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Dex aïe !

Il y a quelques jours a débuté la 119è édition du Tournoi des Six Nations, vénérable épreuve du rugby Européen. « Ce ne sont que des types qui courent après une balle », estiment généralement les cyber-commentateurs des médias généralistes. Point de vue réducteur, au même titre que « La littérature, c'est juste du papier noirci par de l'encre ». Le sport fait partie intégrante de la Culture, et propose une dramaturgie d'un intérêt non négligeable.

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Tapisserie de Bayeux, commémorant la bonne rouste flanquée aux Anglais en 1066.

Le rugby fourmille d'exemples significatifs. Prenons l'édition 1991 du Tournoi que les Anglais remportèrent. La puissance de leur paquet d'avants, véritable cavalerie lourde, leur permit de soumettre leurs rivaux Britanniques. Ils triomphèrent d'abord des Gallois, au jeu de passe laborieux, qui avaient pour atout principal l'artillerie lourde de leur buteur Paul Thorburn. Puis, ils soumirent les Ecossais, qui pratiquaient un jeu spontané, basé sur la vitesse d'exécution, avec leur remarquable troisième ligne/cavalerie légère Jeffrey-White-Calder. Enfin, ils domptèrent les Irlandais dont le style rudimentaire et fondé sur l'héroïsme combatif évoquait la résistance brouillonne et désespérée face à un envahisseur supérieurement outillé. Une fois la suprématie régionale obtenue, les Anglais défièrent les Français, lesquels s'appuyaient sur leur ligne d'arrières, une infanterie véloce et astucieuse commandée par Serge Blanco. Le XV de la Rose l'emporta injustement d'une courte tête (21-19).

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Jeune et rustique écossais de 32 ans

La métaphore martiale n'est pas uniquement liée à l'aspect « combat collectif » qui fait l'essence du rugby. Elle repose aussi sur la structure des équipes nationales du temps de l'amateurisme (qui prit fin en 1995). Les joueurs provenaient alors d'une multitude de clubs différents et les gabarits étaient très disparates. Le géant Olivier Roumat (géomètre Dacquois), côtoyait entre autres le maigrichon Jérôme Gallion (dentiste Toulonnais), ainsi que l'élancé Serge Blanco (mécanicien Biarrot) ; parmi leurs adversaires figuraient le fermier Ecossais John Jeffrey, l'étudiant Irlandais Donald Lenihan, le policier Anglais (et tête de noeud) Paul Ackford, ou l'avocat Anglais (et obèse) Brian Moore.

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Rugbyman Français en 1990. S’entraînait en courant avec les copains au bord du ruisseau.

En somme, les équipes nationales ressemblaient à des armées de conscription, défiant d'autres armées qui cultivaient d'autant plus leurs antagonismes que les contacts internationaux étaient peu nombreux : il n'existait pas de compétition Européenne de clubs, et rares étaient les joueurs à évoluer hors de leur pays. Le Tournoi des V Nations était une guerre pour de rire, en somme.

Les éditions contemporaines du Tournoi ont clairement perdu cette dimension dramaturgique. Conséquence du professionnalisme, les meilleurs joueurs se concentrent désormais dans un nombre limité de clubs. L'élite Française regroupait 80 clubs en 1991 contre 14 aujourd'hui. Chaque équipe comporte un nombre élevé d'étrangers (40% cette saison), y compris à des postes d'encadrement. Ce brassage occasionne une relative uniformisation des styles de jeu, ainsi qu'un apaisement des rivalités multi-séculaires. Les entraînements sont désormais plus nombreux, aussi bien en quantité qu'en qualité. Le jeu est ainsi devenu plus rapide et brutal, les joueurs se sont considérablement étoffés musculairement à tous les postes, et l'on tend vers

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Rugbyman Français des années 2010. S’entraîne en déracinant des arbres à coups d’épaule.

l'homogénéisation des gabarits.

La création d'une coupe d'Europe des clubs (éventuellement regroupés en provinces) a multiplié les confrontations avec les équipes Britanniques, faisant perdre son aspect exceptionnel aux rencontres internationales. Enfin, l'essor de la Coupe du Monde a transformé le Tournoi en compétition préparatoire. On y lance des jeunes les deux années qui suivent la CDM, et l'on procède à une revue d'effectif au cours des deux années qui la précèdent. Ce qui était naguère l'évènement majeur du rugby, hautement pourvoyeur en émotions et en parties épiques, s'est à présent banalisé. Pire encore : le professionnalisme a accentué l'écart entre les nations à l'économie rugbystique développée et le reste du monde. Seuls les remarquables Argentins, atteignant les ½ finales de la Coupe du Monde en 2007, ont pu se hisser parmi les équipes majeures.

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Chaque semaine, des militants antisexistes réconcilient le rose avec la virilité

La perte de la spécificité culturelle du rugby n’a toutefois pas que du mauvais. En intégrant le sport-spectacle, son audience s’est considérablement accrue. Finis les Bergerac-Montchanin du temps jadis, auxquels assistaient une poignée de supporters, place désormais aux affiches délocalisées au Stade de France, où des icônes médiatiques de premier plan s’affrontent sous les yeux du monde entier (le Top 14 est diffusé jusqu’en Argentine). Le championnat de France n’est plus le théâtre d’une rivalité entre club de sous-préfectures : les métropoles régionales, au potentiel économique supérieur, ont supplanté les Dax, Tarbes, Béziers ou Narbonne. Le rugby se défait peu à peu de son image ringarde et rurale. A l’échelon international, les perspectives de développement sont encourageantes. Argentins et Italiens alignent dorénavant des équipes de haut niveau. Japon, Etats-Unis et Russie peuvent à moyen terme nourrir pareille ambition ; le rugby cesse progressivement d’être une réunion d’Anglo-Saxons conviant occasionnellement quelques Français. En outre, la qualité de jeu s’est désormais améliorée : les actions sont plus nombreuses et moins souvent avortées par manque de dextérité. L’essai aux vingt-trois passes de Philippe Sella face aux Irlandais relevait de l’extraordinaire en 1986. Une telle phase de jeu est beaucoup plus fréquente de nos jours.

Alors, quelles sont les bonnes raisons pour s’enthousiasmer lors du prochain Tournoi, au cours duquel s’affronteront des espèces d’armées de métier surentraînées ? Tout d’abord, observer les progrès de l’équipe d’Italie ; progrès souhaitables dans une optique d’universalisation du rugby. Pour la première fois depuis son incorporation, il y a treize ans, la Squadra Azzura propose un jeu ambitieux qui ne repose plus exclusivement sur la solidité des avants. Le comportement des Gallois mérite aussi toute notre attention. Imprévisible, le XV du Poireau alterne régulièrement les performances de haut niveau (Grand Chelem 2012) avec des prestations décevantes (défaites systématiques depuis). Cette équipe au potentiel immense réaliserait, en cas de nouvelle victoire, un doublé inédit depuis 1979. Ayons également un oeil sur le XV du Chardon, équipe valeureuse, au réservoir limité (quelques milliers de licenciés à peine), qui mérite quelques victoires de prestige sous peine d’aggraver la désaffection des Ecossais pour le rugby. La régularité des Irlandais, souvent bien placés et presque jamais gagnants (aucune victoire finale entre 1985 et 2009) en fait des candidats naturels au titre. Quant aux Français, poursuivront-ils leur redressement entrevu lors des test-matches de l’automne dernier ?

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Au rugby l’arbitre a toujours raison. Même quand c’est un guignol corrompu vêtu comme un Arlequin.

Le favori reste cependant la perfide Albion, dont tout bon patriote ou esthète du rugby doit souhaiter la défaite. Le XV de la Rose, c'est l'équipe qui a introduit les sponsors sur les maillots des équipes nationales, ce que même le foot n'a pas osé faire. Le XV de la Rose, c'est la godasse de Winterbottom dans la gueule de Serge Blanco. Le XV de la Rose, c'est l'équipe qui a tous les droits dans les mauls, tandis que l'adversaire, qui tente de se faire respecter, se fait châtier par l'arbitre. Le XV de la Rose, c'est Will Carling qui vient saluer le capitaine Français d'un « Sorry. Good game » au terme d'une énième victoire due à la complicité arbitrale. Le XV de la Rose, c'est l'équipe du pays qui ne rate jamais une occasion de torpiller la Coupe d'Europe des Clubs pour des sombres histoires de droits commerciaux. Le XV de la Rose, c'est l'équipe du pays qui veut réduire le nombre de participants à la Coupe du Monde (pour des motifs bassement financiers) et nuire à l'universalisation du rugby. On peut donc affirmer, sous un angle offrant un maximum d'objectivité, que les Rosbeefs méritent de finir aux chiottes.


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4 réactions à cet article    


  • C'est Nabum C’est Nabum 9 février 2013 07:19

    Essai dans les recoins de la ’parlure’ ovale.

    Les mots en mêlée !



    À l’heure du coup d’envoi, c’est sûr, le pays parlera ovale, c’est dur pour les béotiens ! Tant de braves gens n’y comprendront rien, le lexique du Rugby exige initiation complexe et métaphore leste. La langue s’y délie, le mot vagabonde et les expressions fusent tout autant que les coups tombent sur le pré comme à Gravelote. Ne donnez pas votre langue au chat, prenez le temps de parcourir ces quelques lignes pour apprécier la langue de chez nous, celle qui se pratique après quelques abus, une langue de gueule de bois, en quelque sorte.


    C’est à la lumière d’une chandelle, que vous devrez découvrir la chose. Le parler d’Ovalie fait grand raffut, ne riez pas sous cape. Il faut se vêtir d’une combinaison et d’une cravate pour entrer dans la confrérie et surtout ne sauter aucune ligne. Derrière le rideau de vos paupières, vous découvrirez un ballon mort, tué d’un coup de marteau placé entre les deux yeux.


    N’ayez crainte, si le combat fait rage, on se restaure aussi. Venez avec fourchettes et cuillères de bois ou non, pour participer à la fête. C’est un jeu de passe de maçons auquel se livrent ces drôles de voyous, déménageurs de piano à la mine patibulaire, le cuir chante quelques chansons paillardes, c’est le rugby champagne qui se consomme sans modération.


    Prenez alors un peu de hauteur, l’ascenseur vous tend ses bras, de solides menottes d’étayeurs farceurs, pour éviter que la cabane tombe sur le chien. L’animal a sa place dans ce jeu de mulet, d’ânes supposés et de gros cochons qui n’aiment rien tant que se perdre dans le maïs. Si un mammouth passe par là, méfiez-vous de son coup de pied, seul celui du rossignol ne vaut pas tripette !


    Vous aurez alors à relever la mêlée à jolis coups de marteaux pour une belle générale. Vous avez, par mégarde, ouvert la boîte à gifles, une belle salade de phalanges vient vous remettre les pendules à l’heure. Bon prince, vous passerez l’éponge magique sur ces débordements qui ne sont que gentil folklore, ça brasse de l’air plus que tarin !


    Vous êtes touchés par la grâce ovale, ne piétinez pas les platebandes ni les arpions de celui qui ratisse la balle. Plongez dans la fournaise, spontanée ou ordonnée, la bataille fait rage, les piliers tiennent la barre avant que de s’installer bien plus longtemps encore au bar, à refaire le match. Ne simulez pas l’enthousiasme, vous joueriez petit bras. Bien vite, on vous renverrait dans votre camp à grand coups de godasses, de chaussons ou de tampons.


    Si vous en avez assez, plaquez tout, prenez un carton pour ranger vos abattis, du moins ceux qui sont encore intacts. Ne restez pas dans le couloir, tout ce qui encombre sera impitoyablement déblayé. Vous resteriez en rideau, tout près des perches sans aller à dame ! Pour vos contacts, il est des moments charnières, ne manquez pas le passage de la patrouille et munissez-vous d’un pack solide, la communication est essentielle dans ce jeu si complexe.


    Le chat est maigre, c’est qu’il a les oreilles en chou fleur en cherchant à poursuivre une gazelle. Il a ainsi l’avantage de pouvoir passez dans un trou de souris, il pénétrera alors dans le secret des Dieux, assistera médusée à l’éjection d’un œuf pondu par une cocotte magnifique.


    Victime d’un coup pas très franc, constatant alors qu’il n’a plus toute sa tête, le pauvre lecteur se trouve sous le joug d’un cerveau diabolique. Il essuie ses crampons, se retire sur la pointe des pieds de cet univers impitoyable et si énigmatique.


    Au loin, le coq, la crête altière, fait une étrange fixation. L’animal veut, c’est pas très malin, manger une fougère. Soudain, une horde en noir aux danses guerrières se jette sur le volatile afin de mettre un point final à ce délire en ce goinfrant d’un joli coq au vin.


    Ovaledélirement vôtre


    • ARMINIUS ARMINIUS 9 février 2013 21:46

      Ouais, il se l’est pris dans l’oignon le poireau...


    • ARMINIUS ARMINIUS 9 février 2013 15:26

      Difficile de ne pas être chauvin quand il s’agit d’un France-Angleterre étant donné le vieux contentieux qui existe entre les deux pays et pourtant...Il y a eu quelques cotés positifs surtout quand l’Angleterre était dirigée par une famille angevine : Les Plantagenêts.
      Jeanne d’Arc ? Condamnée par Cauchon pour le plus grand bénéfice de l’Université de Paris financée par...les Anglais, donc les coupables étaient bel et bien Français... Bon, Waterloo- indeed !-mais Napoléon l’avait bien cherché ! Et l’Entente Cordiale et Londres qui accueille De Gaule et la France Libre... et le sacrifice de ces jeunes pilotes de la RAF bien seuls contre la Luftwaffe et qui évitèrent à la France de rester nazie pour 1000ans.... alors quelques coups foireux ( on appelle ça le Fair Play Outre-Manche) on peut bien pardonner...surtout qu’il nous arrive de les battre, et de mériter ainsi leur respect...


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 9 février 2013 17:37

        Bon papier avé l’humour....
        Le rugby commence à prendre sur Tahiti ,m’étonnerait pas qu’un jour de gros « bébés » de là bas viennent jouer en métropole .

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