arrive, qu’apres avoir annonce une information, on me la resorte une semaine plus tard completement deforme

    je crois surtout que ce sont des gens qui ne veulent pas s’informer
    leur absence de connaissance fait qu’ils sont obliges de mentir pour briller


    • Fergus fergus 22 décembre 2008 16:29

      L’absence de connaissances d’un sujet professionnel, et par conséquent de compétences (la compétence étant le résultat des connaissances appliquées à des aptitudes) n’est pas toujours due, chez les cadres (surtout de haut niveau), au refus de s’informer (ou de se former), mais au syndrome d’hypertrophie du moi qui les pousse trop souvent à se hisser du col et à jeter un regard condescendant sur tout ce qui les entoure, autrement dit d’insignifiants moucherons ou des alter ego forcément médiocres. Inutile de se former lorsqu’on a la science infuse et que l’on peut s’appuyer sur une intelligence supérieure !

      Il est vrai qu’il s’agit là d’un défaut très largement répandu chez les CSP+, et dont la politique, de loin le meilleur vivier, nous fournit (chaque jour ou presque) de piquants exemples.


    • foufouille foufouille 22 décembre 2008 18:50

      @ fergus

      bien sur
      sauf que si je sais pas j’invente pas
      si je veut je cherche
      la c’est je sais tout


    • Redj Redj 22 décembre 2008 15:00

      Très très bon...

      Je faisais ce genre d’exercice aussi avant pour tester jusqu’où pouvait aller la connerie des gens, pour ne pas s’avouer ignorant. Mais c’était quand même moins poussé que vous !!!
      Mais le résultat au final était le même !!



      • Lisa SION 2 Lisa SION 2 22 décembre 2008 15:53

        Mais, pourquoi croyez vous que jean de la Fontaine peaufinat de si complexes fables...si ce n’est que pour voir rire bêtement ses auditeurs qui ne réalisaient, que bien plus tard, déjà loin rentrés chez eux, que l’auteur parlait bien d’eux... ! Sans compter ceux qui ne s’en rendront jamais compte. Georges Brassens lui même, sur un ton bien plus abrasif dispensait des vérités sous un langage tellement plus cru...que personne ne l’avait cru ! Quand on est con, on est bien con ! Et l’actualité lui donne grandement raison !

        Sauf que, c’est aujourd’hui des sujets du bac.


        • Fergus fergus 22 décembre 2008 16:34

          Exact, Actias, et cela rejoint le commentaire que je viens d’adresser à Foufouille. Quant à affirmer qu’il vaut mieux lécher les culs que démontrer sa compétence, c’est tellement vrai que j’ai vu, un jour, un cadre obscur mais travailleur acharné, se voir souffler la promotion qu’il méritait amplement par un branleur carriériste et fayot au motif, dixit le DRH, que le premier "n’avait pas besoin d’être motivé pour bosser" !


        • Fergus fergus 23 décembre 2008 09:37

          Le type auquel je faisais allusion, Actias, était certes un bosseur, mais surtout un bosseur compétent et efficace.

           

          Cela dit, vous avez raison, il existe dans les entreprises un pourcentage non négligeable de cadres travailleurs mais dont l’activité n’apporte pas une once de plus-value, du fait notamment de procédures obsolètes ou de redondances avec d’autres services. La plupart de ces gens en sont d’ailleurs conscients mais se gardent bien de soulever le problème en vertu du principe bien connu que l’« on ne scie pas la branche sur laquelle on est assis ! » Le pire est que nombre de leurs patrons ferment les yeux sur ce type d’anomalies pour ne pas perdre, dans une restructuration, des collaborateurs et des budgets qui signifieraient, croient-ils, une perte d’influence.

           

          Aberrant, évidemment, en terme de rationalisation, mais tellement humain. Et le phénomène touche tous les secteurs d’activité, qu’ils soient publics ou privés.

           

          Pour finir, non, je n’ai pas lu « Le principe de Dilbert » mais je viens d’aller me tuyauter dessus sur le net et , de fait, ça a l’air très alléchant.


        • Gül, le Retour II 22 décembre 2008 16:18

          Bonjour Fergus,

          C’est pétillant comme les bulles qui nous attendent après-demain !

          Merci de ce récit agréable, amusant et tellement cyniquement délicieux !

          Cordialement.


          • Fergus fergus 22 décembre 2008 16:51

            Merci pour ce commentaire, Gül, j’en rosis de plaisir !


          • herbe herbe 22 décembre 2008 17:09

            excellent (issime) !

            En tout point, votre expérience est salutaire, et doit être constamment renouvelée comme contre poison à ces idéologies qui s’habillent de vernis rationnel.

            Selon Michel Volle dans cet article ( http://www.volle.com/opinion/recherche.htm) :

            "Nous disposons, nous autres Français, de deux armes puissantes : la mode et le ridicule. Si nous prenons collectivement conscience de cette épidémie, la mode du pouvoir aura passé et les ridicules – bien réels – des hommes de pouvoir seront devenus évidents. Le rire remplacera alors la crainte révérencieuse : celui qui abusera de la première personne du singulier, qui refusera d’écouter, qui bloquera les projets par des procédés dilatoires, qui se consacrera à l’intrigue au détriment de la physique de l’entreprise, sera identifié et déconsidéré. Les ambitions, les rêves, délaisseront le pouvoir pour s’orienter vers le monde de la nature et de l’action.

            Alors les entrepreneurs, ceux qui s’emploient modestement à « changer le monde » en s’attachant à la réalisation des projets et au fonctionnement de l’entreprise, ne seront plus des proies pour la perversité de l’homme de pouvoir. Ils accéderont à la fonction stratégique qui leur est naturelle. "

            A une échelle internationale l’expérience des Yes Men est aussi tout à fait instructive et permettait déjà de prédire la catastrophe économique que l’on connait aujourd’hui :

            http://fr.wikipedia.org/wiki/Yes_men


            • herbe herbe 22 décembre 2008 17:15

              lien vers Volle corrigé :

              http://www.volle.com/opinion/recherche.htm

              Et pour relever aussi la règle implicite, que vous donnez en commentaire, de l’avancement dans beaucoup de cas :

              le perdant "n’a pas besoin d’être motivé pour bosser" !  smiley  smiley


            • Fergus fergus 23 décembre 2008 09:09

              Merci, Herbe, pour votre commentaire et pour ce lien vers le site de Michel Volle que je viens d’aller visiter et où j’ai retrouvé nombre de mes constats personnels.


            • Yohan Yohan 23 décembre 2008 00:13

              Excellent,

              Vous n"êtes pas tout seul a jouer à ce petit jeu. Je le pratique moi même assez souvent. Les citations sont d’autant mieux reçues que l’auteur bidon s’appelle, Rawisharam Dedawad, poete indien du XIXème et inventeur du Pensauharem


              • Fergus fergus 23 décembre 2008 10:09

                Je ne peux que vous encourager à continuer, Yohan. L’exercice est assez jouissif, comme l’est, de manière générale, tout ce qui, en entreprise, vise à déjouer, dénoncer ou moquer les "codes" imbéciles qui prévalent notamment chez ceux que l’on nomme les "cadres de direction". Et là où la méthode sérieuse est vouée à l’échec, la dérision et, dans certains cas, l’arme comique peuvent se montrer d’une redoutable efficacité. J’y reviendrai sans doute dans de prochains papiers. Merci pour votre commentaire.


              • LE CHAT LE CHAT 23 décembre 2008 10:24

                super , le sujet des cons en entreprise !  smiley

                il suffit de les appâter et c’est eux qui reviennent à la charge .

                J’ai réussi un jour à faire croire à un routier plus vieux que son père que les services secrets britanniques avaient exigé les empreintes digitales sur le bon de livraison accompagnant la marchandise , celle ci étant destinée à une mystérieuse base de l’OTAN en destinataire final ; le plus beau , c’est que 15 jours après venant faire le même voyage , il a réclamé lui même le tampon encreur , et moi le plus sérieusement du monde lui ai répondu qu’on avait stocké les empreintes sur microfilm ....

                à un collègue cupide , j’ai réussi à faire croire que je ne venais au boulot que pour la sécu , la spéculation en bourse me rapportant 20 fois plus que le job ( j’avais toujours joué les bonnes actions , bien sûr  smiley )


                • Olib Olib 23 décembre 2008 16:21

                  Je pratique la variante qui consiste à glisser une ânerie dans un document technique et à attendre les hypothétiques réactions. Par exemple, dans une doc où je parlais de serveurs (informatiques) l’astérisque renvoyait à la précision suivante : on dit un serveur lorsque c’est un garçon si c’est une fille on dit la serveuse.
                  N’ayant jamais eu la moindre remontée, ni amusée ni critique, la conclusion s’impose comme pour les notices de montage ou d’utilisation, personne ne les lit.


                  • Fergus fergus 24 décembre 2008 10:45

                    Beaucoup de documents administratifs ou techniques, souvent produits depuis des lustres, ne sont en effet pas lus. A cet égard, une enquête conduite auprès de différents services lorsque j’occupais des fonctions de "responsable qualité" m’avait amené à la conclusion qu’un certain document annuel issu d’une cellule de ressources humaines finissait au mieux dans le bas d’un placard, au pire dans la poubelle des destinataires. Le seul fait d’évoquer sa suppression pure et simple a aussitôt suscité des protestations indignées d’une partie des récipiendaires au motif que ce document était indispensable. Au final, trois annnées auront été nécessaires pour l’éradiquer. 

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