Sur l’île d’Elcho, au nord de l’Australie, une peur irrationnelle et inquiétante empoisonne l’existence des habitants. La peur des Galkas et des Marrnggitj. Une peur qui se transmet par téléphone portable ou par mails.
L’île d’Elcho est entourée par la beauté. De longues plages rectilignes bordées de falaises rouges, sur lesquelles viennent dégringoler des forêts d’acacias lèchent lentement une eau turquoise et transparente. Les 3000 membres du groupe Aborigène des Yolngu y vivent actuellement et depuis des siècles une existence mouvementée.
Victimes de maladies étranges, certains de ses membres disparaissent sans laisser de traces, comme si un envoûtement généralisé planait sur cette île et cette communauté.
Le paysage est surréaliste. Des chiens faméliques errent par petits groupes, des vaches paissent dans les jardins en friche, des groupes de jeunes écoutent de la musique, affalés sur des banquettes de voiture.
Des missionnaires ont tenté de leur venir en aide. Maintenant, ce sont une poignée de bureaucrates mal formés, envoyés par Canberra, qui tentent vainement d’y comprendre quelque chose.
Sur l’île d’Elcho, la peur de la sorcellerie est omniprésente. Une paranoïa autour des sorts et des ondes malfaisantes jetés par des sorciers-guérisseurs empoisonne la vie quotidienne des habitants.
Supercherie ancestrale, diront certains visiteurs. Peut-être. Mais la population de l’île d’Elcho y croit dur comme fer.
Une guerre de clan entre deux groupes rivaux de sorciers-guérisseurs a évolué au fil des siècles, jusqu’à maintenant. Avant, le vent, les courants, les serpents étaient les principaux propagateurs des envoûtements. Maintenant, les ondes perfides se propagent par email, par téléphone portable et même par sms.
D’un côté, il y a les « Marrnggitj », les maîtres de la santé, qui réconfortent et soignent, qui aiment le jour, la chaleur, le soleil. De l’autre, les « Galkas », les malfaisants, les assassins, responsables des maladies et de la mort ; la nuit est leur tanière. Ils entrent dans les corps de leurs victimes, et les tuent, lentement, en leur plantant des épines vénéneuses.
Les deux forces en présence évoluent autour de valeurs universelles. Le bien contre le mal. Le bon contre le mauvais. La joie contre la crainte. Si tu vis comme il faut, tu seras protégé par les « Marrnggitj ». A l’inverse, les « Galkas » te feront la peau. En attendant, les deux forces peaufinent leurs stratégies pour mieux terrasser l’adversaire
La mort est annoncée, programmée. La victime sait qu’elle va mourir. La mort surviendra un jour, demain, dans une semaine, dans un mois, dans un an ; toujours inexpliquée.
Les guérisseurs sévissent et agissent aujourd’hui, plus que jamais, porteurs d’une tradition présente, mais invisible. Il demeure toutefois des signes apparents. Pour le renforcer, un nouveau-né sera « enfumé » à sa naissance par la combustion lente de feuilles d’eucalyptus. Un champignon d’un arbre sera utilisé pour combattre les vomissements. Des feuilles d’un arbre guérissent les maladies du foie. Et ainsi de suite. Chaque lundi, on prépare dans le centre de santé une sorte de décoction qui combat la douleur, soigne l’asthme, et prévient l’insomnie. Et parfois, on danse au coucher du soleil pour rétablir l’équilibre et chasser les démons.
Quand ils se sentent malades, les gens creusent un trou et s’enveloppent de papier humide dans le sable chaud. Sept heures plus tard, après la bataille contre l’humidité, ils sont guéris et se sentent forts, comme ressuscités.
Chacun des membres de la communauté sait qu’elle dépend du bon vouloir des « Galkas » ou des « Marrnggitj ». La population vit dans la hantise de déplaire aux « Galkas ». Avant que les lampadaires électriques n’illuminent les rues de la bourgade de Galiwinku, les gens se blottissaient les uns contre les autres autour d’un feu allumé dans un bidon, et se racontaient des légendes et des histoires pour exorciser l’obscurité néfaste.
Les « Galkas » sont aussi des mercenaires. Ils offrent leurs services aux plus offrants, lesquels n’auront rien à se reprocher si la police vient leur chercher des noises. On peut aussi demander la protection des sorciers-guérisseurs « Marrnggitj ». Mais ceux-ci sont vieux, préfèrent vivre en solitaire dans les marges des marais et donc sont difficiles à dénicher.
La médecine traditionnelle des Yolngu s’est développée au cours des siècles autour de la crainte des mauvais sorts. Ces derniers sont d’actualité. On est toujours sans nouvelle d’une dizaine de personnes qui auraient succombé aux maléfices des « Galkas ». La police, impuissante, préfère imputer la responsabilité de ces morts inexpliquées aux crocodiles, aux sables mouvants et aux marais qui grouillent dans les parages.
Un seul email « Galka » envoyé d’un portable ou d’un ordinateur de Darwin peut persuader la victime qu’elle va mourir. Elle en est tellement persuadée, d’ailleurs, qu’elle en mourra certainement.
Pendant des siècles, les Yolngu ont vécu en autarcie. Puis vinrent les missionnaires. Puis arriva… rien de très précis : des années sans règles définies ou absurdes, de subsides et d’aides sociales. Le chômage détruit les espoirs d’une vie meilleure. L’alcool, la violence entre les hommes et les femmes, contre les enfants, la drogue ont achevé de déséquilibrer l’ordre social des Yolngu. Ce déséquilibre actuel est à l’origine de l’augmentation de cette peur irrationnelle et malfaisante.
Alors, quelquefois, au coucher du soleil, ils dansent, le corps couvert d’argile blanche, enveloppés par la fumée des feux d’eucalyptus. Pour exorciser le mal et les « Galka ».
Alors, seulement, l’univers des Yolngu retrouve l’équilibre et l’harmonie.

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