L’indépendance de l’individu à l’égard de nombreuses formes de pression
étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du
bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n’auraient
même pas imaginé ; il est devenu possible d’élever les jeunes gens selon
ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l’épanouissement
physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels,
l’argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix
des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de
quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien
commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la
nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?
Même la biologie nous enseigne qu’un haut degré de confort n’est pas bon
pour l’organisme. Aujourd’hui, le confort de la vie de la société
occidentale commence à ôter son masque pernicieux.
La société occidentale s’est choisie l’organisation la plus appropriée à
ses fins, une organisation que j’appellerais légaliste. Les limites des
droits de l’homme et de ce qui est bon sont fixées par un système de
lois ; ces limites sont très lâches. Les hommes à l’Ouest ont acquis une
habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi,
bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées
à comprendre pour une personne moyenne sans l’aide d’un expert. Tout
conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est
considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu’un se place du point de
vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que
cela pourrait n’en être pas moins illégitime. Impensable de parler de
contrainte ou de renonciation à ces droits, ni de demander de sacrifice
ou de geste désintéressé : cela paraîtrait absurde. On n’entend pour
ainsi dire jamais parler de retenue volontaire : chacun lutte pour
étendre ses droits jusqu’aux extrêmes limites des cadres légaux.
J’ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire
qu’une société sans référent légal objectif est particulièrement
terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant
pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des
possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle
pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout
entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère
de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de
l’homme.
Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre
siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale
légaliste.