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Affaire Pistorius : les athlètes sont-ils violents ?

La compagne d’Oscar Pistorius, Reeva Steenkamp, a été assassinée à coups de revolver, en Afrique du Sud, à Pretoria, le 14 février 2013. C’est son petit ami, Oscar Pistorius, célèbre premier athlète handicapé qui avait pris part aux Jeux olympiques des valides à Londres, qui est responsable du décès. Prévenu de tentative de meurtre, l’athlète a été libéré sous caution et le jugement reporté. Une question se profile en marge de l’affaire : les athlètes masculins présenteraient-ils un comportement plus dangereux et impulsif que la normale ? De Pistorius à quelques célèbres cas dans l’histoire du sport, la violence des athlètes masculins est aujourd’hui reconsidérée à la loupe. Récit du procès et analyse.

Pistorius, un athlète d’exception

« Blade Runner », un surnom donné en raison de ses prothèses métalliques, n’a pas lésiné sur les moyens : quatre coups de revolver, une batte de criquet, et un cadavre dans ses toilettes. Au sol, une mannequin suédoise de 29 ans, Reeva Steenkamp, retrouvée dans les toilettes de la demeure du sportif sud-africain. Les révélations de l’affaire, distillées au compte-goutte, ont émaillé l’actualité du mois de février. Mais qu’est-il donc passé par la tête d’Oscar Pistorius, athlète mondialement connu, reconnu par ses pairs et admiré pour son combat face au handicap, le soir de la Saint Valentin ?

WC : « occupé »

Le site The Guardian relate le déroulement du procès. La version des faits de Pistorius est la suivante : aux alentours de trois heures du matin, Oscar Pistorius se réveille, se lève, et se rend sur le balcon pour amener un ventilateur à l’intérieur. Il précise ne pas avoir eu ses prothèses à ce moment là, et que sa mobilité reposait sur ses moignons. Une fois à l’intérieur, il en profite pour fermer les rideaux et les volets. Soudain, il entend du bruit : quelqu’un se trouve dans les toilettes. Il se dit alors pris d’anxiété, apeuré, et saisi d’angoisse. Il panique. Il croit que des intrus ont pénétré sa demeure. Il se saisit d’un revolver, qu’il conserve sous son lit suite à une précédente agression. Il s’approche des toilettes, il se dit confus. Il demande à sa compagne, qu’il croit à ce moment-là sous les draps, d’appeler la police. Dans la pénombre, malgré la porte fermée, il s’adresse aux intrus, leur dit de partir. Le sportif précise, qu’à même la salle de bains, la toilette est séparée par une autre porte. Il se dit terrifié, et envisage la situation où les agresseurs sortiraient de la toilette et ce qu’ils pourraient faire à sa petite amie, Reeva. Il se sentait pris au piège. De plus, il n’était pas équipé de ses prothèses, et dit s’être senti extrêmement vulnérable à cet instant. Tendu, anxieux, Oscar Pistorius presse alors sur la gâchette. A quatre reprises. Il crie, il cherche à alerter son amie, qu’elle appelle la police. Puis il sort de la salle de bains, se dirige vers le lit dans l’intention de la prévenir… Il réalise à cet instant qu’elle n’est pas dans le lit. Il comprend alors, et envisage le pire. Il met ses prothèses et se précipite aux toilettes : la porte est fermée à clé. Il se saisit ensuite d’une batte de cricket pour forcer la serrure. Une fois la porte ouverte, il contemple avec horreur le corps de sa petite amie au sol. Trois balles l’ont atteinte. Il appelle à l’aide : un administrateur de sa résidence, ainsi que deux hôpitaux privés. Il déplace sa compagne en bas des escaliers, pour lui porter assistance et faciliter le travail des ambulanciers. Malgré l’aide qu’il lui prodigue, elle mourra dans ses bras.

L’infographie présente dans cet article a été réalisée par le tribunal de Pretoria. Une infographie alternative crée par le site du National Post offre une perspective plus claire de la disposition des lieux.

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Le plan de l’appartement
Plan de l’appartement de Pistorius

Un couple en or

Durant l’audience, le témoignage délivré par Oscar Pistorius a insisté sur l’idylle qu’il partageait avec Reeva Steenkamp : « Nous étions profondément amoureux l’un de l’autre, et ne pouvions être plus heureux. Je sais qu’elle ressentait la même chose. Elle m’avait offert un cadeau pour la Saint Valentin mais elle voulait que je ne l’ouvre que le lendemain ».  Le juge a également auditionné des proches du couple. Samantha, une amie à Reeva, avait récemment abordé le sujet de leur couple. Reeva lui aurait dit que Pistorius la traitait « comme de l’or », et que si Oscar la demandait en mariage, elle dirait probablement oui. Les autres témoignages ont dressé le portrait d’un couple harmonieux.

Pourquoi n’aurait-elle pas répondu ?

Le réquisitoire soutenu par Oscar Pistorius plaide donc l’homicide par négligence. Le ministère public reproche à Pistorius d’avoir accompli un meurtre avec préméditation. La scène de l’homicide peut être sujette à plusieurs interprétations, et la cohérence du mobile lié au cambriolage est questionnée : « pourquoi les malfrats se seraient-ils cachés aux toilettes ? » a objecté le magistrat Desmond Nair. Le juge a également insisté sur l’usage étonnant de la batte de cricket, et s’est interrogé quant aux quatre coups de feu tirés, un nombre important. De plus, un témoignage supplémentaire vient ternir le beau portrait du couple précédemment dressé : l’autre hypothèse qui gravite autour de la thèse du décès de Reeva Steenkamp est celle de la dispute conjugale. Une femme aurait en effet entendu le couple se disputer le soir du décès. Les blessures de Reeva Steenkamp semblent avoir été infligées en position de défense, ce qui laisserait penser qu’elle n’était pas assise sur les toilettes aux moments des faits, mais qu’elle y était pour se protéger. La perspective serait alors différente : la dispute aurait très mal tourné. Elle se serait réfugiée aux toilettes. La batte de cricket aurait servi à défoncer la porte. Et il l’aurait abattue. L’affaire Pistorius se présentait mal, mais certaines révélations vont changer la donne.

Coup de théâtre

L’enquêteur en chef du cas Pistorius, Hilton Botha, témoin essentiel du procès, est mis en cause dans une autre affaire où il est soupçonné d’avoir tiré à de multiples reprises sur un bus dans un état d’ivresse avancé. Par ailleurs, l’enquêteur semble avoir négligé certains aspects de l’enquête. Le témoignage assurant avoir entendu le couple se disputer le soir même est ainsi remis en cause. L’inspecteur aurait également faussement asserté avoir trouvé des boîtes de testostérone chez Pistorius. Devant la perte de crédibilité du policier, l’affaire nécessite un nouvel examen. Le procès est donc ajourné au 4 juin prochain. Dernier élément surprenant en date, le frère d’Oscar Pistorius, Carl Pistorius, est accusé d’homicide volontaire pour avoir écrasé une motarde. Il comparaissait au même moment, mais dans une ville différente.

Un jugement repoussé

Une pression médiatique insistante, une lecture des faites lacunaires, et des doutes importants auront donc mené le juge à proposer un compromis temporaire. Libéré sous caution, la somme se monte à 85'000 euros. Selon le juge, l’accusé ne présente pas de risque de fuite particulier. Sa mise en liberté provisoire est également assortie de conditions strictes : Pistorius doit rendre son passeport, être joignable en tout temps, s’engage à ne pas boire d’alcool et à demander une autorisation pour sortir de Pretoria.

Un cas isolé ?

Oscar Pistorius s’ajoute à la liste des sportifs criminels déchus. Mais il n’est pas seul. D’autres sportifs fameux ont été condamnés dans des affaires similaires : Bertil Box, body builder des années 1970, condamné pour le meurtre de sa petite amie et la mère de cette dernière. L’usage des stéroïdes a certainement eu son rôle à jouer. Leslie Hilton, joueur de cricket, qui a assassiné sa femme prise en flagrant délit d’adultère. Mark Rogowski, skateboarder précurseur des années 1990, qui a étranglé une amie lors de leur première sortie. Mike Tyson, et son fameux viol. Marc Célillon, ancien capitaine de l’équipe de France de rugby, qui a tué sa femme de cinq coups de pistolet en plein milieu d’une soirée. En 2010, Bruno Fernandes de Souza, footballeur brésilien, a tué son ex femme et sa fille, et aurait fait disparaitre le tout en donnant les corps aux chiens. En 2012, Jovan Belcher, footballeur américain, a abattu son épouse et s’est suicidé devant des membres de son équipe. Et la liste est encore longue.

Les sportifs d’élite sont-ils plus impulsifs ?

Force

Le phénomène a interpellé le monde académique. Des études scientifiques présentent des chiffres surprenants : en 1995, un travail de Benedict et Crosset mettait en valeur la fréquence élevée d’agressions sexuelles perpétrées par les athlètes dans les universités. Plus d’un tiers des agressions sexuelles étaient accomplies par des athlètes. Le taux de plaintes à l’encontre de la population normale s’élevait à 8.5%. Dans la catégorie des athlètes, il était de 36.8%. Une étude plus récente de Pappas et Mckenry a souligné que le comportement agressif, viril, était, dans certains sports, une forme de socialisation. Leur étude se focalisait essentiellement sur le hockey.

A noter également que d’autres recherches ont insisté sur l’anxiété vécue par les sportifs d’élite comme des moteurs particuliers de réussite. L’ouvrage de Youri L. Hanin, Emotions in Sports (Les émotions au sein des sports, aucune traduction française officielle) se révèle être une synthèse particulièrement éclairante des différents regards sur la question de la violence, particulièrement masculine, développée durant des pratiques sportives, et comment elle peut potentiellement s’exprimer dans le cadre extra sportif. La colère, le comportement agressif, y sont définis comme des facteurs clés dans le développement et la réussite sportive : ces émotions favoriseraient une forme d’anxiété compétitive. Corolaire du développement, les modules cognitifs qui nous permettraient d’appréhender des situations potentiellement anxiogènes seraient favorisés dans des réponses à caractère agressif. Dit autrement, un certain type de comportement sportif violent expressément entraîné pourrait jaillir dans une situation qui ne dépend justement pas d’un contexte professionnel sportif.

Du côté neurobiologique, la pratique excessive du sport, à l’image des activités favorisant le plaisir au sein du cerveau, agissent sur la production de dopamine, souvent présentée comme étant la molécule du plaisir. Or, la dopamine est sécrétée lorsque le cerveau éprouve du plaisir ou qu’il est soumis à des activités qui lui font du bien, qu’il apprécie. La drogue fonctionne sur un mécanisme similaire. A l’image d’un organisme en manque de drogue, le sport peut parfois avoir des effets puissants sur la psychologie d’un individu. Un sentiment de manque, une anxiété particulière peuvent parfois venir se cumuler aux différents symptômes. 

Il est enfin à noter que toutes ces différentes études, bien qu’elles parviennent à établir une corrélation entre le sportif de haut niveau et la violence, ne parviennent pas à expliquer les fondements biologiques, physiques et psychiques d’une intense pratique sportive et de son impact sur un comportement violent. Elles sont incapables de déterminer si c’est le sport de haut niveau qui favoriserait une attitude agressive, ou si ce sont les gens déjà portés sur des comportements agressifs qui se tourneraient vers des pratiques sportives soutenues.

Homicide prémédité ou non, Pistorius n’y est pas allé de main morte…

Dans les deux cas de figure, que Pistorius aie cru avoir affaire à des cambrioleurs, ou qu’il ait prémédité son geste, l’athlète sud-africain a fait preuve d’une violence extrême. Pour autant que sa version des faits soit véridique, elle présente en tout point une réaction inquiétante. 

La tragique histoire de Pistorius devrait être un signal d’alarme. Les sportifs professionnels ont une trajectoire de vie particulière. Leur corps, entièrement dédié à leur art, doit faire face à des contraintes exceptionnelles. Malgré des apparences fortes, le sportif de haut niveau peut faire preuve d’extrême fragilité.

La chute s’avère donc terrible pour le coureur sud-africain : Pistorius, athlète admiré, mondialement adulé pour son combat contre le handicap, entré dans l’histoire pour sa participation aux Jeux Olympiques de Londres dans la compétition normale malgré ses prothèses métalliques, risque bien d’effectuer son dernier baroud d’honneur au tribunal, et non au milieu d’un stade olympique. Il y a peu coureur d’or, et bientôt, derrière des barreaux de fer, Pistorius pourra ajouter une discipline à son arc : celle du tir. Le jugement définitif sera formulé à la reprise de l’affaire, le 4 juin 2013. Affaire à suivre.


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