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Carlo Revelli : « Le journaliste n’est pas le seul qualifié pour traiter de l’information »

Entretien avec Carlo Revelli
Fondateur d’AgoraVox

Le Mensuel de l’Université : Certains observateurs considèrent que le journalisme participatif est davantage une mode qu’une révolution médiatique. Que leur répondez-vous ?

Carlo Revelli : Qu’ils se trompent, bien sûr. Le journalisme participatif n’a rien d’une mode. Il est la résultante d’une double évolution majeure, à la fois technologique et sociologique. La démocratisation de l’Internet, l’apparition des blogs, le développement du numérique sous toutes ses formes, le fait que vous puissiez par exemple très facilement enregistrer puis podcaster cette interview, tout ceci a considérablement accru les possibilités de s’exprimer, de communiquer, d’échanger.

Or, cette réalité technologique nouvelle a permis à un phénomène sociologique plus profond de se concrétiser. Dans nos sociétés occidentales, une certaine forme de méfiance vis-à-vis des médias traditionnels s’est progressivement développée et, avec elle, son corollaire : le souhait du citoyen de ne pas subir l’information mais d’y participer. Le journalisme citoyen, ou participatif, permet, grâce aux nouvelles technologies, de donner corps à cette demande. Il n’a donc à mon sens rien d’éphémère ; il marque au contraire le début d’une ère médiatique inédite. Agoravox a été lancé parce que nous avons très tôt pris au sérieux cette évolution.

LMU : Agoravox a été fondé sur un principe de transparence mais reste relativement discret sur son modèle économique actuel et sa gouvernance. Pouvez-vous présenter ce modèle en quelques mots ?

Carlo Revelli : Agoravox a été créé en 2005 dans le cadre de Cybion, une société de veille et d’études sur Internet que j’ai créée en 1995 avec Joël de Rosnay et dont nous sommes tous les deux les actionnaires majoritaires. Cybion a investi dans le lancement d’Agoravox de façon autonome pour conserver l’indépendance du projet, il nous a en effet paru nécessaire de ne pas faire appel à d’autres investisseurs.

LMU : Indépendamment du mode de fonctionnement éditorial, clairement présenté sur le site, comment sont faits les choix stratégiques ?

Carlo Revelli : Il faut comprendre que, compte tenu du caractère sans réel précédent du site, Agoravox a longtemps fonctionné sur un mode assez inédit. Il n’existe pas de comité de direction au sens propre mais nous avons mis en place un triple filtre assez original et qui est la base de notre politique éditoriale. Ce qui n’empêche nullement le dialogue et la concertation. L’idée, par exemple, de créer une fondation vient de moi. Mais elle a été discutée avec mes principaux collaborateurs et avec Joël de Rosnay. Et un dialogue public s’est engagé directement sur le site d’Agoravox sur cette question.

LMU : Pourquoi créer une fondation ?

Carlo Revelli : Cette idée fait suite à une critique récurrente de la part de certains internautes sur le caractère prétendument opaque du fonctionnement d’Agoravox. A cette idée d’autonomie s’ajoute celle, complémentaire, d’indépendance : il n’est pas sain de fonctionner avec des fonds d’investisseurs pour faire vivre un site comme le nôtre. Il faut être cohérent avec le modèle de journalisme participatif que nous défendons. Toute proportion gardée, nous nous inspirons donc des modèles de la fondation Wikipédia ou de la fondation Firefox.

LMU : Qui rémunère l’équipe d’Agoravox ?

Carlo Revelli : Pour l’heure, c’est Cybion. Une partie de l’équipe se consacre à Agoravox. En fonction des périodes, cela peut aller de quatre à sept salariés mais notre force sont les milliers de rédacteurs qui nous proposent chaque jours plusieurs dizaines d’articles. La création de la fondation permettra de dissocier Agoravox et Cybion. La fondation disposera de son propre mode de fonctionnement et de ses propres ressources, liées entre autres, aux dons, au mécénat et à la publicité.

LMU : Quel est le point de vue des auteurs sur la publicité ? Vous a-t-on reproché de faire de l’argent grâce aux articles rédigés gratuitement par vos auteurs ?

Carlo Revelli : L’idée n’est pas de dégager du profit sur leur dos ! Ces sommes seront réinvesties dans la fondation, notamment pour améliorer le site et le développer. Sans adopter de posture anti-capitaliste, il me paraît clair qu’il faut déconnecter la production d’information avec la quête de rentabilité.

LMU : Quel regard portez-vous sur l’essor des médias participatifs ?

Carlo Revelli : Il est vrai que beaucoup de sites se sont lancés dans l’information participative, comme Cafebabel, ou Le Post, etc. Pour Agoravox, c’est plutôt une bonne nouvelle : cela confirme que l’idée que nous nous faisions du webjournalisme au moment de la création du site en 2005 était la bonne, contrairement à ce que beaucoup de professionnels affirmaient à l’époque....

D’autres sites, comme Bakchich, Mediapart ou Rue89, intègrent la dimension participative un peu à la marge. Ils ont été lancés par des journalistes de qualité venus de la presse écrite qui ont transposé leurs pratiques professionnelles sur le web, en commençant par donner une ligne éditoriale précise à leur média. Agoravox n’est pas animé par des journalistes et ne souhaite pas déterminer une ligne éditoriale unique compte tenu du nombre de rédacteurs et de leurs différences d’opinions, d’origines et de sensibilités.

Cela dit, il est à noter que le participatif est souvent critiqué par certains journalistes professionnels notamment quand il commence à prendre une place trop importante sur un site... Je n’ai rien contre le métier de journaliste, mais il ne rend pas forcément service à lui même en affirmant qu’il est le seul qualifié pour traiter de l’information. Affirmer cela équivaut à dénigrer, d’une part un tas d’autres métiers qui sont dans le domaine de l’information et qui savent la traiter, et d’autre part c’est sous-estimer une grande partie de la population qui est assez intelligente pour respecter quelques règles de bases (vérifier, recouper l’information, aller aux sources, distinguer l’opinion).

Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui les internautes ne veulent pas être systématiquement pris par la main, ils ne veulent pas qu’on leur dise pour eux ce qui est bien, ce qui est mal, ce qu’ils doivent lire etc. Ils veulent être acteurs et les lecteurs sont aussi des acteurs, ils doivent réfléchir à la véracité des infos, à leur complexité, à leur contexte...

LMU : Comment voyez-vous évoluer Agoravox dans les années à venir ?

Carlo Revelli : J’aimerais structurer davantage le fonctionnement participatif actuel du site. J’aimerais aussi que nous lancions plus d’investigations de long terme, en faisant appel, si besoin est, à quelques mécènes. Nous allons aussi essayer de généraliser le concept d’Agoravox à d’autres pays, à commencer par l’Italie. Nous allons également mettre à la disposition de tous des outils et des méthodes pour que n’importe quel internaute puisse créer son propre média participatif de façon indépendante d’Agoravox, dans une logique d’open source.

LMU : Pensez-vous vivre un jour d’Agoravox ?

Carlo Revelli : Ce n’est pas mon objectif premier même si, c’est vrai, je me consacre aujourd’hui pleinement à Agoravox. Je ne fais pas cela pour gagner de l’argent. Mais je veux que le projet soit économiquement rentable, car sinon il ne durera pas. Et nous sommes très proches de la rentabilité cette année.

LMU : Vous êtes confiant ?

Carlo Revelli : Oui. Sans même chercher à faire du profit, la publicité, quelques mécènes et l’apport de dons permettra à Agoravox d’avoir un modèle économique stable et pérenne. Ce que j’évalue encore assez mal, ce sont les montants des dons que la fondation pourra attendre du grand public. En France, en dépit des importants avantages fiscaux qui sont attachés aux dons, les gens sont moins habitués à donner à des fondations qu’aux Etats-Unis ou en Angleterre.

LMU : A propos de modèle économique, quel regard portez-vous sur Mediapart, qui a fait le choix de l’accès payant à l’information ? Ce modèle médiatique vous paraît-il en phase avec la nature du web ?

Carlo Revelli : Indépendamment de la qualité éditoriale du projet, j’ai quelques doutes sur le fait de parvenir à faire payer aux internautes des sommes relativement importantes pour avoir accès à de l’information. Demander plus de 100 euros par an pour un abonnement, ce n’est pas rien, me semble-t-il.

LMU : Edwy Plenel estime que faire payer l’internaute permet de financer l’indépendance du site et la qualité des informations diffusées, de dénicher par exemple des scoops.

Carlo Revelli : Pourquoi pas. La démarche d’Agoravox n’est pas la même. Nous donnons la parole aux citoyens et nous lançons des enquêtes d’investigation participatives de longue haleine. Je crois moins à l’utilité du scoop et je m’interroge même sur la pertinence de ce terme appliqué à Internet. Une information originale ne le reste pas très longtemps sur le web, car, sitôt diffusée, elle est tout de suite reprise par des milliers de blogs et de sites.

LMU : Agoravox restera donc gratuit.

Carlo Revelli : Naturellement. Pour ma part, je n’envisage pas de lancer un site payant.

LMU : Le payant vous parait donc voué à l’échec ?

Carlo Revelli : Je ne dis pas cela. Il faut l’expérimenter au cas pas cas. Ce modèle économique peut marcher. Pour autant qu’on puisse en juger, le site de Daniel Schneidermann, « @rrêt sur images » a l’air d’assez bien fonctionner. Il est vrai qu’il a emmené avec lui une communauté de lecteurs et de téléspectateurs fidèles. Je souhaite en tous cas bonne chance à toutes ces initiatives.

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PS:

Le Mensuel de l’Université



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