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Cantona, que l’amour

Jeter son maillot à terre, tacler un sélectionneur, savater un impoli supporter, marquer des buts de légende, relever son col, parler anglais avec l’accent du mistral, se tenir droit comme un poteau de but, peindre, puis finir par ne jouer que la comédie : Canto a 40 ans demain.

L’histoire se nourrit de détails, de menus morceaux qui cimentent le puzzle, qui lient la toile. Une parole, un silence, un geste, un col relevé. Trois fois rien. Mais, au bout du compte, du conte, presque tout. Une image, une allure, une attitude. Un col relevé, façon imperméable de détective qui sous la pluie, sur la pelouse, pénètre. Le col d’un géant, surnommé « The King », par tout Manchester. Le col d’Eric Cantona. Un col devenu un emblème, un homme devenu un mythe. Joueur du siècle, rien que ça. Parce qu’on ne fait pas de demi-mesure avec la légende, parce qu’on ne prend pas des pincettes avec les géants. On les descend ou on les adore. Eric Cantona est de ceux qui ne se la sont jamais laissé raconter.

Un joueur indomptable, qui ne se gênait pas pour expliquer les règles du jeu à un arbitre, pour manifester son désaccord en public, sur le terrain, avec un entraîneur, pour remettre en place un sélectionneur qui ne l’avait pas retenu, pour claquer le beignet à grand coup de godasse dans la tronche d’un de ces supporters biéreux et haineux très présents près de la touche. Il n’allait pas se laisser emmerder. Ni à Montpellier, ni à Nîmes, ni à Marseille, ni, bien sûr, à Manchester. Il était chez lui, là-bas, dans le « théâtre des rêves », comme on surnomma longtemps Old Trafford, le stade de Manchester United. L’équipe de Canto, le club de Sir Alex Fergusson, inamovible patron de ce onze rigoureux, vigoureux et rouge de fierté d’avoir en son sein un homme à part, plus droit que les autres, dans tous les sens du terme : prêt à défendre son honneur coûte que coûte, et au port de tête incomparable, les yeux fixés, là, devant, vers quelque ligne de but imaginaire peut-être, inaccessible pour beaucoup, mais que lui savait maîtriser, comme personne.

On l’a vu claquer des buts comme des missiles, dans des positions incroyables, des reprises de volée de haute volée, des têtes à décoiffer les chauves, des arabesques à faire enrager bien des rats d’opéra. On a vu Canto marquer avec l’avant-bras dans le plâtre, et puis on l’a vu marcher vers le public comme s’il attendait le salut dû au régnant. Un seigneur victorieux de presque toutes ses batailles, tous ses combats. Cinq années chez les diables rouges, cinq titres de champion, deux Cups, difficile de mieux faire. Le pied mis à l’étrier à des petits jeunes comme Ryan Giggs ou David Beckham, rien que ça. Une trace laissée toujours fraîche, aujourd’hui encore, où, lors de nombreux matchs, le public d’Old Trafford entonne à l’envie le : « OOh, AAh Cantona » devenu célèbre.

Il reste Eric The King. Il est toujours là-bas chez lui. Alors, sans doute, certains rabat-joie lui reprocheront encore et toujours ses sautes d’humeur, son pied dans la figure, ou presque, ses emportements, sa grande gueule, sa fierté qu’on jugera mal placée, en un mot ses « écarts », pour parler pudiquement.

Oui, c’est vrai, il comptait ses mois de suspension en années, il se permettait des mots qui aujourd’hui lui vaudraient la chaise ou pas loin, il n’hésitait pas une seconde de temps additionnel à marcher (littéralement) sur l’adversaire qui ne le respectait pas, mais c’était aussi pour cela qu’on l’aimait, Canto, pour cela qu’on le trouvait « à part », pour cela qu’il est devenu si grand. Il était toujours une tête de plus que les autres, et une idée d’avance derrière cette tête. Pour insulter Henri Michel, il va chercher une réplique de Mickey Rourke, pour répondre aux journalistes anglais qui attendaient des excuses, il déclame une phrase sans sens qui deviendra lourde de non sens, justement : « Quand les mouettes suivent le chalutier, c’est qu’elles pensent que des sardines seront jetées à la mer », le tout en anglais, avec l’air de celui qui a pensé cent ans sa déclaration, alors qu’il l’improvise à la minute, ou pas loin.

Canto ou l’art de l’esquive. Cent fois plus écoutable que ces ballons d’or qui tentent de comprendre ce que le journaliste leur a demandé et d’articuler une phrase grammaticalement correcte pour finalement n’aboutir qu’à des platitudes, loin, si loin des mouettes, de la mer et des sardines. Cantona ne calculait pas.

Qu’il joue, ou pas, il ne calculait pas. Tout était comme ça, brut de décoffrage, à prendre, ou à laisser. Mais sans qu’il y ait quoi que ce soit à redire. Platini le sauvera, Henri Michel l’évitera, mémé Jacquet ne saura pas quoi en faire : Canto en bleu n’a pas existé, ou si peu. Le temps de quelques cantonnades, mais surtout de quelques échecs, d’une génération plus prometteuse pourtant que son palmarès ne le laisserait penser. Finis, les bleus, Cantona arrêtera la rouge assez tôt, aussi, à trente piges, sans petite voix pour le rappeler, sans gesticulation, sans violons ni trompettes.

Peu de temps après, il deviendra champion du monde. De beach soccer. Les pieds nus, le cheveu long, l’embonpoint des arrêts de jeu, la barbe riche, Canto transformera de nombreux rectangles de sable en plages de Rio. On y joue un football simple, technique et offensif, un football, comment dirais-je, loin de Lille. Un foot à la Canto, entier et imparfait, vif et mal coupé, précis et puissant. Canto peint, aussi. Après tout, autant faire un tableau d’une reconversion. Les guignols s’en sont régalés. Canto fait l’acteur, maintenant. Avec l’accent, toujours. Sans doute pas le meilleur acteur du monde, mais peu importe. L’essentiel n’est pas là. L’essentiel est ce bonhomme, droit, si droit, comme dressé sur tous les ergots d’une ribambelle de coqs, si droit qu’il en paraissait de bambou, parfois.

Incassable. Une sorte de joueur (le mot n’a jamais semblé aussi approprié) idéal, de titulaire indiscutable, de remplaçant irremplaçable, de star, surtout, incorruptible. Il a bien mordu dans la pub, mais autant pour se moquer de lui-même que pour gagner de l’argent. Idiot, cabot, défenseur d’une certaine « hauteur » du jeu, Canto à quarante piges reste égal à lui-même, donc inégalable. D’autres cultiveront des lignes de palmarès et des statistiques bien plus dantesques que les siennes, mais lui sera le seul à qui l’on pourra encore décemment déclarer, dans trente ans, sans rougir : « I don’t know why, but I love you. »


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8 réactions à cet article    


  • Gimmygimmycheak (---.---.4.4) 23 mai 2006 11:53

    « Le temps de quelques cantonnades, mais surtout de quelques échecs, d’une génération plus prometteuse pourtant que son palmarès ne le laisserait penser. »

    Cantona-Papin quel gachi sur le plan international... Euro 88 , 92 et mondial 90... Il manquait « juste » une équipe...


    • Ludovic Charpentier (---.---.68.100) 23 mai 2006 11:56

      Cantona, c’est surtout le seul type qui a réussi à remplir un stade Anglais de 60,000 places avec des drapeaux français et un public Anglais chantant la Marseillaise... En même temps, Waddle a fait aimer l’Angleterre à Marseille... C’est beau le foot, grâce à quelques artistes, on oublie des siècles de conflits franco-britanniques smiley.


      • marcel thiriet (---.---.223.29) 23 mai 2006 12:44

        Fin connaisseur du foot ...et quel style !


        • t-h (---.---.247.25) 23 mai 2006 15:45

          Qu’on aime ou pas le personnage, l’article est vraiment sympathique ;)


          • simplet simplet 24 mai 2006 00:10

            un chouette article, çà se lit d’une traite, limite en apnée... ces publicités me feront toujours marrer ( avec ses kilos en trop ! ) il fallait quand même que le foot nous pondent de véritables vedettes charismatiques, et comme souligné dans l’article, pas de discours pré-fabriqué comme la plupart de nos vedettes « oui l’important c’était de ramener le point du match nul et autant techniquement que tactiquement on était au point », genre on s’étonne que certains mots dépassent les 3 syllabes...

            bon la j suis méchant mais en même temps...


            • PR1982 (---.---.102.41) 24 mai 2006 00:44

              Il me semble qu’il a gagné 1 titre avec Leeds United et 4 avec Man.U !

              Syampthique article.

              Bon reportage sur Cantona dimanche dernier sur Canal.


              • Toto (---.---.238.97) 26 mai 2006 18:33

                J’adore le titre de cet article. Mais c’est aussi parceque j’aime Canto. Il est unique. La classe quoi. Il est né avec cette classe qu’il a cultivé en l’arrosant de liberté et de philosophie. Les fruits ? Y a qu’à admirer , écouter et se faire plaisir. Merci pour toujours Canto.


                • Caïus (---.---.49.63) 15 juin 2006 12:53

                  joli titre

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