• samedi 26 mai 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
4%
D'accord avec l'article ?
 
96%
(756 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

3919

Témoignage de la violence qui m’a été faite, afin de dire et dénouer la honte et la complexité des sentiments qui nous hantent...

Fleur 17 ans. Montée à Londres au printemps pour m’inscrire dans une grande école à la rentrée et commencer à chercher un logement. Invitée par des copains à une soirée, je rencontre C., étudiant étranger, en génie civil.
Coup de passion total, immédiat, réciproque. 3 jours après, la question de l’école et du logement étant, de fait, réglée, je rentre en France.

Septembre, installation à Londres : mélange de bohême, de dolce vita, d’émerveillement.
Cet amour total me métamorphose. La chenille devient en quelques semaines papillon.
C. est beau comme un dieu grec, grand, cultivé, engagé, raffiné, bourré d’humour, courtois. Ravageur. Toutes mes copines craquent devant cette apparition. Je ne crois pas ma chance, embrasse l’ombre de ses pas et manque de me rompre le coeur chaque fois que je l’entends approcher...

Un soir de novembre, C. rentre à la maison à une heure tardive inhabituelle et un peu éméché. Il me demande où j’ai passé ma journée. Je lui conte mes cours, mon baby-sitting, mon après-midi au cinéma, mon shopping miam miam à la supérette du coin, sans me douter de rien.

Il se lève en silence, s’avance vers moi et me balance de toutes ses forces contre le radiateur à l’autre bout de la pièce.
Je suis en état de choc, non pas en raison de la brutalité de l’attaque ou la douleur fulgurante, mais d’incrédulité. Il me regarde comme si c’était la première fois qu’il me voyait, mais avec une détresse infinie dans le regard.
Et s’effondre à côté de moi en s’excusant.

Il bafouille que ses copains étudiants, étrangers comme lui, lui ont soufflé, jour après jour, de ne pas me faire confiance "les Françaises sont légères, celle-ci est particulièrement délurée, d’ailleurs elle nous fait des avances chaque fois que nous venons vous voir et dès que tu quittes la pièce...".

Et qu’aujourd’hui, l’un d’entre eux m’aurait vue sortir d’un petit hôtel de Earls Court avec un mec. Eberluée et prête à tout excuser, à tout comprendre, je me justifie, je ri, je le prends dans mes bras, je l’assure de mon amour. Je le console ! Il pleure. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Je ne me suis jamais vue ainsi.

Le lendemain, dans la salle de bain, je dénude mes épaules zébrées de noir. Un rien plus haut et je me rompais le cou.
Nous n’en parlons pas.
Un mois plus tard, ça recommence.
Même prétexte. Scénario différent, gifles à tomber par terre, coups de pieds. Puis de nouveau crises de larmes de part et d’autre.

Cette fois-ci, je réalise que quelque chose de très grave s’est mis en route. Je n’ai personne à qui parler. Seule et perdue dans Londres, je viens de perdre mon seul confident devenu mon bourreau. Mais je l’aime passionnément et ne peut me résoudre à le quitter.

Entre-temps, je prends l’habitude de noter heure par heure mon emploi du temps, avec les numéros de téléphone des personnes rencontrées, si jamais C. voulait contrôler mes journées.

Je ne sors plus, je ne vais plus au cinéma, j’ai peur d’aller prendre un café avec une copine, peur qu’elle se transforme sous mes yeux en homme et que C. apparaisse juste à ce moment-là.

Je sombre dans la panique, dans la paranoïa.
C. est désespéré de son côté. Un soir, nous nous promenons le long de la Tamise, et je cherche à reparler avec lui de ce qui s’est passé. Il se tape la tête contre un mur jusqu’à s’éclater le front. Je suis malade, me dit-il. Je suis jaloux à crever. Je ne peux plus te faire confiance. Ma tête est en miettes. Au propre et au figuré. Il se casse en deux, en sanglots. Je le console de nouveau, je ne sais plus quels mots prononcer pour la millionième fois.

Mais il est déjà loin, enfermé dans ses ténébres.
Trois semaines plus tard (dieu, que mes souvenirs sont aigus), il disparait trois jours et trois nuits sans donner de nouvelles. Je ne sais pas si je dois espérer son retour de toutes mes forces ou profiter de son absence pour prendre la fuite.
Je l’aime et je suis morte de peur.

Il rentre un soir, un cigare au bec, l’air très content de lui, les poches bourrées de fric "gagné au billard". Et m’offre une semaine de vacances et de sérénité. Je n’ose plus rien demander. Je vis un mauvais scénario dans un film improbable.

C’est le printemps. Les scènes de violence s’enchainent à présent avec une régularité dans le temps, comme un accès de fièvre qui va et qui vient à date fixe. Je vis à côté de mes pompes. Je le protège. J’ai appris à étouffer mes cris afin que personne ne puisse "nous" entendre.

Un jour, il m’accuse d’avoir tenté de l’empoisonner et décrète que dorénavant, il mangera de son côté et ne touchera plus à rien que j’ai touché avant lui.
Je me révolte. Une effroyable scène s’ensuit. Effroyable, car ce n’est plus un homme enfoncé dans sa folie qui s’attaque à moi, mais un tueur.

Un tueur, c’est quelqu’un qui vous plaque au sol et vous regarde dans les yeux avec la mort plaquée sur le visage. C’est l’absolue certitude que cette fois-ci, c’est la bonne.
C’est mon cerveau qui tourne à mille à l’heure, échafaudant tout à la fois un plan de fuite, un regret hurlant de n’être pas partie plus tôt, un coup bas pour me libérer, une façon de me protéger la tête et le cou à tout prix, des paroles à prononcer de suite pour qu’il ne me tue pas. J’arrive à rouler sur moi-même, et c’est mon dos et l’arrière de ma tête qui prennent coups de poings et coups de pieds puis coups de poings à nouveau. Ceci se passe sur le sol de la cuisine.

Dans sa folie, il ne pense même pas à attraper un couteau ou une chaise. Je me roule en boule, demande pardon, hurle n’importe quoi, gémi comme un petit animal. Il quitte la pièce, claque la porte en partant.Cette fois-ci, je suis en sang, méconnaissable, aveuglée, brisée. Je me traîne jusque dans la chambre, hors de souffle. Remplis mon sac n’importe comment, prends mes papiers, mes clés. Il fait nuit.

Je saute dans le bus 38 vers la Gare Victoria. J’évite le regard des gens, cachée dans mon col. Mais les Londoniens s’en foutent ou en ont vu d’autres et personne ne s’avise de moi. Arrivée à la gare, un train de banlieue direction la banlieue de ma prof de littérature. Tant pis si elle n’est pas là, je l’attendrais toute la nuit devant sa porte s’il le faut. Je ne suis plus à rien près.

Elle ouvre et hurle ne me voyant, je dois faire peur, elle me prend dans ses bras, me conduit sur une chaine et veut appeler la police.

Non, non, surtout pas. Je te demande juste une chose : viens moi en aide. Demande à deux de tes copains hommes de m’accompagner là-bas pour que je prenne mes affaires, et me protéger. Aide moi à trouver un endroit pour dormir et finir mon année scolaire. Mais surtout, ne mets pas la police au-milieu, je t’en supplie sinon je repars immédiatement.

Deux jours plus tard, je suis en état de sortir. Nous allons "là-bas" en milieu de journée. Tout est calme et vide, comme s’il ne s’était jamais rien passé. Mes affaires sont là. Je me demande si je n’ai pas cauchemardé tout ça, ou exagéré.

J’ai honte devant les amis de ma prof et devant elle (elle a tenu à m’accompagner). Je vide mes tiroirs dans un silence de mort, je pleure, j’ai envie d’être seule et d’écrire à C. que je regrette, que je l’aime et que je ne pourrais jamais vivre sans lui...
Ma prof doit sentir mes tourments, elle me presse d’en finir, me prend les clés de la main et les pose près de la porte avant de la refermer.

Je n’ai plus jamais revu C. Je n’ai jamais oublié son visage, le son de sa voix, son accent mélodieux, son rire, son odeur, son regard couleur d’or, la beauté de ses mains si gracieuses qui ont failli me tuer.
J’ai mis des années à me guérir, à apprendre à ne plus claquer des dents en pensant à lui, à apprendre à ne plus l’aimer...

Il y a des siècles de cela. C’est comme si c’était hier.

FleurSi je ne sais pas encore me protéger, j’ai néanmoins appris à me défendre.
Hommes violents en actes et en paroles, vous êtes des dieux de pacotille...

Il est temps de parler, d’agir, de nous aider.

par Cath (son site) jeudi 29 mars 2007 - 88 réactions
4%
D'accord avec l'article ?
 
96%
(756 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par claude (xxx.xxx.xxx.199) 29 mars 2007 16:13

    mon "mari-bourreau" était blanc, vosgien, diplomé d’université, à la tête d’une PME qu’il avait lui-même créée et qui tournait du feu de dieu...

    après chaque raclée (les prétextes étaient aussi nombreux que variés, mais souvent parce que j’avais trop parlé, dansé, ri ... avec d’autres "hommes" que "je trouvais "mieux" que lui"...) je recevais avec ses larmes, ses regrets et ses serments "de ne plus jamais recommencer force cadeaux" : gros bouquets de fleurs, bijoux, voyages "en amoureux" dans des endroits magnifiques...

    je me suis enfuie un jour qu’il était en voyage d’affaires, avec mon fils sous le bras. aidée par 3 amies, nous avons emballé mes vêtements et ceux de mon fils, ce qui m’appartenait en propre dans le ménage et tout fourré en 4° vitesse dans 3 voitures et une camionette pour que je puisse reconstruire ma vie et celle de mon fils, sous des cieux plus cléments.

    j’avais la chance d’avoir une profession qui me permettait de vivre confortablement et j’avais donc pu préparer ma fuite et m’assumer. ce n’est malheureusement pas le cas de toutes les personnes victimes de violences conjugales.

    les maris ou compagnons violents n’ont pas de "race", de religion, de catégorie socio-professionnelle, d’âge déterminé... ce sont tout simplement des hommes lâches et manipulateurs, qui se servent de leurs muscles pour asseoir leur domination sur leurs compagnes, tout simplement parce qu’ils n’ont aucun respect pour la personne avec qui ils vivent : il n’y a qu’eux qui comptent, ce sont de parfaits égoïstes égocentriques. il y a "eux " et... le monde. leur femme est un signe exterieur de richesse et de pouvoir.

  • Par Vilain petit canard (xxx.xxx.xxx.250) 29 mars 2007 11:48
    Vilain petit canard

    Il vous fallu certainement beaucoup de courage pour vous ouvrir en public de cette horrible histoire. Il faut espérer qu’elle permettra à d’autres de rendre publiques leurs propres histoires. Bravo.

  • Par mcm (xxx.xxx.xxx.100) 29 mars 2007 17:52

    @Claude,

    Madame je n’ai jamais prétendu que tous les hommes violents correspondent à un seul profil type, mais que le cas précis de C cité par Cath correspond à un profil type que je connais bien, celui de mon père qui dévastait ses enfants et leur mère.

    Croyez madame que je n’excuse aucun violent d’aucune sorte que ce soit, mais que la sorte de violence de C je l’ai reconnue comme celle de mon père biologique.

    Le très clair discours de la femme occidentale française automatiquement délurée, c’est l’argument type qu’assénait mon père pour appuyer ses coups !

    Ma mère pourtant n’était qu’une marocaine qui refusait de vivre bachée et le regard au sol. Moi la dedans ? Je me faisait rosser comme les femmes dont je prenais la défense, signant ainsi mon statut de "zamel" c.à.d de faible efféminé.

    La douleur d’être le puching ball d’un être que vous aimez "à mourir", je l’ai vécue tout comme l’auteur de cet article, aussi ma solidarité avec l’auteur est authentique.

  • Par Le sudiste (xxx.xxx.xxx.137) 29 mars 2007 18:19

    Article intriguant d’autant plus pour un homme à mon sens. Et certainement d’autant plus pour tout homme un peu comme moi dont le comportement en apprenant une telle chose aurait été d’aller lui faire pire... C’est intrusif, c’est pas mes affaires, c’est pas plus malin... la violence ne résoud rien... Possible. Mais je n’ai pas non plus le sentiment de vivre dans le monde des bisounours.

    Mais ce qui m’ennuie dans votre histoire, c’est que je pense à celles qu’ils croisera après, à celles qu’il a croisées avant. Alors agir ou penser aux femmes battues ? Demander à agir à un autre homme ou à la police, vous le refusez. Quand aux femmes battues elles-même et "pour elles", c’est terrible. Avez-vous pensé à celles qui vont vous suivre ?

    Ah, je sais, c’est pas politiquement correct tout ça.

    Expérience douloureuse pour vous hier. Douloureuse pour une autre aujourd’hui et bien d’autres demain. Moi je pense surtout à celle qui pendant que j’écris ces lignes doit se demander si c’est ce soir, le soir où elle va se faire défigurer.

    Votre article me laisse bien perplexe.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox