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Accueil du site > Culture & Loisirs > Sports > Eloge du perdant magnifique...

Eloge du perdant magnifique...

Longtemps, les sportifs français se sont faits éliminer de bonne heure. Aujourd’hui, ils plastronnent même quand ils gagnent sans brio. Tout a basculé un soir de juillet 1998. Et un, et deux, et trois… regrets. Et si on retrouvait notre lose triomphante ?

« Seule la victoire est belle », « le plus important, c’est les trois points » ou encore « on ne se souvient que du vainqueur, jamais du deuxième ». Les sportifs abusent des phrases toutes faites. Réflexions de vestiaires en forme d’aphorismes, éléments de langage qui désormais tournent systématiquement autour de l’idée que seule compte la fin, peu importent les moyens. Cette culture de la gagne irrigue aujourd’hui toutes les déclarations des sportifs français, de la natation au handball… Mais elle n’a été entérinée que par la Coupe du monde de football de 1998. Ce sont des grands clubs italiens ou anglais que la bande à Zidane a importé cette esprit de la gagne. Ce sont eux qui ont imposé ce pragmatisme d’origine étrangère dans le sport français. Alors que pendant longtemps la France a cultivé, et même rabâché et ingurgité jusqu’à la nausée la fameuse phrase « l’important c’est de participer », improprement attribuée au baron Pierre de Coubertin, fondateur de l’olympisme moderne.

Raymond Poulidor, éternel deuxième du Tour de France, était le symbole du sport hexagonal, l’athlète de cette France qu’on n’appelait pas encore « d’en bas », le champion du peuple, préféré à Anquetil, la machine à gagner. Ce que les Français aimaient chez Poulidor, c’était son panache, ses envolées, sa générosité sans calcul et aussi (surtout ?) sa proximité évidente avec les gens du bord de la route. Le « loser » magnifique était plus beau que le vainqueur froid et arrogant que certains devinaient chez Jacques Anquetil. On y a même vu une sorte de lutte des classes déguisée. L’ouvrier Poulidor battu par le patron Anquetil et l’acceptation sous-jacente d’une fatalité implacable. Et pendant que dans la culture anglo-saxonne, on célébrait le « winner », chez nous, on continuait de fêter les beaux perdants. Les « Verts » de 1976 perdent en finale de la Coupe d’Europe de foot mais paradent sur les Champs, quant aux Bleus de Platini, ils sont vaincus par une Allemagne forcément froide, mécanique et sans cœur. Malgré les larmes et la déception, il vaut presque mieux avoir perdu tant on a été beaux. La Une de « L’Equipe » du lendemain est claire, nette et exprime sans ambiguïté ce qu’il faut alors penser : « Fabuleux ! » A la décharge du journal, elle avait été imprimé avant la fin du match.

L’introduction de l’idée de beauté, cet appel à l’esthétisme est finalement lié à l’intensité émotionnelle procurée par l’événement. Perdre ou gagner, mais surtout vibrer. Loser oui, mais beau, comme si c’était une excuse au résultat. Les Néerlandais battus en finale de deux Coupes du monde 1974 et 1978 (comble de la lose) ont toujours véhiculé cette image. Aux méchants Allemands puis aux perfides Argentins la victoire, à Johnny Rep, Johan Cruyff et consort le beau jeu. Certes, les Orange ont de nouveau perdu la finale de 2010, mais en jouant « ugly » cette fois.

Il faut dire que les années 70 ainsi que le début de la décennie suivante n’ont pas encore fait triompher l’idée du « succès » comme la valeur essentielle de notre société. Le winner à l’américaine n’a pas encore envahi notre univers socioculturel et Bernard Tapie ne nous a pas encore servi son ovni télévisuel « Ambitions » ! Des champions français, il y en a pourtant. Le touriste peut même les admirer au musée Grévin : Platini, Hinault, Noah, Prost… La décennie 80 s’achève toutefois sur une énorme « loserie ». Une flaque jaune étalée sur les Champs-Elysées. Laurent Fignon perd le Tour de France à 8 secondes près et entre paradoxalement dans le cœur des gens. Vainqueur en 1983 et 1984, on le trouvait arrogant, perdant, il est devenu beau et populaire ! A côté de lui, l’Américain Lemond hurle sa joie et on le trouve presque vulgaire. A Roland-Garros, on découvre un autre Yankee. Il est moche, pas élégant et ne plaît qu’aux ados boutonneux, c’est Andre Agassi. Brad Gilbert, qui deviendra plus tard son coach, se construit parallèlement une carrière en gagnant « salement ». Il écrira un livre sur le sujet : « Winning Ugly ! » En gros, comment gagner même quand on n’a pas de talent, qu’on est moche et qu’on joue mal.

Le début des années 80 signe la fin des tergiversations. La victoire et rien d’autre, au diable le romantisme. Le changement de mentalité s’opère définitivement. Le précurseur s’appelle Noah, il est désormais coach. C’est la saga de Leconte et Forget et ce sont les Etats-Unis qui tombent en finale de la Coupe Davis 1991 : une révolution dans le sport français. Deux ans plus tard, Limoges remporte la Coupe d’Europe de basket. Gagner, même salement, Tapie comprendra à sa manière la formule. Son OM est champion d’Europe de foot ! Le PSG brille contre les grands clubs italiens ou espagnols, du jamais vu ! Après le triste France/Bulgarie qui voit les footeux bleus privés de Coupe du Monde 1994, on trouve un coupable et un responsable : David Ginola et Gérard Houllier. Le premier a paraît-il commis un crime contre l’équipe, le second l’a dénoncé. Leur vie ne sera plus jamais la même après ce soir-là ! Pour les perdants, c’est désormais l’exil (en Angleterre en l’occurrence).

L’autoroute est dégagée. Elle mène au Stade de France. En 1998, les Bleus sont champions du monde dans le sport le plus populaire. Il n’est pas question de romantisme, juste de victoire. De politique aussi, ou plutôt de marketing. La France est « Black/Blanc/Beur » et s’habille en Adidas. Elle a un slogan : « La victoire est en nous ! » C’est formaté, de mauvais goût, il ne manque qu’une chanson de Johnny, elle viendra. Mais la Coupe, le Graal est là. Fin de l’histoire ? Pas sûr. Aujourd’hui, beaucoup jettent un regard critique sur les Bleus de 98. Au-delà de l’extase nationale procurée par l’instant, force est de constater que ça ne jouait finalement pas si bien à l’époque. Pas si beaux ces Bleus-là. Moins beaux que les perdants magnifiques de 1982 ou 1986 ? C’est comme si l’appréciation du beau en sport variait selon les époques ou l’âge de l’observateur. Ne dit-on pas que le vrai passionné de sport est foncièrement nostalgique ?

 


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2 réactions à cet article    


  • kalagan75 6 juillet 2012 11:03

    tout a basculé sur la victoire de noah en 1983, c’est là, la première victoire dans un sport dit majeur, suivi par le championnat d’europe de foot en 1984 .
    C’est essentiellement à partir de cette date que le sport français prendra conscience qu’il peut devenir l’équivalent des italiens , des allemands ...


    • titi 6 juillet 2012 12:18

      Tout à fait d’accord avec l’auteur.

      A part quelques exception, et à l’exception notoire du Hand ball, nos équipes nationales n’ont jamais été de « grandes équipes »... Même en rugby, la France reste la seule « grande nation » à ne pas avoir gagné la coupe du monde.
      Dans ce sport, pendant très longtemps on attribuait les contres performance au fait que les francais jouait au Rugby pendant que les britanniques et en premier lieu le perfide Wilkinson jouaient au foot !!! Avec en plus le soutient de l’arbitre. Aux francais le beau jeu. Aux anglais les titres.

      Et tout le monde connait Chabal, Ribery... qui n’ont rien gagné sous les couleurs nationales !
      Mais qui se souvient de Jackson Richardson, auquel, parait il, Chirac se serait adressé en anglais pour le féliciter ?

       

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