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L’Arc de Triomphe

 La ligne droite de la légende. Oreilles douillettement collées à l’encolure, comme s’il avait voulu les soustraire à la morsure du vent, afin d’aller plus vite, ou de traverser l’air sans effort, s’y intégrer pour devenir plus léger encore, le pur sang déroule sa générosité naturelle vers le sacre.

 Nulle trace de rage dans ses grands yeux bien ouverts, pas de haine et encore moins de souffrance. Même pas de la joie. Plutôt une volonté maîtrisée, tranquille, paisible, proche de la nonchalance ou, qui sait, de la tendresse, comme si l’animal, tout entier, était ailleurs, quelque part, là haut, dans le ciel, heureux d’y gambader, de s’y amuser et donc d’y vivre parmi les anges.

 Auréolé de sérénité dans la solitude, les bannières de son pouvoir, le cheval n’a rien du gladiateur des hippodromes tant il semble nager dans l’irréalité, totalement étranger à tout ce qu’est, ici bas, l’homme et la folie des hommes.
 
 Son cavalier est inutile. Il ne compte pas. Les vivats de la foule qui rythment son triomphe dont il n’a que faire, importent peu. Il ne les entend pas.
 
 Et une fois sa tâche - ou son miracle - accomplie, lorsqu’il s’en est retourné vers la sortie de l’arène, souplesse bien au chaud dans le balancier de son encolure, naseaux au repos, comme ils l’avaient été dans sa course, il est resté absent, loin de tout et de tous.
 
 Aux caresses respectueuses, aux larmes et aux baisers de ceux pour lesquels il venait de décrocher la lune, il s’est contenté de répondre par une magnifique indifférence.
 
 Sans jamais broncher et sans le moindre regard.
 
 Il était toujours dans les nuages, son monde à lui, la galaxie des génies... 
 
  Hélas, le jeune champion à quatre jambes, (il est âgé de trois ans), redescendra très vite sur terre. En remportant le mythique Arc de Triomphe, dimanche, sur le gazon parisien de Longchamp, Sea the Stars, puissant et flegmatique destrier irlandais, a non seulement offert à sa tribu d’humains vociférant (propriétaire, entraîneur, jockey et palefreniers) une véritable corne d’abondance s’élevant, cette année, à plus de 2 millions 200 mille euros, offerts en quasi totalité par le Qatar (1), mais il a, sans l’avoir désiré, semé dans son entourage le rêve fou de l’énorme profit financier.
 
  De l’argent et encore de l’argent. Des livres sterling puis des euros à foison. Collés à ses sabots depuis moins d’un an à travers six victoires successives (dont le célèbre Derby d’Epsom) en seulement sept combats.
 
 Ces billets de banque européens s’apprêtent vraisemblablement à accueillir bientôt des masses de dollars et de yens. Non plus sur les hippodromes mais dans l’herbe verdoyante d’un haras somptueux qui ne sera, somme toute, qu’un bagne de plus pour notre héros pourtant avide de courses en liberté dans …une « mer d’étoiles ».
 
 Car, de jouet de luxe pour nantis qui, en dehors du prix d’achat (2), coûte à son propriétaire entre 1400 et 1800 euros par mois pour être logé, nourri, blanchi, soigné et… entraîné pour la course, un pur-sang se transforme en une véritable et florissante entreprise commerciale lorsqu’il se montre invincible sur les pistes. Dans ce cas, évitant le risque du déclin ou de l’usure dans la compétition, donc de la dévaluation, la règle veut que ce cheval, qu’il soit mâle ou femelle, soit rapidement dirigé vers une carrière de reproducteur international, très prisé en Europe certes, mais aussi et surtout en Asie, Australie et Etats Unis d’Amérique.
 
 Il est donc à peu près certain qu’il en soit ainsi pour Sea the Stars. Tout auréolé de son arbre généalogique et de son palmarès, le surdoué des pistes est désormais en droit de vendre sa semence dans les mois prochains à un niveau de prix qui avoisinerait les 100 à 120 mille euros l’unité sur une vingtaine de saillies annuelles. Au cas où on aurait décidé pour lui ce qu’on appelle dans le monde hippique « une monte naturelle ».
 
 Si par contre l’insémination artificielle était choisie, le prix serait nettement revu à la baisse, mais le nombre de juments ensemencées serait multiplié. Bonjour alors le jackpot. Pendant au moins trois ans avant que les premiers produits (enfants) de l’indomptable irlandais n’aient montré leurs capacités sur un hippodrome. Jackpot bien sûr pour le propriétaire (3) mais pas pour le champion. Hélas pour lui.
 
 Privé à tout jamais de courses généreuses, de victoires et de rêves, de vent et de légèreté, vivant au moins vingt heures par jour dans une écurie vaste et douillette certes, mais fermée à la liberté, méticuleusement suivi médicalement, tout comme il l’avait été dans sa carrière sportive, il lui faudra, si la seconde solution était adoptée, ignorer également les joies de l’accouplement.
 
 Esclave non affranchi par l’homme ou lui donnera une fois tous les dix jours au printemps, à flairer l’arrière train d’une vielle jument docile pour le « titiller » juste avant de recueillir son précieux éjaculat dans un vaste gant de cuir. La semence sera ensuite distillée en plusieurs doses qu’on offrira à une dizaine de « clientes huppée », alignées en rang d’oignons, la touffe de crins de leur queue relevée sur la croupe.
 
 La fastueuse ballade irlandaise devant un peuple métissé « d’officianados » intransigeants et ravis, sur le vaste tapis vert parisien de Longchamp (4), ne sera plus qu’un vague souvenir. Celui de la nostalgie pour un jeune retraité qui s’ennuie.
 
(1) - Les allocations versées aux vainqueurs et leurs dauphins sur l’hippodrome de Longchamp les 3 et 4 octobre derniers ont été presqu’entièrement financées par l’émirat du Qatar, soit entre 6 et 7 millions d’euros. L’une de chaînes sportives de la télévision d’Eldjezaïr a diffusé en direct l’intégralité des deux réunions de courses. Une somme de 2.285.000 euros a été allouée au propriétaire du vainqueur de l’Arc, 914.400 à celui du deuxième, 457.200 pour le troisième, 228.400 au quatrième et 114.400 au cinquième. 10% de ces sommes sont attribuées à l’entraîneur, 7% au jockey et 3% à la « cour », c’est-à-dire l’ensemble des lads travaillant dans l’écurie.
(2) - Sea the Stars a été certainement acquis pour une coquette somme car il est le fils d’Urban Sea, jument française qui avait gagné l’Arc de Triomphe en 1993. Il et bon de noter que la très grande majorité des propriétaires de chevaux de courses, qu’ils soient galopeurs ou trotteurs, sont « déficitaires » et que les pur-sangs qui tiennent le haut du pavé sont en majorité détenus par de grosses fortunes. Les gains des propriétaires de sont pas fiscalisés.
(3) – Il arrive fréquemment que le futur étalon soit syndiqué en une vingtaine de parts au maximum. Dans le cas d’un champion tel Sea the Stars chaque part pourrait avoisiner les 400.000 euros. La coutume veut que le propriétaire du cheval garde pour lui, une majorité de parts.
(4) – Près de 40.000 personnes ont assisté à l’Arc de Triomphe seule course de l’année pour laquelle l’hippodrome parisien fait le plein. Longchamp est géré par la Société France Galop (… à but non lucratif) qui organise et dote toutes les courses de galop de l’hexagone. Ses ressources financières viennent d’un pourcentage (5,5% environ) des enjeux récoltés pour ces mêmes courses de galop par le PMU dont le chiffre d’affaires (9 milliards 300.000 d’euros en 2008, trot et galop réunis) sera cette année en progression de 2% environ. L’Etat prélève un peu plus de 20% des enjeux.
 

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