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Accueil du site > Culture & Loisirs > Voyages > La route est coupée

La route est coupée

Épopée boumienne !

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L'impossible passage.

Nous suivions notre chemin, allant à l'envers de la flèche bleutée de la boussole. Toujours plus au sud, hardis marcheurs ; il est certain que l'herbe est plus verte en allant ainsi ! Nous avions laissé derrière nous les métropoles et les industries ; la nature retrouvant ses droits, nous espérions trouver notre voie.

Le ciel se parait de toutes les couleurs d'un crépuscule automnal. Quelques nuages venaient donner à notre azur assez de profondeur pour qu'il habille tous les reflets de la terre. Nous allions admiratifs et rêveurs. L'or avait pris possession de la végétation, la fin de l'été se couvrait de beauté, les arbres se faisaient majestueux. L'air était empli d'une quiétude qui pousse les humains à la paix et les animaux à un peu plus de témérité.

Soudain au loin, un murmure, un léger feulement. Une rivière coulait au milieu de notre aventure : un passage qu'il nous faudrait négocier. Franchir l'eau, trouver un gué, oser le passage en allant au deviné. Nous pensions qu'il suffirait de nous mouiller un peu, de retrousser le bas de nos pantalons, de retirer nos chausses ….

Nous approchâmes et l'évidence se fit. La rivière était fleuve, large et parfois profonde ; le courant en cet endroit laissait peu de place au marcheur qui veut affronter les flots. Nous étions au bout de notre périple. Nous aurions pu nous indigner, trépigner de rage ou bien nous lamenter sur le mauvais sort qui se mettait en travers de nos pas. Mais le spectacle qui s'offrait à nos yeux était de nature à faire taire plaintes et récriminations.

Chacun fit silence. Le souffle coupé, les yeux éberlués, le cœur battant devant ce tableau : une œuvre d'art de dame nature. Les couleurs et les parfums, la douceur de l'air et l'ambiance irréelle qui imprégnaient ce lieu, nous réduisaient à l'état de spectateurs admiratifs. Nous en oubliions notre dessein …

Un cri d'oiseau, un appel strident au lointain, la chasse d'une gros carnassier dans l'eau eurent raison de notre méditation. Le désir nous reprit de franchir l'obstacle, d'aller toujours de l'avant vers le sud. Il nous fallait vaincre la Loire, la traverser à pied sec, à défaut de marcher sur les flots ou bien d'écarter les eaux.

Nos n'étions pas le peuple élu. Point de guide spirituel avec nous mais quelques solides ouvriers susceptibles de faire des merveilles à défaut d'un miracle illusoire. Le bois ne manquait pas à l'entour ; il nous fallait nous mettre à la hache tout autant qu'à la tâche. Nous avions opté pour une mince passerelle, un long filament sur la rivière afin de la vaincre sans l'enlaidir.

Les premiers rondins établirent la base d'un assemblage savant. Nous allions jeter un pont entre notre rive et sa lointaine sœur jumelle. Nous plantions les piliers dans l'eau sans grandes difficultés. La partie supérieure cependant nous causa bien plus de tracas. Assembler sans dénaturer, obtenir une passerelle tout aussi fonctionnelle qu'élégante était notre folie du moment.

Après bien des efforts, nous avions franchi quelques pas par-dessus la rivière. Nous étions encore fort loin de notre objectif du moment quand le plus esthète de nous tous déclara sans ambages : « Pourquoi vouloir enlaidir ce lieu béni des Dieux et préservé des hommes ? Poursuivre notre entreprise est pure folie. Regardez combien notre modeste construction inachevée ajoute à la magnificence du cadre. Restons-en là et implantons-nous ici. Nous établirons une communauté de doux rêveur et de joyeux drilles. Ce bout de Loire sera notre havre de paix ! »

Il avait parlé avec si grande conviction et si belle éloquence que nous autres, fatigués sans doute de toujours marcher à la poursuite de l'inaccessible étoile, nous dîmes qu'il serait sage d'écouter sa requête. Le lieu était si beau et paisible qu'il n'était pas nécessaire d'aller plus avant pour quérir le paradis terrestre. C'était là, et nulle part ailleurs, qu'il convenait de fonder notre peuplement.

C'est ainsi que s'établit notre communauté de marcheurs et de marcheuses. Nous nous reposâmes en cet endroit que nous baptisâmes Bout. C'était le terme de notre épopée ; c'est là qu'allaient grandir nos enfants et les enfants de leurs enfants. La Loire en ce lieu faisait si grand méandre qu'il y régnait un climat propice aux belles histoires.

Par la suite et pour des raisons obscures, les géographes ou bien les scribes de l'époque commirent une maladresse coupable : la disparition d'une lettre au patronyme choisi alors par les glorieux ancêtres. Qu'importe, Bou demeure un espace unique où vit une communauté soudée et soucieuse de préserver l'écrin naturel qui est le sien.

La passerelle demeure, souvenir de cet acte fondateur, d'une épopée qui s'est achevée pour jouir éternellement de la beauté d'un site. De générations en générations, elle est entretenue dans son état d'inachèvement initial. Si vous passez par là, venez goûter au bonheur de vivre en ce Bou de Loire. Qu'importe si mon histoire n'est pas vraie, la photographie d'Alain Pavard-Doisneau valait bien un pieux mensonge.

Admirativement leur.


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