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Visages de mer

A l'heure où le littoral français connaît ses heures d'affluence, pourquoi ne pas évoquer les visages qu'offrent nos deux mers à nos yeux admiratifs.

  La Méditerranée

 

O vous qui avez les paupières meutries, hélas !

donnez-vous en festin l'immensité des mers.

 John KEATS

 

Puisque la France a le privilège d'être baignée par deux mers étrangement contrastées, la Méditerranée et la Manche, pourquoi ne pas prendre plaisir à brosser leurs portraits et à évoquer, pour le lecteur amoureux des vastes horizons, ces visages de mers.

C'est d'abord la lumière qui joue le rôle phare. Celle du Sud a quelque chose de triomphal. Elle tombe du ciel comme une pluie éblouissante, elle tranche les couleurs à vif, sans ménagement ; les verts y sont presque violents, les bleus ont une intensité à nulle autre pareille, les reliefs se superposent avec netteté, la pierre irradie une blondeur incomparable et il y a dans l'air quelque chose qui ne cesse pas de chanter. C'est une région de vignes, de fruits et de fleurs qui prend feu aux ardeurs méridiennes, que l'on subit comme un envoûtement, qui délivre ferveur et volupté et dont les nuits sont presque des jours.

Celui qui découvre le Sud pour la première fois est immédiatement séduit par un territoire parcouru de légendes, partagé entre ses terres vinicoles, ses ports enchâssés dans des criques, son semis d'églises romanes et de monastères, ses fontaines, ses villages fichés au-dessus d'abîmes, et, dominant les terres basses de leur sombre fierté, des massifs comme façonnés dans le métal.

Bien différent est le pays normand, son souple bocage, sa campagne qui vient vagabonder jusqu'à l'extrême bord des eaux, ses marais, ses pâtures, ses jardins travaillés aussi savamment que son habitat, ses plages immenses que dénude le reflux, pays végétal comme il en est peu, qui joue avec la mer à qui perd gagne.

Alors que la Méditerranée est versatile et séduisante comme une très belle femme, dont les humeurs chargées d'orages n'ont d'égal que les extases langoureuses, lorsqu'elle offre au regard l'inaltérable beauté qui a fait d'elle la plus louée et la plus chantée des mers, la Manche est d'autre nature.

Ainsi que le sont les femmes de la côte ouest, résistantes et besogneuses, bien qu'un peu raides dans le maintien, sachant l'effort et la rudesse, les longs hivers et les fréquentes pluies, cette mer, forte et épaulée, empreinte la même attitude et leur ressemble comme une soeur. Pas capricieuse, mais dure à la quille, farouche, houleuse et froide, elle se tourne vers un horizon voilé de brumes. Pour elle, le ciel déroule ses dégradés de gris, la gamme de ses pastels, sa lumière tamisée pareille à une musique et comme en proie à une retenue. On a l'impression que mer et ciel cherchent à se confondre dans une étreinte, alors que la Méditerranée se plaît davantage à se contempler dans le miroir bienveillant qui la renvoie.

Autre différence entre ces mers qui baignent notre littoral : alors que l'une est en partie orientée au levant, vers la lumière qui naît, la terre qui commence, l'or des premières lueurs, le printemps du monde, la puissance d'un soleil qui monte et se déploie ; l'autre regarde vers le couchant, la fin du jour, l'automne du monde, la terre qui finit, le crépuscule marqué par le flamboiement de ses ultimes rayons. Aussi l'homme d'un pays, qui est le point de rencontre du jour et de la nuit, sera-t-il fatalement attiré par le départ, appelé par ce quelque chose qui fait revivre et renouvelle...

Malgré ce qui les oppose, nos deux mers ont en commun leur respir, les bateaux qui hissent les voiles, le cri rauque des oiseaux du large. Si bien que le promeneur attardé, qui pose son regard vers les lointains, est-il captivé par la mouvance du flot " toujours recommencé ". Rien de fixe, rien de précis, seulement l'onde qui ne se laisse capter ni par la grève, ni par le port. Ici est le lieu d'expansion de l'imaginaire, où se fait et se défait l'inattendu et où la notion d'impossible n'est là que pour contredire le possible. Bravade éternelle de l'ailleurs et de l'autre part où nos rêves s'acharnent à se construire.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

P1060607.jpg 

  La Manche




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