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Accueil du site > Culture & Loisirs > Sports > Danser sur les murs

Danser sur les murs

Pendant que le brouhaha médiatique tourne sur place en essayant de se mordre la queue, au point de faire dire à @dagrouik que si les 2000 nouveaux chômeurs par jour veulent que l’on s’intéresse à leur sort, ils feraient aussi bien de s’habiller en Burqa, j’ai décidé de prendre un peu de hauteur pour m’aérer la tête et me décanter l’esprit.

Danser sur les mursLe jour le plus long commence à l’heure où les poules se brossent les dents. Dernière inspection du sac de rando flambant neuf que l’Ours, en ami fidèle, m’a rapporté un peu en catastrophe du Décathlon du bled en chef la veille au soir et ultime regret de n’avoir pas cassé les chaussures de marche dans le patelin avant de m’agglutiner avec un groupe de grimpeurs pas franchement tombés de la première pluie. Je suis tellement contente d’avoir été acceptée pour la sortie que j’arrive au point de rendez-vous dix minutes en avance, alors que les autres seront d’une ponctualité d’horloger suisse. Nous sommes sept, de 9 à 50 ans et nous nous covoiturons en deux véhicules vers le site d’Arguibelle, soit deux bonnes heures passées à palabrer allègrement tout en traçant la route vers le Pays Basque.

C’est au moment où l’on arrive sur le site que je me surprends à penser que j’ai peut-être commis une belle erreur et que je risque de me taper le rôle-titre du boulet. Notre destination finale est une falaise bien droite, bien verticale, qui doit bien s’étirer sur une centaine de mètres de haut par endroits et qui s’enfonce dans un alpage pentu et détrempé. Au pied de l’accès au site, une cinquantaine de personnes piétinent dans la bouillasse, ambiance colonie de vacances pour moyens croulants. J’ai beau avoir sué sang et eau ces derniers mois en vue de me greffer sur ce genre de trip, j’ai peur de ne m’être pas assez préparée et de me fermer là les portes du sport le plus fun que je n’ai jamais pratiqué. Je me harnache donc avec un sourire éclatant de mâle assurance tout en croisant secrètement les orteils pour ne pas m’effondrer en pleurs avant le pied du spot.

Vingt minutes d’approche qui comptent double, dans la bouillasse et la merde de mouton, m’agrippant à pleines poignées à l’herbe humide et glissante pour ne pas reculer de trois pas après m’être péniblement hissée d’un seul en ahannant comme si je n’avais pas arrêté de fumer il y a plus de sept ans maintenant. Les autres tracent avec la belle régularité du mollet montagnard et me font la grâce de ne pas avoir l’air de s’emmerder quand ils pausent quelques minutes, histoire de ne pas me larguer dans les fougères. Après la prairie, c’est un petit bois encore plus pentu qui referme sa pénombre sur nos pas. De toute manière, mes lunettes de soleil sont opacifiées par la buée et une rigole de sueur cascade entre mes omoplates déjà fourbues. Je m’agrippe aux racines et m’accroche aux roches affleurantes comme un naufragé à sa bouée et mètre après mètre, j’arrache ma carcasse à la pesanteur implacable. Finalement, après un temps qui s’est allongé comme l’horizon d’un trou noir, j’émerge à la lumière, sur une petite corniche accidentée d’à peine un mètre de large qui s’accoude à la verticalité vertigineuse de la paroi qui nous domine. Je m’aplatis sur le roc comme une salamandre pendant que tout le bus d’Espagnols me passe à ras des arpions, après avoir enfin compris qu’il ne s’agissait pas là d’un chemin de randonnée, mais bien d’un spot d’escalade.

Les autres sont frais comme des gardons et s’équipent illico presto pour attaquer la falaise. La récompense n’a pas l’air d’être au bout du chemin : le petit bois dense coupe la vue plongeante sur la vallée. Ici, il n’y a que la cime des arbres, le roc nu, le ciel qui défile sous le sommet et le cliquetis des mousquetons qui s’entrechoquent.
Dans le pire des cas, je peux toujours faire masse et assurer les autres, compensant en partie mon intrusion dans le groupe. Je sangle donc fermement mon baudrier et offre mes services d’assurance, ceux qui sauvent la peau et non ceux qui vident le portefeuille, à qui veut en faire usage.

C’est une tribu étrange que celle des grimpeurs. Comme toutes les tribus, d’ailleurs. Ils ont leurs rites, leurs objets, leurs sites et leur jargon spécifique. Chaque geste a un sens, chaque parole concentre l’information. Je ne pensais pas le grimpeur si bavard, ni son lexique aussi étendu. Quand on aime les mots comme moi, c’est un pur enchantement que toutes ces expressions imagées et précises qui s’échangent le long du cordon ombilical qui lie le grimpeur à celui qui l’assure. Parce que l’on ne grimpe pas seul, mais au moins par deux. Celui qui se hisse le long du roc et celui qui retient la corde en bas, s’assurant de la bonne tension permanente du filin, au gré de la progression de l’autre. C’est un dialogue permanent, entre les prises qui se dérobent à la vue du grimpeur, la tension de la corde, la voie qui louvoie entre les failles, les appuis, les racines, les trous. Je tiens la vie de l’autre entre mes mains, je la sens qui s’agite au bout de la corde, je couve du regard sa progression pour anticiper tout décrochage, filer du mou pour certains passages, ramener sec le cordage pour d’autres et je comprends que la première des valeurs en escalade, c’est la confiance.

Être au pied du mur. Je savoure pleinement tout le sel de cette expression pendant que je finis de serrer le nœud, somme toute dérisoire, censé me maintenir en vie les 15 prochaines minutes. J’empoigne fermement une arrête de calcaire et m’élance à l’assaut d’une première voie, une facile, m’ont-ils garanti. Placer les pieds, tâtonner à la recherche d’une belle aspérité, se hisser dans une lente et fluide reptation verticale. Ne penser ni au sommet, ni à la corniche qui s’éloigne à chaque pas. Se concentrer sur l’instant présent, sur la progression, sur chaque poussée, sur la corde qui me retient, sur le roc sur lequel je me colle parfois complètement. S’arrêter quand la paroi le permet, les pieds solidement calés, les hanches ventousées sur la roche. Effleurer les irrégularités de la pierre à la recherche de l’aspérité sur laquelle se refermeront mes doigts. Ne pas trouver. Ne pas paniquer. Respirer un bon coup.
  • Si ça ne passe pas, c’est que tu ne poffes pas assez.
Le pof. Le totem du grimpeur. Sa poudre magique. La magnésie qui blanchit la pulpe des doigts et améliore l’adhérence des prises polies par la fuite des ans, la rigueur du climat, l’opiniâtreté de centaines d’autres arpenteurs du ciel. Sylvie a le même cube de magnésie qui dort depuis des années au fond de son sac à pof. Elle pourrait très bien s’en passer complètement. Mais Guillaume, qui vient de me faire cadeau de ce conseil, poffe la montagne comme un baron de la drogue colombien en pleine crise de manque. Il poffe tellement qu’il suffit de suivre la ligne blanche de sa progression quand on reprend une voie après lui, exactement de la même manière que le fait la DDE sur nos routes de campagne.
Un petit coup de pof et ça repart, les doigts tordus sur une crotte de mouche et les chaussons directement collés sur l’à pic. Une extension un peu téméraire, et la main droite attrape une boite à lettres qui soulage immédiatement toutes les tensions. Le temps ne s’écoule plus de la même manière et je dois faire un effort de concentration de plus en plus intense pour ne pas penser à l’espace immense qui s’enroule autour de moi. Le nez contre la paroi, je me contente de penser juste au geste suivant. La pente s’adoucit, les prises sont de plus en plus larges, le rythme s’accélère et me voilà pratiquement à buter sur la chaîne qui couronne la voie, presque debout sur une petite plate-forme creusée en plein milieu de la falaise, plus de 30 mètres au-dessus de mon point de départ.
  • J’y suis !
  • Et bien, profite du point de vue.
Une rapide rotation du buste me permet d’embrasser enfin du regard l’ensemble du paysage. Surgi de la périphérie de ma conscience, le vertige me plaque immédiatement contre mon point d’attache, le souffle court et les jambes flageolantes. J’ai le cœur au bord des lèvres, mais il faut penser à ceux qui prendront le même chemin et ravaler ma bile. J’ai gagné le droit de contempler ce superbe point de vue et je vais donc admirer, à m’en faire péter les coronaires de trouille.
  • Partie !
Position de rappel, le buste en arrière malgré l’envie folle de se plaquer au rocher en couinant, et je marche à reculons sur la paroi, direction la corniche. La guimauve de mes jambes pleure sur le calcaire jusqu’en bas mais j’ai le visage balafré d’un sourire niais dont je ne parviens toujours pas à me défaire.

Le groupe fonctionne. Les fesses meurtries par la caillasse, nous rigolons en engloutissant le cake au chèvre de Sylvie, colmatant ainsi une fringale qui ne cessait de se creuser. Des couteaux de compétition détaillent des rondelles de saucisson qui volent de mains en mains, le godet de jaja croise celui de thé, les blagues vont bon train pendant que les estomacs se lestent.

La deuxième voie est une 5c, la bonne moyenne pour le site. J’attaque par les Kikis, puis me déporte sur les Blaireaux, appelée par une faille confortable. Les gestes s’enchainent, je croise un grimpeur qui descend. J’essaye tout, je m’enhardis, jusqu’à ressembler à un moustique de dessin animé collé sur un pare-brise. Je vais chercher les prises du bout de l’orteil, je me retrouve à presque faire un grand écart à la Van Damme et à me marrer toute seule à cette idée. Il paraît que j’ai fait lolotte. Je ne sais pas trop ce que c’est, mais le terme est rigolo. Le vertige est toujours là, fidèle, en bruit de fond, mais j’ai décidé de m’en foutre et de continuer. L’essentiel est de se faire plaisir et il est plaisant d’empoigner la roche-mère et de s’y hisser, centimètre après centimètre, tout comme il est monstrueusement jouissif d’arriver jusqu’en haut et de se faire peur à plonger son regard dans l’abîme. La désescalade se fait du bout des chaussons, en sautillant littéralement, d’une saillie à l’autre, en s’amusant du jeu des pieds qui font semblant de sauter à l’horizontale. Sur la voie suivante, même une chute de 5 mètres amortie par l’élasticité de la corde n’aura pas raison de mon enthousiasme, de mon ivresse des sommets. Ce n’est que la fatigue qui me fera finalement raccrocher, pour goûter au second grand plaisir du grimpeur : le moment où l’on retire les chaussons d’escalade qui nous gantent les pieds comme une seconde peau et nous compressent les orteils à la chinoise.

Je le suis toujours méfiée des descentes, quand le gros orteil est écrasé au bout de la godasse par la force de la pente et quand le sol meuble se dérobe sous nos pas.
  • Accrochez-vous aux branches !
C’est ce que je fais lors de la traversée du petit bois. Manque de bol, la branche que je saisis à pleines mains oublie de suivre cet aimable conseil et se sépare brusquement de son tronc. Je dévale la pente à la manière d’Indiana Jones et le temple maudit et c’est une roche affleurante qui m’alpague abruptement par la fesse droite. S’en suit une flopée de jurons qui ravit les autres et qui ne s’éteindra qu’en arrivant aux voitures. La prairie a séché dans l’après-midi ensoleillé. Je m’accroche aux fougères pour ne pas reprendre ma glissade infernale. Ma main se referme sur un bel assortiment d’orties et de ronces. La bonne nouvelle, c’est que ça tient bien dans la pente.

Pause bière dans un troquet improbable au fond de la vallée à regarder en rigolant les abeilles sortir du cul du Jésus du calvaire à côté. Elles ont monté une ruche dans cet endroit inédit il y a plusieurs années et depuis tout le monde s’accorde à penser dans le coin que les voies du Seigneur ne sont pas si impénétrables que cela.
Le soleil rasant de fin de journée teinte d’ambre nos chevelures ébouriffées et nos traits tirés pendant que la bagnole file bon train sur les plateaux du Béarn. La conversation, un peu amortie par la fatigue accumulée ne se tarit cependant pas et les visages sont toujours illuminés par le sourire né de cette sortie d’escalade. Il y a de la légèreté et quelques grammes de bonheur dans l’habitacle baigné de lumière du soir et quelque part, derrière nous, s’enfonçant dans le lointain et les souvenirs éblouis, il y a un peu de moi-même qui est resté accroché à flanc de montagne, se balançant doucement entre ciel et terre.

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8 réactions à cet article    


  • clair 23 juin 2009 10:13

    grassement payé : mieux vaut s’occuper de qq nanas trop habilées que de qq milliers de chomeurs à poil .


    • geko 23 juin 2009 10:21

      Bonjour Monolecte ! Merci pour le bol d’air frais adrénaliné qui me rappelle à de bons souvenirs !

      « Si ça ne passe pas, c’est que tu ne poffes pas assez. » Amha c’est une boutade pour décontracter le débutant !

      En fait Monolecte si ça ne passe pas, n’oublies pas de respirer et surtout aies confiance en tes pieds et poussent sur tes jambes !

      Le pof. Le totem du grimpeur. Sa poudre magique. La magnésie qui blanchit la pulpe des doigts et améliore l’adhérence des prises polies par la fuite des ans, la rigueur du climat

      En fait il faut savoir que les prises sont polies par le mélange de pof et de sueur qui comblent les aspérités de la roche, voir bouchent des fissures !

      Les puristes utilisent de la sablette bien poussiéreuse !


      • LE CHAT LE CHAT 23 juin 2009 10:28

        Merci Monolecte-Cliffhanger pour cette nouvelle fraiche et divertissante ! smiley


        • Monolecte Monolecte 23 juin 2009 14:03

          Contente que ce récit ait pu vous changer un peu les idées : c’était justement le but ! smiley


          • Yohan Yohan 23 juin 2009 21:48

            Salut Monolecte
            Merci pour cet article qui respire. Dommage que ce soit le MOMOlect qui l’emporte ici


            • Monolecte Monolecte 23 juin 2009 23:52

              J’avoue ne pas avoir très bien saisi le jeu de mot sur MOMOlect...


            • morice morice 24 juin 2009 08:10

              Débile des profondeurs, vous n’êtes pas obligé de venir polluer avec vos pieds de plomb ce superbe texte : vous passez votre temps à tout gâcher ici et n’arrivez plus à réfréner surtout votre haine viscérale de ma personne. C’est le propre des mal élevés et des incultes, ça. Restez au fond, votre milieu naturel : vous êtes bien incapable de vous élever, comme le fait si bien Monolecte.


            • Lisa SION 2 Lisa SION 2 24 juin 2009 10:04

              Salut Monolecte, une mention particulière pour la photo qui monte.

              c’est bizarre, le passage au sommet est inclus au milieu d’un paragraphe et ne fais pas l’objet d’un arrêt contemplatif sur l’horizon, le spectacle des plus hauts sommets, le vent qui siffle, la pression de l’effort qui adrénaline les sens en érection...Pas de séquence récompense, pas de pause extase...En tous cas, de la haut, on s’en fout vraiment de nicolas miterrand !

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