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Jeanne Toussaint, l’impératrice de la joaillerie française

On l'appelait la panthère et sa vie est un véritable roman que Stéphanie des Horts a eu la bonne idée de consigner en un court et passionnant récit publié chez J.C. Lattès. Incroyable destin, en effet, que celui de Jeanne Toussaint, née le 13 janvier 1887 à Charleroi dans une modeste famille, d'une mère dentellière et d'un père marchand ambulant et qui, violée dès sa tendre enfance, comme sa soeur d'ailleurs, finira comme l'une des reines de Paris et surtout comme directrice de la Haute Joaillerie chez Cartier. Une existence tracée à coups de coeur, à coups de chance, à coups de talent surtout, par une femme d'une énergie indomptable qui s'enfuira de chez elle à 16 ans, deux ou trois années après sa soeur Charlotte, afin d'éviter les avances trop insistantes de son beau-père allemand, et, ce, au bras d'un sémillant hussard au charme ravageur : Pierre de Quinsonas. A défaut de l'épouser, il l'installera dans un hôtel particulier parisien et en fera une femme entretenue dans un luxe un peu tapageur qui n'est pas pour déplaire à la tout jeune Jeanne.

La voilà désormais prise dans un tourbillon de plaisir en cette belle époque qui a tout pour séduire, Maxim's, Cartier, les Grands Boulevards, l'Opéra ; oui, Paris est une fête ininterrompue lorsque l'on a de l'argent, beaucoup d'argent. Jeanne est grisée mais ne perd pas la tête, d'autant que sa soeur va la lui remettre sur les épaules : " Nous sommes des cocottes, des femmes entretenues, le dernier monde, la vie à l'horizontale ", mais elles ont heureusement des atouts : la jeunesse, l'audace, la beauté, l'intelligence, alors ? Après avoir passé à son cou le somptueux collier en diamants offert par Pierre pour marquer leur rupture, Jeanne prend son existence en main et entre en relation avec des personnalités de son époque : Coco Chanel, Paul Helleu qui fera son portrait, Cocteau, Boni de Castellane ; se fait habiller par les couturières en vogue, Chanel bien sûr et Madeleine Vionnet, dispose de son équipage et de sa domesticité, a des amants généreux qui sont prêts à dépenser des fortunes pour de belles femmes et jouit d'une personnalité forte, d'un goût très sûr et d'une originalité qui captive son entourage. Que demander de plus ? Elle est en mesure d'abattre ses atouts au moment propice.

En 1913, alors que l'on célèbre le "Sacre du Printemps", un ballet de Diaghilev sur une musique d'Igor Stravinski, le baron Hély d'Oissel lui avoue sa flamme et, à son tour, souhaite l'épouser. Son erreur sera de la présenter un soir chez Maxim's à Louis Cartier. Le destin de Jeanne est scellé, elle vient de croiser l'homme de sa vie. C'est alors que la guerre de 14 va mettre fin à cette Belle Epoque et à un XIX e siècle qui s'éternise. Pierre Hély d'Oissel est appelé sous les drapeaux et fait partie d'une escadrille d'élite qui combattra contre les Zeppelins allemands, tandis que dans la capitale, la valse des plaisirs se poursuit et comme Louis Cartier, pour des raisons de santé, a été réformé, il a tout loisir de conter fleurette à Jeanne et surtout de l'initier aux secrets de la joaillerie.

Les bombardements s'intensifiant par la suite, les parisiens vont déserter Paris, aussi Jeanne se retrouve-t-elle seule : Pierre Hély d'Oissel est aux commandes de son avion, et elle est sans nouvelles, Pierre de Quinsonas est mort dans un accident et il n'y a plus que Louis auquel Jeanne ne résiste pas. Si Louis a dix mille idées par minute, Jeanne en a aussi beaucoup et leur complémentarité fera des merveilles. Complémentarité et complicité intellectuelle les unissent, si bien que le 13 rue de la Paix entre dans une nouvelle ère ; Louis est le patron, elle est l'inspiratrice et ce patron s'appuie complètement sur la sûreté de son jugement, si bien que la production et le succès vont croissants dès les lendemains de la guerre. Sacs à main, petits objets harmonieux, nécessaires de voyage, encriers, pendulettes, stylos, encriers, coupe-papier, Jeanne Toussaint est devenue la magicienne de la célèbre maison. Désormais, le couple voyage : Venise, Le Caire, Marrakech, San Sebastian, on les voit partout où il faut être vu et Louis pense au mariage. Mais la famille Cartier oppose un refus catégorique comme celles des Oissel et des Quinsonas. On n'épouse pas une ancienne cocotte, on ne peut pas être le joaillier des rois et se marier avec une marginale. Jeanne sera une fois de plus sacrifiée sur l'autel de l'honneur. Et Louis cèdera aux instances de sa famille en s'unissant à une descendante des princes palatins Jackie Almassy, une hongroise qui vit à Budapest et sera aussi peu épouse que possible.

Jeanne a 36 ans et se sent seule, d'autant que sa soeur Charlotte, qui a convolé avec Lord Whitcomb, lui présente son petit lord de 6 ans, Teddy, alors que le baron Hély d'Oissel fait sa ré-apparition et que Jeanne poursuit professionnellement sa collaboration chez les Cartier. La Maharadja de Patna, Barbara Hutton, Cécile Sorel, Daisy Fellowes, héritière de la dynastie Singer, Misia Sert, la duchesse de Windsor sont ses clientes. Pour elles, elle compose des oeuvres exceptionnelles : oiseaux de paradis, félins dont la mythique panthère, insectes, bêtes imaginaires à la fourrure mousseuse ou aux élytres délicats que Jeanne décline en de nombreux et fastueux bijoux. 

Les années folles seront dix années de grande euphorie. L'époque est audacieuse et les gens terriblement pressés de vivre après les heures sombres de la guerre. En février 1933, Louis Cartier, victime d'un accident cardiaque, s'installe à San Sebastian et abandonne les rênes du 13 rue de la Paix à celle qui est sa complice, la femme qu'il n'a cessé d'aimer, son alter ego et Jeanne se retrouve à la tête de la maison Cartier de Paris. Quelle ascension pour la fille de la dentellière de Bruxelles qui ne souhaite plus qu'une chose : la perfection absolue dans tout ce qu'elle envisage et entreprend. Elle vit dorénavant avec Pierre Hély d'Oissel, le fidèle d'entre les fidèles, qui vient d'être nommé président de Saint-Gobain. C'est alors que la Seconde Guerre mondiale se profile dans une Europe brisée en profondeur et gorgée d'illusions. Louis est atteint d'un cancer, l'armée allemande entre dans Paris, il est interdit de sortir la nuit. Onze membres de la maison Cartier sont arrêtés et emprisonnés mais Jeanne a le bon réflexe et fait transférer à Biarritz les pièces rares, ouvrant une boutique en zone libre avec 54 employés. Quant au Général de Gaulle, il a gagné Londres et s'installe dans la boutique Cartier de la capitale britannique, occupant le bureau que Jacques Cartier, le frère de Louis, a mis à sa disposition, tandis que Teddy Whitcomb, le neveu de Jeanne, est dépêché à ses côtés.

 

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L'oiseau en cage, puis l'oiseau libéré créés par Jeanne Toussaint

 

A Paris, Jeanne fait à sa manière de la résistance en plaçant dans les vitrines de la rue de la Paix un oiseau bleu, blanc, rouge derrière les barreaux de sa cage dorée, symbole d'une France occupée. La riposte ne tarde pas : elle est arrêtée par la Gestapo et passe plusieurs jours en cellule avant d'être sauvée par Coco Chanel qui, ayant des relations haut placées, intervient en sa faveur. C'est un jeune Heinrich, plein d'égard, qui est venu lui porter ses maigres repas et l'entoure d'intentions délicates, ce qui ne cesse d'étonner Jeanne. Elle saura plus tard, la guerre terminée, qu'il est le fils de son beau-père allemand et de sa mère, soit son demi-frère. Etonnant scénario concocté par le destin. 

Louis Cartier est mort en Amérique, Jeanne a fini par épouser Pierre Hély d'Oissel, la vie a repris son cours dès 1946 et de nouvelles clientes se pressent chez Cartier pour obtenir les plus belles créations du monde : Grace de Monaco, la princesse Radziwill, la baronne d'Erlanger, Maria Felix, si bien que la maison marche du feu de dieu avec ses sublimes broches où étincellent des scarabées, des coccinelles, des papillons, où se lovent des fauves, mais Jeanne vieillit. Elle a beaucoup oeuvré et a su imposer sa griffe à cette maison Cartier célébrissime. Il est temps de se retirer, d'autant que Pierre l'époux, Charlotte la soeur adorée se sont éteints l'un et l'autre. Son parcours fut unique, original. Jeanne a tout connu, la vanité des choses mais également la beauté qui naît très souvent de l'imagination et du patient travail de l'artiste et de l'artisan. La fille de la dentellière de Bruxelles a pleinement rempli son contrat...

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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