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Accueil du site > Culture & Loisirs > Voyages > Chagos : les sacrifiés de l’océan Indien

Chagos : les sacrifiés de l’océan Indien

Dans ce bel océan, existe un peuple déraciné, oublié, humilié, méprisé. 

J’avais juste vingt ans. J’étais à l’île Maurice après un mauvais voyage en Tanzanie au moment où l’Ouganda d’Amin Dada avait envahi le pays des safaris. Je l’ignorais en arrivant. Je m’en suis vite rendu compte. Donc, exit,la Tanzanie.

J’ai larmoyé auprès du bureau de la Lufthansa. J’étais bloqué en Tanzanie, je voulais profiter de l’escale de l’avion de l’honorable compagnie allemande (laquelle n’était que technique) pour m’extraire de ce pétrin. Après quelques larmes de crocodiles, la préposée m’a donné un billet, quasiment gratis. Je n’ai pas oublié.

Donc Maurice. C’était l’époque où Maurice ne battait pas encore son plein de touristes. Sur la carte du pays, de celle que l’on découvre le jour d’après, indépendant depuis 1968, figurait tout en haut, un peu perdu, l’archipel des Chagos, avec un Maurice souligné dessous, preuve que cet archipel et ses habitants appartenaient à l’île de Paul et Virginie.

Je voulais aller LÀ. Aux Chagos. Là où personne n’allait parce que personne, pensais-je, n’aurait eu cette idée géniale d’aller où personne n’allait…Je voulais du lagon, des cocotiers, des alizés et être seul. Avec les Chagossiens, naturellement, mais seul avec eux. C’était mon époque : « je vais où personne ne va ».

C’est dire si j’étais naïf, avec mon canif et mes longs tifs, mon sac à dos et mon budget hyper serré, fruit d’un travail stimulant de pompiste dans la banlieue d’une ville de province qui vit naître le bon Henri IV et personne d’intéressant depuis.

En poussant la porte étroite du Ministère de l’Immigration, je sus immédiatement que ça n’allait pas être facile de me procurer le visa, le sésame, le permis, tout ça.

- Les Chagos ? Impossible.

- Pourquoi donc ? insistais-je.

- Personne ne va jamais là-bas.

Autres portes, autres jérémiades, réponses identiques données par des préposés mal à l’aise, circonspects, visiblement peu rassurés par ma dégaine d’Occidental mal fagoté, donc suspect. Impossible, oubliez, personne ne va jamais là-bas, dégagez, ouste, on ferme.

Durant les longues semaines monotones passées à Maurice où il n’y avait rien à faire pour un désargenté, je n’ai pas su pourquoi je ne pouvais pas aller aux Chagos.

De retour dans la grisaille, j’ai consulté et compulsé des grimoires. Internet n’existait pas et la bibliothèque de ma vénérable et détestable université n’avait rien en rayon. Impossible de dénicher une seule information sur les Chagos.

Puis vinrent la déception et la résignation. Puis l’oubli.

Plus tard, je sus la triste vérité.

Peuplées pendant plus de 150 ans par des habitants en provenance d'Afrique, des Maldives et de l’Inde, les îles Chagos furent entièrement vidées de ses habitants par les Autorités anglaises en vue d’y établir une base navale d’une extrême importance. L’Angleterre dédommagea Maurice, ensuite de quoi elle délogea de force les quelque 2000 habitants au début des années soixante-dix, lesquels allaient s’éparpiller dans les bidonvilles de Maurice et des Seychelles.

L’atoll de Diego Garcia, le plus important de l’archipel, fut ensuite loué pour une période indéterminée à l’armée américaine qui transforma l’atoll en une gigantesque base militaire top-secrète. Toute la zone fut déclarée zone interdite. Seuls quelques voiliers purent mettre pied sur les autres îles de l’archipel, mais pour une période extrêmement courte et sous la stricte et haute surveillance de l’administration anglaise et de l’armée américaine.

A l’époque, la guerre froide battait son plein. Les Soviétiques possédaient une importante base au Yémen du Sud (à Aden) et des yeux sur toute la côte orientale de l’Afrique, de l’Ethiopie au Mozambique. C’est dire si le cadeau anglais à l’armée de l’oncle Sam tombait à pic. Plus tard, la base fut super opérationnelle pendant les troubles en Iran, pendant la guerre Iran/Iraq, lors de l’épisode malencontreux des otages américains à l’ambassade de Téhéran, pendant la première guerre du Golfe, et la seconde, et l’Afghanistan et sans doute lors de l’attaque surprise pour annihiler Ben Laden.

 Elle est toujours d’actualité et constitue une tête de pont importante pour les « Alliés ».

En attendant, les Chagossiens ont vécu pendant trois décennies dans l’oubli le plus total. Ce peuple ignoré des médias et des militants de tout poil n’ont jamais vraiment réussi à faire entendre leur voix. Les Palestiniens ont mobilisé, les Kurdes un peu moins, les Chagossiens zéro. Oh, certes, il y eut ici et là quelques éclats de voix étranglés par l’indignation, mais bon, pas de quoi faire frémir les chaumières.

Les Chagossiens ont reçu un dédommagement, assez dérisoire. 3000 livres sterling chacun. A condition de renoncer définitivement de retourner dans leurs îles. La plupart ont accepté, préférant cela à la déchéance morale et physique.

Ils ne se sont pas laissé faire non plus. On ne compte plus le nombre d’appels en justice intentés contre les autorités britanniques. En vain, malgré des hauts et des bas, des espoirs fous et des moments de dépression. D’innombrables jugements en faveur ou en leur défaveur, des volte-face soudaines, des rapports « top secret » et autres « secrets Défense » ont alimenté de temps à autre l’espoir des Chagossiens de pouvoir rentrer chez eux ou détruit ces mêmes espoirs.

Toutefois, en 2008, une permission spéciale fut octroyée à quelques-uns d’entre eux de pouvoir retourner (pour une courte période) sur certaines îles. Mais pas à Diego Garcia. Ils y allèrent. Ce qu’ils virent leur brisa le cœur. Des maisons éventrées par les pandanus et les cocotiers, des ruines de ce qui était une cuisine, une chambre à coucher, la chambre des enfants, des sentiers envahis par une végétation flamboyante et triomphante. L’église est encore debout, à moitié rongée par les termites, mais tout juste. Quant au cimetière, tous se sont mis à pleurer. Il ne reste que quelques tombes, brinquebalantes, effondrées dans les nids de crabes.

Le passé n’était plus. Les îles étaient devenues inhabitables et invivables. L’eau des puits saumâtre. Disparus les potagers, les mares à poissons, les cahutes communautaires, la nef de l'église éventrée par les cocotiers.

Mais tout valait mieux que de moisir dans des taudis de Maurice ou d’ailleurs. Ils étaient prêts à revenir. Leurs enfants nés en-dehors et qui n’avaient connus que les rues et la vie de Maurice ou des Seychelles étaient et sont plus réticents. La pêche, le coprah, le tarot, c’est tout ? disent-ils.

Revenir ? Impossible, déclarèrent les autorités britanniques. La raison d’Etat est la plus forte.

D’ailleurs, toutes les îles vont être dorénavant protégées et devenir un sanctuaire écologique. En avril 2010, le Gouvernement britannique établit une réserve naturelle autour des Chagos (sauf Diego Garcia). La nouvelle fait bondir Maurice qui revendique les Chagos ainsi que l'atoll de Tromelin. Même si la biodiversité de cet archipel est indéniablement digne d'être protégée, elle débouche également sur une inédite et nouvelle forme d’interdiction d’y retourner.

Au début de 2011, Wikileaks publie un câble américain : « Etablir une réserve naturelle (…) est le moyen le plus efficace à long terme d’empêcher les anciens habitants ou leurs descendants de revenir sur le BIOT – British Indian Ocean Territory ».

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Il est à noter qu’une partie de l’argent nécessaire à l’établissement de cette réserve marine a été fournie par la Fondation Bertarelli dirigée par un ex-homme d’affaire suisse, Ernesto Bertarelli, bien connu dans mes montagnes pour avoir gagné la Coupe de l’America (et pour l’avoir perdue la fois suivante, comme quoi une tête pleine d'elle-même n'est pas une tête bien faite).

Bref, il me semble que c’est fichu. Les Chagossiens ne retourneront jamais chez eux. Les Américains vont rester longtemps dans le coin. L’oubli s’installera, malgré les recours et les couvertures médiatiques bien documentées de certains médias britanniques. L’Histoire décortiquera les faits. La vérité sera connue grâce à des petits scribouillards anonymes. Les indignés et les offusqués émettront des commentaires ici (et là), en pure perte. Le monde entier s'en tape des Chagos et des Chagossiens. Non, rien, rien ne semble pouvoir aller à l’encontre de cette injustice institutionnalisée.

Maintenant, je suis moins naïf, plus désabusé, la vie quoi. Je croyais avant que les choses devaient aller toujours vers une certaine amélioration. Que l'homme, sans être un loup, pouvait être un chien l'un envers l'autre, un bon chien doté de bienveillance à condition de le guider, de l'éduquer. L'espoir d'une vie meilleure, plus juste, plus saine. 

Maintenant, je me suis fait une raison, comme on dit. 

 

Pour aller plus loin : Un film bien documenté du journaliste d'investigation John Pilger, cliquer ici

Un blog bien informé : Julien Girardot, qui est notamment allé visiter une communauté exilée de Chagossiens à Crawley, dans la banlieue de Londres.

Voir aussi un article sur le site de "Chagos international support", une ONG basée à Genève dont le but est d'informer sur la situation du peuple Chagossien. Dans cet article sur M.Ernesto Bertarelli, nulle mention sur le fait qu'une telle aire marine aura pour conséquence de priver le peuple Chagossien de retourner sur les îles en dépit du fait que l'organisation est contre la création d'une zone marine protégée. Cela me semble étrange.


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8 réactions à cet article    


  • Annie 13 décembre 2011 18:30

    Merci pour ce très bon article.
    Cela fait des années que John Pilger se bat pour Diego Garcia, en vain. 


    • dom y loulou dom y loulou 14 décembre 2011 12:29

      Que l’homme, sans être un loup, pouvait être un chien l’un envers l’autre, un bon chien doté de bienveillance à condition de le guider, de l’éduquer."


      Mais oui, dites que cela n’a pas eu lieu et un beau 666 est collé sur votre front
      malgré toute votre bonne volonté apparente envers les Chagos
      Vous perdez espoir quand toutes les bases pour du nouveau ont été posées dans l’esprit.

      Encore vous faut-il accepter que vous n’êtres qu’une goutte d’eau parmi d’autres

      Quand tous auront compris cela nous nous souviendrons qu’ensemble nous sommes l’océan


      bonne journée

      • Damien Personnaz 14 décembre 2011 14:16

        J’adore l’image satanique du 666 plantée sur mon front. C’est exactement mon état d’esprit en ce moment. Bonne journée aussi à vous. 


      • luluberlu luluberlu 14 décembre 2011 12:59

        Voilà enfin une VRAIE information, pour ma gouverne, et une belle histoire vraie, sans justice ni sens, juste violence. Les états et les sapiens.


        • Croa Croa 14 décembre 2011 13:00

          « d’une ville de province qui vit naître le bon Henri IV et personne d’intéressant depuis. »

          Il y a eu Bernadotte, faudrait voir à réviser ton Histoire ! smiley

          à part ça l’article est intéressant et Merci de parler de ce dont les merdias ne parlent surtout pas !


          • Damien Personnaz 14 décembre 2011 14:15

            Mince,vous avez raison. Je l’avais oublié, lui...mais il s’est exilé en Suède. Je ne me souviens plus s’il est revenu dans sa rue Bernadotte...


          • Sat is Fay 15 décembre 2011 02:34

            Ces putains d’ colons, une planète ne leur suffira jamais.


            • Jean-François Dedieu Jean-François Dedieu 27 novembre 2013 10:40

              En 1999, pour un livre sur Mayotte, en travaillant sur la présence « impérialiste » sur l’océan Indien, des sites et documents étaient disponibles sur le Net (mes débuts avec l’ordi) et l’histoire des Zilois ne pouvait que choquer. merci Damien.

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