Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la
Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à
l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature
charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en
s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel,
avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée
notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en
l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur
sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne
naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses
besoins matériels.Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique
et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins
humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés
hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie
n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent
laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride
souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le
moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un
certain nombre de nouveaux.
Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine
naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la
croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la
liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise
constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle
passé.
Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une
émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles
chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats
devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec
succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu
complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu
et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de
la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se
retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse
politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de
l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère
morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n’aurait pu
encore soupçonner au XIXème siècle.
L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste,
il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés
d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que
Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme
naturalisé. » Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On
voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout
type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à
l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une
concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche
prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les
promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un
grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un
rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la
pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du
développement matérialiste. (...)
Je ne pense pas au cas d’une catastrophe amenée par une guerre mondiale,
et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi
longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil
paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités
quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà
présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience
humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.
Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme
imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de
vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs
qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la
route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience
s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure
qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.
Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations
politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons
de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du
Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui
est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les
principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si
l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur,
il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la
mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non
pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs
moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais
l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le
chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout
spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y
étions entrés.