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Euro 2012 : l’Ukraine en stress-test

La coupe d'Europe de football 2012, organisée en commun avec la Pologne, est l'occasion pour l'Ukraine de se moderniser mais aussi de tester en direct ses infrastructures matérielles et humaines. Tiendront-elles le choc ? Certains en doutent compte tenu des 800 000 personnes attendues. Pour le supporteur de l'équipe de France, le touriste, c'est l'occasion de faire connaissance avec ce grand pays varié et encore peu connu. Pour le géopoliticien-voyageur, c'est l'occasion de faire le point sur ce pays tiraillé entre Union Européenne et Russie. Récit.

Je rentre en Ukraine par la frontière avec la Hongrie en ayant pris soin de ne pas prendre le train direct Budapest – Kiev. Le terme de train direct est trompeur puisque l'écartement des rails est plus large dans l'ex-empire soviétique. Dans les fait, cela se traduit par une interminable attente de plus de 3 heures à la frontière. Il vaut mieux prendre le train pour Zahony puis Tchop et de là prendre le train Uzsgorod / Uxgorod- Kiev.

La frontière entre la Hongrie et l'Ukraine est ce qu'on appelle une frontière morte. Très peu de passage. Deux mondes qui s'ignorent de part et d'autre. Seules quelques minorités hongroises coupées en deux en 1919 (traité de Trianon) la franchissent. Le commerce et les échanges entre l'Ukraine et l'Union Européenne passent surtout par la Pologne entre Lvov et Cracovie via Przemysl (prononcer pchémichle). Le petit train de voyageurs à deux wagons franchit des campagnes vides. Sur le bas côté renversé et commençant de rouiller un petit wagon-citerne de Kvas (une bière de pain noir très faiblement alcoolisée dont la recette remonte à 5000 ans)  ; puis la frontière de l'Union Européenne marquée par la rivière Tisza. Du côté ukrainien, deux rangées de barbelés. Le contrôleur hongrois passe mon passeport biométrique dans une machine reliée qui m'autorise à sortir. Soulagenment ! Il est donc encore possible de sortir de ce l'enclôt européen ? Pour entrer en Ukraine, pas besoin de visa : un accord entre l'UE et l'Ukraine, provisoirement non réciproque, facilité l'entrée des habitants de pays de l'UE et de européens en Ukraine pour une durée de 90 jours sans pouvoir excéder 180 jours par an. La convention prévoit a terme la réciprocité pour les ukrainiens voulant se rendre dans les pays de l'UE.

Une magnifique fresque de l'époque communiste orne la petite gare, sorte de tapisserie de Bayeux à la gloire de Lénine et des héros de la narative communiste. On passe sans transition dans le monde cyrillique. Le voyageur est prié de se débrouiller en russe. Le personnel ne parle pas l'anglais. L'heure a changé. L'immense fuseau horaire centre-européen qui va de Brest (France) à Brest (Biélorussie) se termine là. Des agents de banque avec un révolver à la ceinture, de grosses voitures aux vitres noires, des rez-de chaussée grillagés, des magasins qui vendent un peu de tout, des voitures aux marques inconnues : l'Ukraine dépayse d'emblée. 

Il est temps de reprendre la route en direction de Kiev via Lvov - L'viv (Lion en Russe). Il m'est attribué une couchette. Selon la coutume russe, je parle avec un Tchèque en visite dans sa famille et dans ce qui fut jadis la république tchécoslovaque. La lingua franca est déjà le russe et parler anglais ne permettrait pas dans ce cas de converser. On touche là la première grande peur des organisateurs des jeux : si à Lvov, on a déjà romanisé le nom des rues, ce n'est que très imparfaitement le cas à Kiev et que dire de Kharkov et de Donetsk ? La plus grande crainte est la capacité de la police a communiquer avec des supporteurs éméchés. Dans quelle langue ? Des efforts massifs ont été faits mais on est loin du compte. Très très loin !

Les trains du monde russe ont quelque-chose de suranné. Ils roulent à 50 km/h mais circulent toute la nuit.. 1000 km coûtent un peu plus de 10 euros, l'eau chaude est gratuite, il y a toujours du café ou du thé en vente et on dort dans de vrai draps propres sortis de leur enveloppe plastique. Autre chose très appréciable : le responsable non pas du train mais du wagon prend le billet et s'occupe de réveiller le voyageur avant sa gare. On rencontre une seconde caractéristique de l'économie ukrainienne : la machine n'a pas encore remplacé les hommes. Il y a quelqu'un et tous les billets sont contrôlés à la montée dans le train. Le tout automatique qui fait pendant au tout chômage n'existe pas encore en Ukraine. Sauront-ils apprendre de nos erreurs ?

A Lvov, il est 2 heures du matin mais on travaille jour et nuit à la lumière des projecteurs. Il faut que tout soit prêt le 5 juin . Dans la perle de Galicie, "petit Paris" pour la culture et "petit Londres" pour les précipitations, la bière coulera à flots (matchs Allemagne, Danemark, Portugal). La nuit passe et me voici à Kiev – K'iev. La ville s'élargit aux dimensions du Dniepr, scintillante des bulbes d'or des ses églises et monastères. Les stations des trois lignes de métro ont été en partie romanisées : métro qui ressemble au RER. Les stations sont espacées de kilomètres et les rames qui foncent dans les tunnels hurlent et crissent d'acier. Les stations de correspondance entre lignes n'ayant pas le même nom, un étranger n'y comprendra pas grand-chose. En admettant que chaque touriste mette une minute à comprendre et c'est fichu ! Ce qui est possible, c'est que les voyageurs ukrainiens prennent le touriste par le main et l'aide. L'indifférence envers autrui qui sévit à l'ouest n'est pas encore arrivée en Ukraine.

Les innombrables « kiosques » qui étonnaient déjà les voyageurs du XVIIIème siècle par la variété de ce qu'ils pouvaient vendre, sont toujours là : 15 000 pour la seule ville de Kiev. A ceci s'ajoute les vendeurs d'expressos et de « kvas » installés un peu partout : une petite voiture, une machine à expressos, du lait et un ukrainien a fait son gagne-pain. On sent que l'Ukraine est favorable à la petite affaire. Quelque parfum d'enfance du capitalisme flotte ici. On trouve aussi des règles qui changent tout le temps, des « droits de protection » à verser et autres aménités. Selon « the Ukrainian Week » les autorités de la ville ont intérêt à ce que le plus de petits commerces soient hors la loi (laquelle) pour pouvoir les maintenir sous la constante menace d'amende ou de confiscation. Pratiquement pour le voyageur, on peut trouver tout partout à toute heure.

Les jeux sont une fantastique manne financière pour l'Ukraine : 800 000 touristes sont attendus. Pour les Français, il faudra aller dans le Dombass, à Donetsk là où des filles aux cheveux blond décolorés s'habillent légèrement. Les dangers qui guettent cette coupe d'Europe sont assez bien cernés. On ne peut pas savoir comment ça se passera en absence d'un précédent. Les pessimistes craignent :

  1. L'engorgement des centres historiques, les rixes. Que ce soit en Pologne ou en Ukraine les choses peuvent vite tourner à la castagne.

  2. L'effet de la vodka sur des touristes qui n'y sont pas habitués. C'est une coutume ukrainienne que de faire boire le voyageur de passage et de s'amuser des effets produits. 

  3. Les accidents de circulation (un des plus mauvais réseau routier d'Europe)

  4. La langue et l'alphabet et la connaissance très relative de l'anglais notamment parmi la police ou les guichets d'information dans les gares. En gros ! Débrouillez-vous !

  5. L'effet des belles ukrainiennes sur les supporteurs en groupe et notamment les drogues subrepticement versées dans le verre de la victime.

  6. L'effet de l'eau sur l'intestin délicat des supporteurs. L'eau en Ukraine est strictement non- potable même sortie du robinet.

  7. Prévoir des pinces à linge si on doit aller dans les toilettes publiques. Si les polonais ont fait des efforts en matière d'hygiène dont les effets sont enfin perceptibles après 10 ans, l'Ukraine a parfois sur ce plan quelque-chose d'apocalyptique.

  8. Les drogues qui pourraient être consommées par les supporters où distribuées. Le clash culturel entre pays dans lesquels les drogues douces sont toléré et les pays où l'on ne rigole pas du tout avec ça risque de créer des conflits violents avec le police.

  9. Le tourisme sexuel : des activistes du groupe FEMEN ont renversé les seins nus la coupe Henri Delaunay à Dniepopetrovsk pour protester contre ce qui serait selon elles une incitation au développement du tourisme sexuel en Ukraine . Elles ont été vite maîtrisées pour trouble à l'ordre public puis relâchées.

  10. L'auteur de ces ligne a par remarqué la plus totale ignorance des règles de confidentialité concernant le paiement par carte bleue. On ne s'estimera pas gêné en Ukraine de vous prendre votre carte des mains et de taper les chiffres avec la date de validité à votre place. Une bonne mémoire des chiffres et vous risquez de voir votre carte débitée peu de temps ou pire quelques mois après. Là encore le merveilleux voyage risque de se terminer dans la déconfiture. Compte tenu des précédents en Pologne (faux distributeurs de monnaie, micro caméras, copie de pistes au restaurant etc …), la passion du foot risque de coûter cher à certains.

  11. Le marché noir des places. Un scandale de corruption au plus haut niveau de revente de places est en cours d'enquête. La corruption et le dopage sont les plaies du sport, avec des sommes massives d'argent en circulation, comment ne pas être tenté.

  12. La politique internationale s'en mêle avec les différents entre le gouvernement de Yanukovych (qui cherche une voie moyenne entre l'ouest et la Russie) et l'enragée (on pourrait s'essayer au néologisme l' « orangée » Tymoshenko du nom de la révolution de couleur qui l'a mise un temps au pouvoir et qui a failli casser le pays en deux). Il n'u aura pas d'officiels du gouvernement français. 

  13. Il reste l'assurance rapatriement à ne surtout pas économiser dans le cas où l'on se serait fait essorer. Ne pas s'imaginer que l'ambassade de France bougera le plus petit doigt pour venir en aide aux français en difficulté. Pour l'auteur de ces lignes, elle n'a pas été nécessaire et un wagon lits l'a reconduit à la frontière sans encombre. La première partie du voyage fut faite avec une femme de Lvov qui mangeait des bonbons (les russes raffolent des bonbons, gaufrettes, graines de tournesol, petits poissons séchés). La coutume en train est de mettre son picnic sur la table, de le partager avec le voyageur et de faire causette ! On ne s’empêchera de penser que c'est bien sympathique tout ça ! On a le temps de parler et d'apprendre un peu sur le pays.

  14. Reste l'amour du football et quand on aime, on ne compte pas !

  15. Le site http://olravet.fr/cde.php propose pour ceux qui s'y intéressent un bon petit gratuiciel permettant de suivre jour par jour les matchs, imprimer les tableaux. Testé sans virus.


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1 réactions à cet article    


  • calimero 10 juin 2012 18:03

    Ayant parcouru le pays quelques mois, je me permet des petits compléments d’info sur certains points :

    3. Pour rouler sur les routes ukrainiennes faut pas avoir froid aux yeux ! Ce n’est pas tant le mauvais état d’entretien qui pose problème que la manière dont les gens roulent, doublant n’importe où, se rabattant à l’extrême limite. Il n’y a que deux catégories d’automobiles en Ukraine : des vieilles Lada très solides partout et des berlines ou 4x4 modernes : les pauvres et les riches, pas de milieu, contraste saisissant. Ces grosses voitures roulent très très vite sans respect pour aucune règle, sachant qu’en cas de problème il pourront payer la police 100% corrompue : chaque infraction a son prix, c’est juste une question de moyens. En Ukraine tout le monde est corrompu par nécessité : ne gagnant pas assez pour vivre, il faut bricoler.

    4. Effectivement personne ne parle anglais. Le mieux pour s’en sortir est de parler quelques mots de russe, sinon demander aux jeunes : ils ont souvent quelques bases en anglais bien que très lacunaires. A noter : les gens même s’ils connaissent quelques mots n’aiment pas parler en anglais et faire l’effort de quelques mots de russe leur donnera envie de le faire de leur coté avec l’anglais.

    8. Les policiers vont se faire de l’argent c’est tout. Toute infraction a son prix en Ukraine, directement négociable avec le flic qui vous arrête.

    12. L’Ukraine fait partie du monde russe. Cette histoire de révolution orange est une pure fumisterie. Tout le pays parle russe et se sent russe. Seule la région de Lvov frontalière avec la Pologne se démarque : les gens y parlent ukrainien et sont anti-russes dans une optique nationaliste. C’est comme si ici on instrumentalisait le pays basque pour créer artificiellement une « révolution » qui n’aurait de réalité tangible que dans le discours médiatique.

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