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Accueil du site > Qui sommes-nous ? > On parle de nous > Dans la presse > Le pilotage de l’informatique par le cerveau est déjà une (...)

Le pilotage de l’informatique par le cerveau est déjà une réalité

Journal du Net

Propos recueillis par Antoine Crochet-Damais .

L’entrepreneur nous brosse sa vision des grandes mutations technologiques actuelles. Droit d’auteur, mutation des médias, biotique, biométrie... Passe en revue les grandes questions du moment en rapport avec son dernier livre : La révolte du pronétariat.

Dans votre livre, qui désignez-vous par "infocapitalistes" et "pronétaires" ?
Joël de Rosnay. Les pronétaires, mot formé à partir de ceux qui sont pour et sur le Net, sont capables de produire des contenus numériques en compétition avec les professionnels. Ils défient ainsi les pouvoirs industriels traditionnels. Ceux des majors de la musique notamment, ceux que j’appelle les "infocapitalistes" parce qu’ils sont propriétaires des contenus, des droits de diffusion et des grilles de programme.

La lutte des classes, aujourd’hui, êtes-vous sûr ?
Non, j’ai choisi ce terme et ce titre de manière à provoquer le débat. Le rapport de force entre pronétaires et infocapitalistes n’a que peu de choses à voir avec la lutte des classes décrite par Marx au sens économique et conduisant à des enjeux vitaux.

Comment s’est réparti votre travail avec Carlo Revelli sur ce livre ?

J’ai eu l’idée du livre. J’ai rassemblé toute la documentation, écrit les trois quarts du livre. La collaboration de Carlo Revelli a principalement porté sur la partie concernant AgoraVox et les techniques de push et de pull pour obtenir de l’information, ainsi que sur les méthodes de veille.

Vous parlez de veille intelligente. Comment la mener ?
Face à l’infopollution, c’est-à-dire à la pléthore d’informations, nous devons tous filtrer, sélectionner, rendre pertinente l’information. Il existe pour cela des méthodes, des logiciels, des moteurs de recherche, des forums d’échange. C’est ce que, avec Carlo Revelli, nous avons essayé de synthétiser dans la démarche de la société Cybion.fr que nous avons créée il y a presque une dizaine d’années.

Parmi vos autres sujets de prédilection : la biotique... où en est-on aujourd’hui ?
D’abord, pour en savoir plus sur ce thème, je vous propose de visiter mon site Web : www.derosnay.com et de taper dans "articles" le mot clé "biotique". Je rappelle qu’il s’agit du mariage de la biologie et de l’informatique pour favoriser les interfaces homme / machine et des circuits électroniques moléculaires pour les ordinateurs du futur. Ces recherches explosent actuellement dans des dizaines de laboratoires dans le monde, en particulier grâce à l’essor des nanotechnologies.

"Potentiel du Web 2.0" : peut-être vaudrait-il mieux, tout d’abord, crever la baudruche qu’est cette appellation sans fondement, non ?
Je suis d’accord avec vous, c’est un terme marketing pour les sociétés de logiciel et de matériel, je préfère penser à la réappropriation du Web par les pronétaires ! Appelez-le "notre Web" si vous le voulez, plutôt que Web 2.0 !

Une nouvelle bulle est-elle en train de se créer ?
C’est possible, mais elle pourrait très bien ne pas exploser.

Quelles sont les cybertribus dont vous parlez dans votre livre ?
Ce sont tous les groupes qui se constituent à partir de la blogosphère : amateurs de musique, d’art, de voyages, de livres, de technologies. Il me semble que plus le monde se "mondialise", plus il se "tribalise".

Ce qui va à l’encontre des prédictions du début des années 1990, selon lesquelles le Web serait une immense machine à homogénéiser. Aujourd’hui, on observe tout le contraire. D’où les tribus auxquelles nous appartenons tous désormais, quels que soient nos fonctions et rôles dans les différentes couches de la société.

Qu’est-ce que vous appelez la "nouvelle nouvelle économie" ?
L’économie traditionnelle s’est fondée sur la gestion de la rareté. D’où l’invention des économies d’échelle permettant la production de masse à partir d’usines centralisées, fabriquant des produits standard et distribués en masse tout en étant soutenus par une publicité de masse. Depuis 50 ans, nous vivons sous le pouvoir des mass media : TV, radio, édition, téléphonie, publicité.

Avec la société du numérique, tout change. Les pronétaires sont dotés d’outils numériques de production professionnelle : musique, vidéo, texte. Les économies d’échelle se transforment en diffusion de masse de produits numériques qu’on appelle des plates-formes, par exemple Netscape ou Explorer. La valeur ajoutée naît du partage massif de telles plates-formes. La nouvelle nouvelle économie va donc naître à partir de flux massifs sur des sites gratuits, intéressants et "fun", à partir desquels il sera possible de vendre des services personnalisés à très bas prix.

Les consommateurs satisfaits en parleront, c’est le buzz (bouche à oreille). D’où mon équation : Flux + Buzz = Bizz (business). En d’autres termes, il vaut mieux vendre 10 centimes d’euro un produit à 10 millions de personne avec 90% de marge (ce qui fait 900 000 euros) que 10 euros à 10 000 personnes avec 30% de marge en raison des coûts d’investissement et de marketing, ce qui ne ferait que 30 000 euros. Voilà la base de la nouvelle nouvelle économie.

Croyez-vous que l’on puisse "échapper" à ce pouvoir des mass media ?
Un des moyens d’échapper au pouvoir des mass media est de renforcer celui des médias des masses, par notre contribution à tous. Permettez-moi d’ajouter, en paraphrasant une formule célèbre : "Pronétaires de tous les pays, unissez-vous !"

Avec AgoraVox, vous mettez en péril le journalisme "traditionnel"...
Je ne le pense pas. Le journalisme traditionnel va devenir complémentaire du journalisme citoyen. Chacun a besoin de l’autre. On assiste déjà à des collaborations entre de grands médias et des journalistes amateurs faisant partie de ce que j’appelle "le néo-journalisme collaboratif".

Ce type de journaux en ligne ne tuera pas la presse traditionnelle qui bénéficiera toujours de sa marque, de la confiance des lecteurs, de ses références et de sa capacité de médiation.

Va-t-on assister à un éclatement des grosses chaînes de médias ? Aux Etats-Unis, Murdoch rachète les blogs autant que les journaux ?
C’est tout à fait possible. On va assister à une production décentralisée. Ce qui est de bon augure. Les monopoles sont ébranlés, les structures pyramidales aussi. Tant mieux pour l’avènement des réseaux collaboratifs d’intercréativité.

Quelles sont, d’après vous, les initiatives les plus pertinentes en ce qui concerne le développement des nouvelles technologies ouvertes à tous ?
Les logiciels libres évidemment, la téléphonie gratuite - de type skype.com -, la télévision en P2P utilisant les logiciels comme BitTorrent pour télécharger des séquences vidéo, les licences de type " creative commons " pour échanger gratuitement des oeuvres numériques...

Des logiciels comme Typepad ou Movable Type également, pour faciliter l’usage des blogs. Les logiciels de podcasting pour diffuser des interviews ou de la musique. En résumé, tous les outils logiciels ou matériels qui favorisent l’essor des médias des masses et l’intercréativité.

Est-ce que, demain, le cerveau pourra piloter un ordinateur directement ?
C’est déjà le cas. Des chercheurs ont connecté des neurones en culture avec un programme flight simulator et ont permis de maintenir l’assiette de l’avion par reprogrammation bio-informatique en quelque sorte. Michael Nicolelis, de la Duke University, a connecté le cerveau d’un singe à un bras robotique, placé à 1000 kilomètres, permettant à ce singe de saisir, par la pensée, des fruits se trouvant devant la caméra de télévision qui renvoyait une image couleur sur l’écran placé en face de lui.

De nombreuses expériences de ce type ont été réalisées dans le monde. Elles offrent beaucoup d’espoir aux handicapés en leur permettant de contrôler leur environnement. Mais elles sont aussi lourdes de menaces car elles intéressent bien entendu les militaires et pourraient conduire, si on agissait de l’extérieur vers le cerveau, à une manipulation du corps humain.

En résumé, ces techniques, très avancées, sont désignées sous le terme général de BMI - Brain Machine Interface - ou BAT - Brain Activated Technology . Faites une petite recherche sur Google pour en savoir plus à partir de ces mots clés ou lisez les extraits de mon livre L’homme symbiotique - 1995 Edition du Seuil sur www.derosnay.com "livres".

Comment observez-vous la tendance en faveur de la convergence des canaux de communication et informatiques ?
J’étudie cette convergence depuis plusieurs années. Il ne s’agit pas seulement de la convergence liée au numérique mais aussi de celle attachée à des modules physiques s’interconnectant les uns avec les autres.

Par exemple : un senior sous surveillance médicale peut porter une veste dotée de bio-capteurs permettant de mesurer certains paramètres physiologiques. Ces données sont transférées par Internet, par Bluetooth ou Wi-Fi ou même par un téléphone portable. Si cette personne a un accident dans un jardin ou sur une route isolée, le repérage de sa position par GPS permettra à l’ambulance de la secourir.

Voici donc une convergence entre des capteurs biologiques, des wearables - vêtements constitués de tissus intelligents -, des portables ou émetteurs récepteurs sans fil, des satellites de géolocalisation, des réseaux Wi-Fi, etc. Voilà ce que j’entends par la convergence de modules physiques interconnectés dans un système de communication intégré.

Signification du terme "biotics" ?
J’ai formé le terme biotics à partir de biologie et informatics, traduction de informatique en anglais. J’avais d’abord proposé, dans plusieurs articles écrits entre 1982 et 1984, le terme biotique pour illustrer ce mariage improbable à l’époque de la biologie et de l’informatique. Voir la section consacrée à ce thème sur mon site avec une bibliographie à jour.

La société de conseil que j’ai créée et qui s’est spécialisée dans la prospective sur les nouvelles technologies - bio, info, éco et nano - porte le nom de Biotics.

Quel est votre rôle auprès du directeur de la Cité des sciences ?
Je suis le conseiller du président de la Cité des sciences et de l’industrie, après en avoir été pendant plusieurs années le directeur, notamment du développement et des relations internationales, puis de l’évaluation et de la prospective.

Mon rôle consiste principalement à réfléchir aux nouveaux thèmes d’expositions, à contribuer à la communication de la Cité vers l’extérieur, à entretenir des relations institutionnelles avec nos grands partenaires et à intervenir régulièrement comme conseiller scientifique ou conférencier sur les grands sujets de société qui intéressent le personnel de la Cité et ses visiteurs.

Sur quels projets d’exposition travaillez-vous actuellement avec la Cité ?
Nous fêtons notre vingtième année d’existence, pendant laquelle nous avons accueilli 60 millions de visiteurs. Nous recevons 3,5 millions de visiteurs par an. Nous avons battu tous les records de fréquentation en 2005 grâce à des expositions comme Crad’Expo ou Star Wars.

Nous avons actuellement une gamme d’expositions variée : l’ombre à la portée des enfants (une sorte de maison hantée expliquant le rôle de l’ombre dans notre vie), biométrie (de l’empreinte à la lecture de l’iris et bientôt à l’ADN), le verre dans l’empire romain, les risques sismiques dans les tremblements de terre et les tsunamis. Nous ouvrirons très prochainement une exposition sur l’eau, une autre sur l’environnement et les ressources renouvelables...

Que pensez-vous du "débat" actuel sur le droit d’auteur ?
Il relève d’un monde qui n’est plus le même. Le passage de l’univers des objets à celui du numérique change radicalement les "règles du jeu", économiques et juridiques. 230 ans après Beaumarchais, il nous faudrait un Beaumarchais du numérique. Nous changeons d’échelle. Ce qui s’appliquait à des centaines de consommateurs de CD sous copyright doit être transposé à des dizaines de millions de téléchargeurs afin de reconnaître aussi leurs droits et leurs obligations.

N’oublions pas l’équation Flux + buzz = Bizz. Le P-DG d’un major de la musique a dit (Le Monde du 7 mars 2006) : "Non, le Net ne tuera pas les labels". Il voulait dire par là que, alors que son marché il y a quelques années reposait sur des CD, des cassettes vidéo et audio, et plus récemment des DVD, le marché d’aujourd’hui se développe sur une multiplicité de produits et de services associés, mêlant le gratuit, le payant à bas prix, le payant à prix fort, et comprenant des téléchargements payants, des sonneries de téléphone, des jeux vidéo, des tournées, des concerts, du marketing et du sponsoring intéressant des industriels, etc.
Les gouvernements devraient plus se préoccuper de "catalyse" que de répression. A savoir, accompagner un mouvement irréversible, le laisser se stabiliser, et réglementer modérément, plutôt que de légiférer dans l’angoisse des nouvelles technologies. Souvenons-nous du disque vinyle et de la radio, les producteurs de disque étaient contre la diffusion de la musique par les radios, c’est maintenant une des plus grosses sources de leurs revenus.

Souvenons-nous d’Hollywood et de la télévision, refusant la licence de leurs films sous prétexte que si les gens voient les films à la télé, ils n’iront plus dans les salles. Souvenons-nous enfin des maisons d’édition et de photocopieurs, ils allaient tuer le livre ! Rien de tout ceci ne s’est produit. Pas de loi donc dans l’angoisse des nouvelles technologies, pas de loi sous la pression des industriels, les pronétaires sauront rappeler les erreurs commises dans le cadre d’une répression disproportionnée par rapport aux enjeux de la civilisation du numérique.

Qu’en est-il des technologies biométriques, jusqu’où pouvons-nous aller ?
Les technologies biométriques, telles qu’elles sont actuellement exposées à la Cité des sciences, reposent traditionnellement sur l’empreinte digitale, mais plus récemment par exemple sur la structure de l’iris, la forme des oreilles, le dessus de la main, voire la signature électronique. Mais d’autres technologies existent notamment sur la reconnaissance de la voix, d’un visage ou de l’odeur du corps.

Les ordinateurs très puissants aujourd’hui peuvent dans un temps très bref comparer les traits d’un visage à des informations stockées dans des bases de données, des nez artificiels détecter l’odeur caractéristique de chaque personne (résultant de son alimentation, de ses produits de toilette ou cosmétiques) ou encore les caractéristiques de sa voix.

Mais attention, de nouvelles techniques vont entrer en jeu, encore plus indiscrètes. En effet, en marchant, nous laissons derrière nous des poussières, des cheveux, des pellicules, des squames, à partir desquels des prélèvements d’ADN peuvent identifier un individu sans qu’il s’en doute.

Big Brother est déjà parmi nous ! La biométrie peut avoir de grands avantages pour la sécurité ou contre le terrorisme, mais conduire à une société de "flicage" permanent où la traçabilité permettra de suivre les individus dans leurs démarches les plus courantes. La vigilance s’impose, et donc l’information, qui constitue la base de la prise de responsabilité. C’est notre mission à la Cité des sciences en présentant ce type d’exposition.

Avez-vous un blog ?
En réponse à de nombreuses questions sur mes derniers livres, voici leurs blogs : pour le livre sur la longévité, écrit avec J.L. Servan-Schreiber et F. de Closets (Une vie en plus, Edition du Seuil, 2005), le blog est www.unevieenplus.com.

Pour La révolte du pronétariat, Des mass media aux médias des masses, le blog est www.pronetaire.com. Le journal citoyen en ligne est www.agoravox.com. Je n’ai pas de blog personnel et n’en ferai pas pour le moment, je suis satisfait avec mon site traditionnel www.derosnay.com que je mets régulièrement à jour.

Joël de Rosnay : Merci à tous pour ces intéressantes questions, rendez-vous sur les blogs pour continuer le dialogue.




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