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À nous les petites cannes anglaises pour faire des entrechats ?

Un peu bizarre, cette couverture ! Qu’est-ce qui a conduit les Gazettes de Nîmes et de Montpellier à la choisir pour attirer l’attention sur leur magazine culturel commun d’octobre 2009 qui présente « tous les spectacles de l’Hérault et du Gard » de la saison 2009-2010 ?

Il semble que deux leurres se disputent la priorité. En fait, ils fonctionnent en tandem. Pour certains lecteurs, ce sera le leurre de l’insolite qui les alertera ; pour d’autres, ce sera le classique leurre d’appel sexuel. Ils sont, à vrai dire, intimement imbriqués l’un dans l’autre au point qu’on peut parler d’un leurre d’appel sexuel insolite.
 
Un leurre d’appel sexuel 
 
Du leurre d’appel sexuel, on reconnaît une exhibition de nature sexuelle propre à stimuler le réflexe du voyeurisme. Elle use à la fois de la méthode ostentatoire et de l’insinuation.
 
Prise en plan d’ensemble sur un fond blanc qui assure une mise hors-contexte pour focaliser le regard uniquement sur elle, une danseuse se présente de face, tête et buste plongeant vers le sol, en train de faire des pointes, les cuisses non seulement grandes ouvertes mais tout près du grand écart. Faut-il y voir la métonymie d’une fille qui, faute d’avoir les bras libres, simule un accueil du tout venant à cuisses ouvertes ?
 
Le double jeu de l’exhibition et de la dissimulation est assuré par son maillot noir d’une pièce qui sans doute cache les zones franches sexualisées mais n’en souligne pas moins par le contraste noir sur blanc l’entonnoir de l’entrejambe, comme une métaphore du sexe féminin pourtant dissimulé. Selon le rituel du leurre d’appel sexuel, la danseuse s’offre et se refuse à la fois pour susciter un réflexe de frustration. L’inconfort provoqué peut amener le client à échanger mentalement « l’objet du désir » inaccessible (la fille) pour « le désir de l’objet » accessible (l’hebdomadaire), qu’il lui suffit d’acheter dans l’espoir d’en voir ou savoir plus à l’intérieur.
 
Le leurre de l’insolite : deux paradoxes
 
Dans le même temps, le leurre de l’insolite tient à la posture inédite de la danseuse. Par intericonicité, on hésite entre celles du crabe et de l’araignée. Les prothèses qui la permettent, ouvrent sur deux violents paradoxes.
 
L’un est l’association contradictoire d’une danseuse et d’un appareillage de cannes anglaises pour invalide. C’est l’union de l’eau et du feu. Une danseuse de ballet est à elle seule l’allégorie du corps sain et souple dont la grâce dans ses figures audacieuses paraît s’affranchir de la loi de la pesanteur et des contraintes même de l’équilibre. Les béquilles, au contraire, sont les métonymies d’un corps malade et infirme, prisonnier de sa rigidité : elles lui sont nécessaires pour se défendre contre la loi de la pesanteur, et tenter seulement de se tenir debout ou de marcher précautionneusement. 
 
L’autre paradoxe vient de l’usage inhabituel d’une troisième canne, surtout pour soutenir une tête tombant vers le sol : on n’a jamais vu pareille remède pour pallier une infirmité du cou.
 
Un malaise dont on ne peut se défendre
 
Quelles solutions cachées permettent de résoudre ces alliances contradictoires, contre nature même ? La mise hors-contexte laisse démuni. Elle a été voulue par ses auteurs. On hésite, mais on ne peut se défendre de ressentir un certain malaise à voir une fille singer un infirme, alors qu’elle est dans la pleine possession de son corps musclé et gracieux qu’elle soumet à sa guise sans effort apparent aux contorsions les plus tourmentées. Si elle emprunte ses pauvres prothèses, c’est pour imposer à son corps un écartèlement encore plus inouï : les trois cannes soutenant les bras et le front forment un trépied pour permettre au corps de ne reposer que sur la pointe extrême des orteils et défier avec encore plus de témérité les lois de l’équilibre. Cet usage à contre-emploi par un corps plein de santé des prothèses de l’infirmité ne s’apparente-t-elle pas à une transgression de la règle sociale qui impose à ses membres le respect envers les faibles ? 
 
S’agirait-il toutefois de donner des cannes anglaises une image plus attrayante, drolatique, et donc moins dramatique ? Voyez comme elles peuvent être utiles aussi à des corps sains et souples. Hélas ! Le symbole de l’invalidité qu’elles représentent, leur est trop consubstantiel pour qu’on se laisse prendre au jeu. Il y a de l’indécence à user ainsi de cannes anglaises sans lesquelles un corps infirme s’effondrerait, pour en faire les agrès d’un corps en pleine jouissance de lui-même dans l’exploration de postures fantaisistes nouvelles, voire sexuelles, qui le magnifient encore plus ?
 
L’alignement de la canne centrale dans l’entonnoir de l’entrejambe flirte lourdement, en effet, avec un symbole transparent de pratique sexuelle. Que cette canne serve, d’autre part, à soutenir la tête est, par une autre métonymie, l’effet dont la cause peut-être l’infirmité qui affecte cette tête, elle-même métonymie du cerveau et de l’esprit, puisqu’elle abandonne la station debout humaine pour retourner face contre sol à la posture animale.
 
On n’en saura pas davantage en feuilletant le magazine dont le contenu est bien éloigné du leurre d’appel sexuel employé pour capter l’attention. On apprend seulement que cette posture est à l’affiche d’un spectacle intitulé «  Body remix les variations Goldberg » de Marie Chouinard, programmé au théâtre de Nîmes en avril 2010. Rien ne vaut sans doute le jargon anglo-américain pour nommer une posture qui, mise hors-contexte, n’a pas de sens, à moins d’y voir la métaphore, par un humour d’autodérision, d’un certain art contemporain que fascinent le vide et le non-sens, dont cette couverture offre un exemple. Paul Villach 
 

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