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Hooligans united

So Foot, le mensuel de ceux qui n’écrivent pas avec leurs pieds, propose dans son numéro double spécial Coupe du monde un dossier touffu sur les hooligans. Interviews, reportages, réflexions d’experts au moins d’accord sur un point (poing ?) : ça devrait cogner, outre-Rhin, d’ici le 9 juillet.

En ces temps si calmes d’harmonie et de joie parfaites, de circonférence bien gonflée aux hormones de bonheur, il est plutôt mal vu de mettre les pieds en crampons dans le plat de caviar qu’on nous sert à la louche trois fois par jour. Quoi les hooligans ? Vous en avez vu, vous, des hooligans ? En revanche, monsieur Douste Blazy, lui, on l’a vu venir parler d’humanitaire, de ses ballons Unitaid. Bonnes intentions, quand tu nous tiens. Tout roule, actuellement, alors bon, quoi, les hooligans ? Pourquoi vouloir systématiquement chercher le pou sur cette planète lisse comme un ballon ?

C’est un film qui a remis sur le devant de la scène le phénomène « hooligan ». Le film s’appelle d’ailleurs Hooligans, il est réalisé par Lexi Alexander, jeune réalisatrice américaine, et interprété notamment par le hobbit Elijah Wood. Rebondissant sur ce film, le mensuel So foot, le mensuel de ceux qui chaussent le protège-tibia mais n’hésitent pas à regarder ARTE, décide de réexaminer la tendance, plus de vingt ans après le Heysel.

Qu’est-ce que c’est que le hooliganisme ? Qu’est-ce qu’un hooligan ?

« On parle beaucoup des hooligans, mais pour les dénoncer, pour stigmatiser leur inhumanité. Pas ou peu pour analyser objectivement ce qu’ils sont et ce qu’ils font. Pourquoi ? Parce que le hooligan est une des figures les plus méprisées de nos sociétés occidentales », écrit Nicolas Hourcade, sociologue qui a particulièrement étudié le cas des supporters dans le sport. Il explique plus loin qu’on ne pardonne pas la violence des hooligans parce qu’on ne la comprend pas : « Elle ne paraît motivée par rien (contrairement aux violences urbaines ou aux débordements de fin de manifestations, vus comme le fruit d’un malaise social, voire comme l’éruption de revendications politiques). On ne se bat pas pour un match de football. C’est justement parce que la violence hooligan ne semble avoir aucune raison que le grand public la lie souvent à une idéologie fasciste. »

Hourcade explique ensuite que les choses ne sont pas si simples que ça. Qu’on parle d’hooliganisme aussi bien pour des gens qui cassent des sièges dans un stade que pour ceux qui sont plus ou moins directement liés à la mort de quarante personnes au Heysel, ou à la gigantesque bousculade qui avait coûté la vie à une centaine de personnes à Sheffield. Dans ces trois cas-là, les causes sont différentes, les coupables sont différents, les violences sont différentes. Mais pour le grand public, il ne s’agit que des « hooligans » qui sévissent partout, jusqu’à plus soif, répandant sang et terreur. Hourcade, lui, rappelle la distinction entre la « catégorie sociale » hooligan, qui « fonctionne comme un stigmate appliqué par la collectivité à des individus et à des groupes » et la « catégorie indigène », c’est-à-dire « des individus et des groupes se définissant eux-mêmes comme hooligans. » Il souligne ensuite une différence entre deux types de violences commises par ses supporters : la violence spontanée (suite à une erreur d’arbitrage, à une défaite) qui existe depuis les débuts du football selon les chercheurs, et la violence préméditée, qui se manifeste depuis les années 1960, d’abord en Angleterre, puis partout dans le monde, une violence qui est le fruit de groupes qui vont au stade avec pour objectif d’en découdre, quel qu’en soit le motif.

La police, elle, ne s’embarrasse pas de toute cette sémantique, se contentant de classer les supporters en trois catégories lettrées : A pour les non violents, B pour ceux qui sont susceptibles de le devenir, et C pour les cas désespérés.

Cass Pennant, lui, aurait eu un C, sinon un C+. So foot est allé interviewer cet ancien très dur supporter de West Ham (club de première division anglaise) reconverti auteur à succès et spécialiste des problèmes de tribunes. Ce personnage, digne de l’excellent et indispensable roman de John King, Football factory (si vous n’avez qu’un seul livre dans votre vie à lire sur le foot, lisez celui-ci), parle sans fard de son passé pour le moins physique :

« Nous étions West Ham. Personne ne pouvait se foutre de notre gueule. L’équipe perdait les matchs, mais nous, nous ne perdions jamais. On se foutait du reste. Les autres clubs ne nous intéressaient pas. C’était nous et West Ham United, rien d’autre. [...] La culture hooligan, c’est se battre pour son club, au nom du club », dit-il encore. Mais ce grand gaillard noir, à qui on ne demanderait pas vraiment s’il est sûr qu’il y avait hors jeu, avoue qu’aujourd’hui les choses ont bien changé : « Aujourd’hui les gamins se battent pour le plaisir de cogner, sans penser au club. » Et puis, désormais, les Anglais ne tiennent plus la corde, en terme de hooliganisme, « les Polonais sont devenus numéro 1 ».

Autre témoin à s’exprimer dans cette interview croisée, Graham Naughton, un spécialiste de la lutte anti-hooligans, membre de la Football Intelligence Unit, qui infiltre les groupes de supporters pour mieux les cerner. Naughton dresse le portrait des hooligans, un portrait pour le moins surprenant : d’abord, ce ne sont pas (ou plus) simplement des gens modestes, des ouvriers, mais aussi des cadres moyens qui sont présents dans ces bandes : « D’après nos analyses, les chômeurs, les ouvriers, ne sont pas surreprésentés. » Ensuite, il note l’apparition récente et de plus en plus notable de gens issus de « minorités ethniques ». Mais encore on apprend que le hooligan « s’habille pour la baston », le terme est de Cass Pennant, qui assure que le port du Lacoste pour prendre des pains dans la gueule est très en vogue. C’est les 3F (rien à voir avec les 3J) Football, Fight and Fashion (Foot, combat et mode).

Jeune, bien habillé, d’origine diverse, le hooligan est aussi, selon Naughton, un « passionné de football ». « Tous les hooligans sont de véritables fans de football », affirme-t-il. Il en veut pour preuve que la finale de la Cup entre Millwall et Manchester United, c’est-à-dire deux des clubs « les plus touchés par le hooliganisme », s’est passée sans le moindre bris de verre. « L’enjeu la dimension de l’évènement avait quelque part relégué la violence et la volonté d’affrontement au second rang.[...] Trois jours plus tard, à l’occasion d’un match de championnat, les supporters de Millwall ont provoqué de graves incidents. » Le hooligan, donc, respecte et connaît le football. Son football, celui de son équipe. Pour le reste, on peut s’inquiéter.

Aujourd’hui, les plus craints de ces fous du stade sont les Polonais, les Turcs, les Allemands,les Russes, et les Anglais bien sûr. On dirait une sorte de classement, et ce n’est pas loin d’être le cas : « Nos hooligans », dit Naughton, « tirent une grande fierté d’être considérés comme les meilleurs des pires. »

Naughton ne donne pas cher de la peau du Mondial germanique. Les 70 écrans géants disposés dans les plus grandes villes du pays sont pour lui un risque supplémentaire de débordements en tout genre, d’affrontements, de batailles de rues. « On gère », lui ont répondu ses homologues allemands. Pourtant, cet Anglais au regard inquiet et au cheveu blanc, qu’on jurerait avoir aperçu au moins cent fois dans une série policière, demeure perplexe : « L’Allemagne va être un vrai test. Et d’après ce que nous racontent nos informateurs sur les intentions des hooligans pendant la Coupe du monde en Allemagne, ce n’est pas très rassurant. »

Cependant, pour ne pas sombrer dans un catastrophisme qui ruinerait toutes nos chances de descendre des mousses jusqu’au 9 juillet prochain, partons en Irlande, ou So foot, le mensuel de ceux qui voient plus haut que la tonte de la pelouse, a envoyé un de ses reporters goûter au charme d’un championnat inintéressant, peuplé de sous-équipes mais de vrais supporters, ivres jusqu’aux arrêts de jeu, et plus encore. Des supporters à l’accent plus épais que tous les brouillards, qui apostrophent le reporter frog infiltré d’un : « On t’a pas vu à la baston, la semaine dernière... » digne d’Audiard, des supporters bagarreurs comme jamais, pour un oui, pour un non, un corner mal tiré ou une invasion de terrain intempestive (une coutume là-bas, paraît-il) qui ne perdent pourtant jamais, forts d’une mentalité de super héros : « On n’a pas perdu mon pote, on était saouls ! » Terminer une enquête si épineuse par une pirouette si chantante, c’était une gageure.

Alors, quoi les hooligans ?

S’inviteront-ils à la grand-messe du foot ? Seront-ils sapés en Prada, Gucci, Nike ou Lacoste ? Passionnés ou roux beurrés comme des Irlandais ? Devrons-nous porter des gilets pare-balles ?

Une Coupe du monde, si désirée soit-elle, ne règle pas tous les problèmes du football. La corruption ne disparaît pas, le dopage non plus, les dessous de table encore moins. Mais on n’en parle plus, c’est tout. Alors, comme par magie, ça n’existe plus.

Le hooligan, lui, ne s’efface pas ainsi. Il est têtu, organisé,armé de toutes les couleurs, de tous les pays. Il entend bien, lui aussi, être de la fête. Parce qu’il est partie prenante, depuis longtemps, du football. Une de ses ombres.

Alors, aujourd’hui, en plein concert de dégoulinantes accolades et d’analyses techniques à la petite semaine, de vœux pieux de beau jeu et d’esprit sportif, espérons que tout a été fait pour que la Coupe ne déborde pas. Et que ça suffira.

On peut toujours rêver.


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