La charge de Schumacher sur Battiston, la « main de Dieu » de Maradona… bientôt aux oubliettes ? De nombreux amateurs de football appellent de vive voix à la mise en place de la vidéo pour mettre fin à de terribles injustices. Mais dans ce cas c’est l’intensité dramatique même jeu qui pourrait être à jamais perdue…
Sur les plateaux télé, à la radio, journalistes et consultants - souvent épaulés par d’anciens arbitres - se transforment en véritables miliciens. Ils font tomber le couperet grâce à la puissance de l’image, à ce qu’ils assimilent à une évidence et qu’ils appellent « vérité ». « Guilty or not guilty ? » Comme dans les films de procès, il faut un coupable. Plus tard, car le ridicule leur va bien, les mêmes personnes oseront ajouter que l’arbitre doit être respecté.
C’est la sempiternelle « triste rengaine de l’arbitrage vidéo », comme la nomme Jacques Blociszewki, père-fondateur de la pensée anti-vidéo et auteur de l’indispensable « Le match de football télévisé ». Comme d’autres, il attend qu’enfin un vrai débat soit organisé sur la question. Mais c’est malheureusement impossible. Pourquoi ? Mais parce que c’est évident voyons ! C’est le combat du juste contre l’injuste, du bien contre le mal. Vous ne voyez pas la vérité ? Elle est là sous vos yeux ! Comment contester l’apport essentiel, voire vital, d’une assistance vidéo ? Un débat ? Mais pour quoi faire ? Les pros-vidéos ont certainement mal compris la phrase de Jorge Luis Borges : « Il n’y a pas d’exercice intellectuel qui ne soit finalement inutile. »
Dans son livre « SOS arbitre », l’ancien arbitre international Bruno Derrien appelle au secours : « La vidéo, vite » ! Quelques lignes plus loin, il avoue toutefois ne pas avoir réfléchi aux modalités d’application. C’est un autre débat, paraît-il ! La plupart des anciens joueurs ont beau s’opposer à cette réforme, peu importe. Platini, Maradona, Pelé, Beckenbauer et même plus récemment Zidane ont évoqué l’impossibilité d’une mise en pratique cohérente, mais on s’en moque. C’est comme si, retirés du jeu, ils étaient devenus d’affreux conservateurs opposés au progrès et à la modernité !
Cette idée du progrès, c’est celle des télés et de leur spectacle. Le réalisateur est dans son car-régie tel un démiurge. Il a la main sur ce que nous voyons. C’est une vision, parmi tant d’autres, du match, qui nous est ainsi offerte. Choix du gros plan, de la faute, création d’une émotion, multiplication des ralentis, de son canapé et des gradins, on ne voit pas la même chose. Et quand le réalisateur de la Coupe du Monde 2010, François-Charles Bideaux, déclare, en janvier 2010 que « le match réel n’existe pas », doit-on toujours éviter les questions, encaisser le mépris que manient si bien les pros-vidéos ? Difficile pourtant de ne pas penser à Nietzsche : « La vie a besoin d’illusions, de non vérités tenues pour vérités ».
Les défenseurs de l’assistance vidéo insistent et répliquent que si le système n’est pas parfait, il éviterait quand même quelques injustices. Mais quel est donc ce progrès qui permet de réparer ici et pas là ? Comment va-t-on choisir l’erreur qui mérite réparation ? Tentons un exemple parmi tant d’autres : un joueur A est fauché dans la surface par un joueur B, l’arbitre ne l’a pas vu, mais l’image oui ! Penalty, et réparation divine. Mais que se passera-t-il si ce même joueur A avait dix minutes plus tôt frappé ce même joueur B sans que la vidéo ne la capte ? Le but est-il de passer de « à mort l’arbitre » à « à mort la vidéo », puis « à mort le réalisateur » ou « à mort la télé » ?
A moins d’arrêter un match toutes les trente secondes, personne n’a jamais prouvé que la vidéo serait efficace. Parlera-t-on de foot quand le match sera à ce point interrompu ? La popularité et l’universalité du foot repose sur son rapport étroit à la vie. Ses hommes qui passent de héros à zéros. Les bons et les méchants, la justice et l’injustice. L’intensité dramatique de ce jeu, sa légende, prend aussi sa source dans cette obligation d’accepter l’interprétation de l’arbitre. On peut étirer la règle jusqu’à la tricherie tant que l’arbitre ne voit pas. La règle existe, mais son application est arbitraire car la vérité est justement celle de l’arbitre. La vérité sur « la main de Dieu », celle de Maradona, n’est pas envisagée de la même façon en Angleterre et en Argentine. Et comme le dit Kévin Spacey dans le film « Minuit dans le jardin du bien et du mal »(1997) de Clint Eastwood : « En art comme dans la vie, la vérité dépend souvent du point de vue… »

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