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ABC de politique mondialisée

 A, B, C de politique mondialisée...
ou terrorisme contre démocratie

Lounis Aggoun

15 mars 2016.

En Algérie, le pouvoir est le plan B d’un peuple qui n’a jamais investi dans un plan A. Cette réalité en dit peu sur le régime en poste, l’une des dictatures les plus immondes de la planète. Elle en dit beaucoup plus sur la capacité de ses opposants à remettre le pays sur les voix de la normalité. Cela dure depuis plus d’un demi-siècle et un demi-siècle, c’est long ; suffisamment en tout cas pour suggérer qu’ils s’y sont mal pris, si tant est qu’ils l’aient jamais tenté. Non que les talents manquent ; au contraire, il y en aurait trop ! Pas davantage que la mission soit complexe ; tout le monde est certain que ce serait même d’une affligeante simplicité. Que manque-t-il alors ? Répondre à cette question permettrait de mesurer l’ampleur de l'œuvre à envisager pour sauver ce pays du chaos. Par ricochet, cela dégagerait des pistes pour éviter à la France de connaître un sort analogue.

De même que la France s’impose toujours à l’esprit quand on évoque l’Algérie, jusque dans l’hymne national (un cas unique au monde), il est quasi impossible de parler de la France sans que, d’une manière ou d’une autre, l’Algérie ne s’impose au premier plan, tels ces étendards « vert-blanc-rouge » brandis dans des contextes les plus incongrus. Il est rare d’ouvrir les Mémoires d’un homme politique français sans tomber sur un chapitre algérien de sa biographie. C’est à Alger que François Hollande a entamé sa carrière professionnelle en 1978 ; c’est encore là qu’il lance sa candidature à la présidentielle de 2012. Sitôt élu, il s’y précipite de nouveau pour inaugurer le rôle d’inattendu chef de guerre qu’il n’a plus quitté depuis. Ce ne sera pas sa dernière visite, et chaque fois, sa présence sur le territoire algérien est couverte d’un voile de mystère. Avant lui, c’est encore à Alger que Nicolas Sarkozy est allé chercher le point de croissance à titre de ministre des Finances d’abord, de Président ensuite. Nul ministre de premier plan ou de rang subalterne n’envisage son mandat sans sacrifier à un tel voyage, les raisons officielles peinant à dissimuler des agendas cachés, gorgés de desseins inavouables. Des motifs qui pérennisent immanquablement une junte militaro-affairiste à la source de la plupart des maux à l’ordre du jour. Dans l’inconscient collectif, le périphérique parisien longe un territoire où l’Algérie impose ses « problématiques » intrinsèques et ses nuisances : Petite délinquance, grand banditisme, incivilité, islamisme, terrorisme, émeutes, insalubrité, parasitisme social, insécurité, stupéfiants, armes et, partant, le sentiment que la France n’est plus ce qu’elle était ni ce que ses habitants historiques voudraient garder en elle d’inaliénable… Les banlieues semblent être une boîte de Pandore destinée à libérer tôt ou tard ses fléaux. Le décor planté, il ne reste aux médias et aux élites expertes qu’à emballer dans un joyeux amalgame peuple et régime algériens – on ne peut pourtant trouver ennemis plus irréductibles – pour accabler l’un des travers de l’autre et louer ce dernier pour des vertus qui sont l’apanage du premier.

Il y a quinze ans, les banlieues étaient considérées comme des chaudrons prêt à exploser. On fantasmait sur des hordes de jeunes déferlant sur les quartiers paisibles de la capitale ; et on rénovait les cités en dégageant des voies dans l’optique de faciliter l’envoi d’engins militaires lorsque viendrait l’heure de leur faire la guerre. Quelques années auparavant, on était disait-on à la veille d’un débarquement sur les côtes françaises de millions de boat people algériens… En 2015, rien de tout cela n’est arrivé. Le terrorisme est venu d’ailleurs ; les boat people aussi. Des milliards ont été investis en pure perte1 pour prévenir des risques exagérés, sinon inexistants. Les mesures préconisées ont renforcé les périls qu’elles étaient censées circonvenir ; pire, elles en ont créé de nouveaux et exposé le pays à des adversités qui n'ont plus rien d'imaginaire.

Lorsque commença en 1992 la sale guerre en Algérie, la troisième du genre, plutôt que de favoriser l’émergence d’un pouvoir civil, œuvrer pour y instaurer un régime attaché aux valeurs universelles, c’est sur la dictature que la France a misé. Alors qu’ils se croyaient au crépuscule de leur règne, les dictateurs en Afrique du Nord voyaient leurs horizons s’éclaircir contre la simple promesse de servir de gardes chiourmes contre leurs peuples désespérés, pour préserver l’Europe de migrations sauvages. Tâche que les tyrans exécutent en général non sans quelque délectation.

Mais les temps changent. En 2016, ce n’est plus sur Kadhafi, Ben Ali, Bouteflika, Moubarrak et Mohammed 6 que l’on mise pour ériger les camps de concentration, c’est sur le Turque Erdogan, en territoire européen même. Plus au sud, tel le cœur d’un réacteur nucléaire devenu fou, le cataclysme couve… Mettre un sarcophage en béton à Tchernobyl ou maintenir les caméras à distance respectable de Fukushima n’empêchent pas la fusion incontrôlable atomique de se poursuivre, à la radioactivité de darder ses terribles exhalations. Avec l’intervention au Mali, la France a mis un voile pudique sur une réalité qui attend son heure pour déployer ses terrifiantes capacités.

Tartuferies et sujet tabou

La France dispose (pour un temps encore) des ressources et des vitalités susceptibles de résister aux assauts destructeurs de son modèle de société ; mais les processus à l’œuvre sont les mêmes que ceux qui ont laminé l’Algérie : verrouillage de l’information, élargissement du fossé entre riches et pauvres, exacerbation des clivages, précarisation à tout va, clochardisation de la classe moyenne, affaiblissement des corps intermédiaires, recherche du bouc émissaire idéal... Et, pour couronner le tout, poussée inexorable du péril terroriste, sous des facteurs endogènes et exogènes entremêlés. D’autant plus inextricables que ceux qui doivent dénouer l’écheveau (les élites, les journalistes) ont pour patrons ceux qui tirent profit des drames qui montent en puissance : vendeurs d’armes, de « solutions » sécuritaires, de béton, corrupteurs et corrompus, pilleurs de ressources, propriétaires de médias, hégémonismes de tous ordres.

Ce qui était le propre des pays du Sud, des pouvoirs absolus organisant des simulacres électoraux, devient partout une généralité. Dans les pays à tradition démocratique, la donne était masquée par le fait que l’électeur se croyait au bout du compte souverain. Mais tout le monde a désormais compris que le choix de l’élu parmi deux candidats interchangeables (deux déclinaisons d’un même pouvoir absolu) conduit à une option de politique unique : appauvrissement des peuples et rétrécissement du champ démocratique. Comment le peuple des États-Unis aurait-il pu prévoir qu’en désignant un Président noir (un des siens pensait-il) il favoriseraient tous les conglomérats parasitaires auxquels il voulait mettre une bride ? Comment les Brésiliens auraient-ils pu deviner qu’en élisant Lula puis Dilma ils favoriseraient la corruption à laquelle ils voulaient mettre fin ? Comment les Polonais pouvaient-il imaginer que leur révolution syndicale les mettrait sous le joug du libéralisme le plus sauvage ? Comment les Tunisiens auraient-ils pu croire que ces risques pris pour désigner un pouvoir démocratique aboutiraient à une réhabilitation sournoise des réseaux de Ben Ali ? La donne est pire en France, où les électeurs étaient prévenus qu’ils allaient désigner un « loup » pour en remplacer un autre. Naïfs ceux qui crurent que Hollande allait faire mieux que Sarkozy, après avoir cru que Sarkozy ferait mieux que Chirac. Élus par défaut, selon un canevas pseudo-démocratique, Hollande, Obama et autres font voter des lois qui gravent dans le marbre les rapts planétaires, les spoliations, les abus et les renoncements à tous les leviers qui font de l’électeur un citoyen vivant en pays de démocratie. En France, Hollande n’a eu de cesse depuis qu’il est élu de promouvoir des lois qui portent atteinte à l’identité française dans ce qu’elle a de plus structurel, son pacte social : le socle fondamental qui permet à tous les autres éléments de son identité de s’exprimer.

Le terrorisme par osmose et capillarité

Quiconque voudrait faire barrage contre cet abaissement collectif est taxé de jouer le jeu du terrorisme islamiste. Ou de sombrer dans la théorie du complot. Comme hier en Algérie, le combat contre le terrorisme islamiste est présenté comme une panacée, imposant des renoncements successifs au terme desquels un péril créé de toute pièce se développe au point de déborder ses géniteurs. Du terrorisme « islamiste » algérien, on est passé à terrorisme « islamiste » international. Les espoirs de démocratie réduits à néant en Algérie, c’est la moitié nord de l’Afrique qui subit la contagion en quelques années. Voilà que la démocratie en Europe est maintenant menacée. Et les architectes de cette descente aux enfers sont toujours aux commandes, en France comme en Algérie, prescrivant les mêmes recettes ridicules. Ils préconisent que, pour lutter contre le terrorisme, ennemi de la démocratie, il faut consolider les dictatures du Sud. Pour les peuples, retour à la case départ, avec cette différence qu’ils sont maintenant pris en étau entre leurs élites ennemies et des terroristes surarmés échappant à tout contrôle. 

Sans les dictateurs, les terroristes n’existeraient pas. Sans les terroristes, les dictateurs verraient leurs horizons s’assombrir. Et pour arbitrer une donne dont elles sont les tenants et les aboutissants, des puissances occidentales soufflent sur les braises et manient le tisonnier, affichant avec ostentation, sous les dorures de salons genevoix, leur impuissance à éteindre les incendies, à faire entendre raison à des barbares belliqueux ; solidaires quand il faut inciter les Nations Unies à voter l’envoi d’armadas militaires, constituer des coalitions pour sécuriser l’exploitation des mines ; irréductibles ennemis quand il s’agit de se tailler la part du lion de ressources que leurs légitimes propriétaires livrés à la panique ont renoncé à revendiquer.

Que reste-t-il alors aux peuples du Sud comme horizon ? Fuir vers l’Europe répondent la majorité. Rallier les groupes terroristes disent plus prosaïquement les autres. Ne les appelle-t-on pas « États » même s’il ne le sont pas ? « Islamiques » même s’ils en sont les pires ennemis ? Ceux qui temporisent reçoivent un déluge de bombes, françaises, turques, russes, syriennes, saoudiennes, américaines, terroristes...

Ceux qui liquident leurs dernières ressources pour aller vers des cieux plus cléments découvrent, après avoir échappé à la noyade, des « Jungles ». Étapes à partir desquelles ils seront reconduits à la frontière, terme d’un périple où ils auront rencontré rejet, coups, menaces, insultes, faim, mort, froid, insalubrité et désespoir. Tandis que les gouvernement européens gesticulent pour empêcher leurs jeunes « radicalisés » de partir en Irak et en Syrie, ils financent le retour des centaines de milliers de désespérés vers une pétaudière où ceux-ci n’auront d’option que de mourir ou de rallier les groupes terroristes qu’ils avaient fui hier. Et si la plupart d’entre eux voyaient jadis l’Occident avec les yeux de Chimène, ils en repartent avec une telle accumulation de colère et de haine que leur recrutement comme chair à canon (et néanmoins rémunérée) par les groupes armés devient irrefusable…

Fermer les yeux sur le terrorisme, c’est l’adopter...

Il y a vingt ans, l’Algérie était un laboratoire de procédés abominables : liquidations sommaires, tortures à l’échelle industrielle, massacres de masse, viols massifs, terrorisme débridé. Procédés qui ne demandaient qu’à être exportés. Le public français avait beau être très informé de la réalité des révélations qui se faisaient jour2 (la désinformation était pourtant la règle), il s’imaginait à l’abri d’une telle dérive sinistre. Certain de la solidité de ses institutions, de l’enracinement de sa démocratie, il était convaincu que son pays ne pouvait pas se retrouver à la merci de terroristes, de bandes contre lesquelles le gouvernement ne trouverait comme parade que des lois ultra-sécuritaires qui ne font peur qu’aux innocents. Sauver l’Algérie – prosaïquement, cesser de soutenir la dictature – aurait permis d’empêcher ces dynamiques mortifères de déferler sur les Français. Au lieu de cela, on laissa une junte (pseudo-militaire) sanguinaire s’en donner à cœur joie. Et on lui assura impunité totale à l’échelle mondiale. Vint le 7 janvier, puis le 13 novembre 2015, entrecoupés d’attaques banalisées dans un musée juif à Bruxelles, dans un TGV, etc., bien après que Toulouse fut le théâtre d’une vague terrifiante de violence… Et la peur a saisi la France. Au Mali, en Mauritanie, au Bukina Faso, au Tchad, au Niger, au Nigeria, au Cameroun, en Tunisie, en Somalie, en Côte d’Ivoire..., ce sont les cibles fréquentées par des Occidentaux, les plus sécurisées, qui sont visées. Pourquoi s’en prendre aux locaux ? Ils sont devenus si inoffensifs ! Comment combattre un ennemi qui peut frapper sur un territoire couvrant de nombreux continents ? Comment gagner quand la désignation de l’ennemi elle-même est parasitée par une multitude de considérations diplomatiques, politiques, économiques, stratégiques…, et que de nombreuses réponses permettant de l’identifier et de le frapper à la tête sont purement taboues3 ?

La seule façon de mettre fin au terrorisme consiste à agir de sorte que nul ne se trouve réduit à pareille extrémité. Cet axiome paraît trivial ; il n’est pas nécessaire d’être grand stratège pour comprendre qu’en s’attaquant aux effet (bombardements indifférenciés sur des zones où s’est implanté Daesh par exemple), en intervenant après que la menace a frappé (perquisitions aussi spectaculaires qu’infructueuses), en niant les évidences4, les États ne font qu’aggraver ses causes. Couper un tentacule ne tue pas la pieuvre. Or, on sait où se trouve la tête mais on ne peut ni la nommer ni la frapper. La neutraliser consisterait simplement à cesser de la soutenir. Les solutions qui se dessineraient alors remettraient en cause l’ensemble des mécanismes imposés par des oligarchies militaro-industrielles aux appétits pantagruéliques ; jusque dans les bastions occidentaux d’où elles commandent. Les États (aussi bien les commanditaires du terrorisme que ceux qui le combattent) apparaîtraient pour ce qu’ils sont, des leurres destinés à permettre aux vrais décideurs d’échapper à tout contrôle, à toute sanction, à tout soupçon même, et à leur permettre d’accaparer plus, toujours plus. C’est une théorie du complot, mais tant pis ! Comment prévenir une pratique du complot sinon en en dévoilant la théorie ?

L’« honneur » des barbares

En tout état de cause, les périls terroristes ne relèvent plus de perspectives théoriques ou marginales mais sont propulsées en un temps record à l’apogée de l’activité et des préoccupations humaines. Dans un climat d’angoisse et de confusion, en proie à sa propre intoxication, il est rare de secréter des solutions viables. Les ministres concernés s’avouent impuissants et se muent en pleureuses ; généreux à indemniser les proches des victimes, salaire de leur silence. Il faut se résoudre à l’évidence : rien ne peut empêcher un terroriste de provoquer un désastre. En attendant, c’est business as usual ; les mesures prises ne sont, du point de vue des objectifs officiels, que gesticulations stériles et recettes éculées. Mais elles rapportent gros : financièrement aux vautours ; politiquement aux médiocres... et le champ libre aux velléités malveillantes laissées intactes, sinon ragaillardies. En attendant, les groupes terroristes les plus barbares sont rehaussés au rang d’interlocuteurs dont on jauge sur les plateaux de télévision la crédibilité. Confronté à des images de décapitations d’otages, François Hollande a cette remarque consternante : elles « déshonorent leurs auteurs ! » Les barbares seraient-ils donc soucieux de leur honneur ? Tout comme ils vivraient dans la hantise de perdre la citoyenneté française ? Et s’ils cessaient de diffuser des images de leurs décapitations, cela constituerait-il un premier pas vers le regain de leur honorabilité ?

Le terrorisme est une hydre à plusieurs têtes. L’une de ces têtes se trouve en Algérie. L’Algérie dirigée par une dictature sécuritaire qui doit tout au soutien que lui apporte la France. Pour la France, viser cette tête, c’est dévoiler les relations criminelles qui la lie à elle. C’est déstabiliser son propre édifice politique, économique, diplomatique, médiatique… Combattre le terrorisme, pour la France, c’est se mettre soi-même en porte-à-faux… Pourtant c’est bien cela que François Hollande a entrepris en déclenchant l’opération Serval. Une guerre de façade, sauver la démocratie au Mali, pour en cacher une vraie, terrasser le DRS et ses groupes terroristes qui menacent la présence de la France dans le Sahel. Une guerre vitale d’un point de vue géostratégique mais inavouable pour des motifs à la petite semaine. D’autant que si le projet de mettre fin à la mainmise des réseaux terroristes sur la région est louable, celui qui consiste à trouver au DRS un régime de substitution en puisant dans ce que le sérail politique algérien a produit de plus véreux l’est bien moins. En somme, l’opération Serval, c’est un projet inavouable, combiné avec un second projet plus condamnable encore. Condamnable du point de vue du peuple algérien, qui ne gagne rien au change ; mais tout autant du point de vue des intérêts du peuple français. Car…

Après avoir expérimenté à grande échelle le « terrorisme islamiste » sur le territoire algérien, la junte militaire l’a essaimé dans toute la zone sahélo-sahélienne, puis exporté en Europe. C’est un fait. Ceux qui l’ont dénoncé hier étaient taxés de complotistes et de nourrir une sympathie pour l’islamisme. Cette seule accusation a neutralisé tous les mécanismes qui auraient pu empêcher les déferlements auxquels nous assistons. Avant l’irréparable, c’est une théorie du complot ; après l’irréparable, c’est un combat d’arrière-garde. En voici une autre de « théorie du complot » susceptible de prévenir le pire en France. Le second volet du paradigme politique algérien – la seconde dent de l’engrenage qui a broyé son peuple – menace à présent d’avaler le monde : l’éradication de la démocratie au nom de l’indispensable lutte contre le terrorisme islamiste. Tout cela mâtiné de corruption à échelle inabordable à la raison humaine. Le troisième dent de cet engrenage, c’est la phase où corrompus, violeurs, terroristes et autres canailles siègent au Parlement et votent des lois amnistiant leurs actes infâmes et confisquant le statut de citoyen à tous ceux qui sont restés probes et propres (c’est la phase actuelle en Algérie ; nous y reviendrons).

Laboratoire de l’immonde

On évoque souvent la guerre d’Algérie (les « événements » de 1954) comme mère des guerres modernes, où le pire a été porté à son paroxysme : torture, liquidation sommaire, infiltration, retournement, intoxication, homicides politiques, cession à l’armée des missions policières, mise au ban du civil, propagande, rouleau compresseur, terrorisme… Toutes ces techniques expérimentées grandeur nature seront par la suite déployées à l’échelle de continents, l’Amérique latine leur ayant offert un théâtre idéal des décennies durant. Au final, la France a gagné cette guerre ; et y a perdu son âme. On s’avisa que la victoire militaire ne signifiait pas gagner la partie. 1962. Le monde ancien était mis en bière et nul ne le comprenait. On inaugurait une nouvelle ère, reposant sur un amas de non-dits, de mensonges, de faux a priori, de sables mouvants. Et chacun vaqua à ses occupations. Les Algériens se croyaient enfin indépendants. Les Français s’imaginaient toujours en démocratie. Dans les faits, l’Algérie était plus que jamais le laboratoire du pire. La France entrait dans une période d’essor comptable, d’insouciance coupable, à l’abri de laquelle se déroulait la lente et inexorable désagrégation de son édifice démocratique, de son modèle de société, de son identité. Charles de Gaulle avait fait une révolution ; mais Charles de Gaulle était un mortel…

L’Algérie, que tous les peuples d’Afrique entrevoyaient comme navire amiral de la modernisation du continent, deviendra peu à peu le marécage qui engloutira tous leurs espoirs, la tumeur maligne qui leurs enverra ses métastases mortelles. En Algérie, chaque année qui passait, percluse d’espoir, cédait la place à la suivante, aux horizons plus flétris que jamais. Au milieu des années 1980, il suffisait de se poster à la sortie d’une école, n’importe laquelle, pour être saisi d’inquiétude. Un quart de siècle a passé depuis que la France est partie. De 9 millions, on est passé à 20. Dont plus de 75 % grandissaient dans des établissements où des contingents d’enseignants médiocres, secondés par des programmes destructeurs, s’acharnaient sur les cerveaux déstructurés de leurs élèves pour les gaver de sucs fétides. On entendait les plus futés d’entre eux psalmodier des passages insensés d’ouvrages fondateurs de la décérébration collective.

La génération précédente n’a rien réalisé de bon ; pire, tout ce qu’elle a accompli ébranlait les fondations du pays, minait ce que le peuple avait d’essentiel. Les plus talentueux des jeunes, se croyant en pays indépendant, avaient misé sur les études ; une voie de garage. Les plus médiocres, exclus du système scolaire, telles des molécules de monoxyde de carbone asphyxiant l’organisme qui les accueillait, occupaient les emplois nombreux abandonnés par un million d’Européens exilés, chassés pour solde de tout projet politique. Vingt ans et rien de bon. Les quelques emplois créés dans l’anarchie d’un pays qui voulait tout de même donner le change, les quelques postes productifs hérités de la colonisation, devenaient gênants. Ils entraient en compétition avec les besoins d’une économie qui permettait à la nomenklatura de s’engraisser sans effort ni imagination. Il fallait les détruire pour imposer la demande de produits importés, pour pouvoir signer avec des compagnies étrangères des contrats sans partage. Après avoir aboli la science, la culture, les langues, l’histoire, la politique, la liberté, la joie, il fallait faire table rase des derniers lambeaux de tissu économique. Des millions de jeunes diplômés arrivaient par vagues irrépressibles sur le marché du travail et pas un seul emploi à leur offrir. Des millions de jeunes qui avaient besoin, c’est une nécessité irréductible, de « semoule ». Le tsunami était inévitable. Il suffisait d’une étincelle. L’Algérie était un feu d’artifice géant attendant la flamme libératrice.

En 1985, une chose était sûre : l’explosion était imminente. La population avait accumulé une telle concentration de rancœur à l’égard de la classe dirigeante que lorsque l’imprévisible étincelle surviendrait, le pire était garanti. L’Algérie était un train bondé se dirigeant à folle allure vers un mur. Cela ne pouvait se terminer que par un crash. Une révolution donc. L’heure de la délivrance était venue. C’était même facile ; trop facile. Si facile que n’importe qui pouvait se voir Président, apte à faire mieux que tous ceux qui l’ont précédé. Et quand c’est facile, chacun voit midi à sa porte. Chacun se voit au haut de l’affiche, au sommet de la hiérarchie. Pourquoi se contenter de mieux quand on se croit apte au meilleur ?

La révolution de Panurge

C’est une banalité de dire que les masses ne savent pas s’organiser. Pour réussir une révolution, il faut des moyens et des hommes, des objectifs et des plans pour les réaliser, discipline, sang froid et détermination. Et des leaders structurés, acceptant hiérarchie. Aux Algériens, beaucoup de cela manquait. Ceux qui disposaient de tous ces moyens, ce sont ceux-là mêmes qu’il fallait terrasser. On n’imagine de révolutions que celles qui chassent les régimes en place. Nul ne parle de celles qui les renforcent. On n’appelle pas ces révolutions révolutions. Elles ne le sont pas moins.

La révolution est affaire de gueux, croit-on. Elle serait donc synonyme d’échec (si elle réussit, tout le monde aura raté un chapitre). Parler de révolutions des puissants, cela s’appelle « théorie du complot ». Pourtant il est un complot admis, sur lequel repose le modèle économique dominant. Il a pour nom « main invisible » (si les vautours ultralibéraux étaient religieux, ils l’appelleraient plus prosaïquement : Dieu). Il suffit de croire au bienfait de la main invisible et c’est le bonheur assuré. Elle promet prospérité à l’entrepreneur et bonheur à l’employé. Si aucun exemple réussi de cette utopie n’existe dans le monde, si ce précepte est globalement resté depuis toujours au stade vœu pieux, c’est, explique-t-on, que l’homme réel bride cette « main » : ses syndicats, ses réglementations, ses législations, ses procédures, ses contraintes, ses travailleurs qui en veulent toujours plus et qui en font toujours moins. La faute en revient aux salariés qui s’accrochent à leurs droits, à la garantie de leur emploi, à des soins et des retraites confortables. Tous ces combats d’arrière-garde neutraliserait la bonne volonté de cette main invisible qui leur veut du bien. Acceptez d’être vulnérable, et vous serez plus fort ; acceptez d’être moins bien soigné, et votre santé s’en trouvera renforcée ; fiez-vous à une justice désaffectée, et vous êtes certain d’être mieux défendu ; travaillez plus, on vous serez comblé ; permettez au patron de vous virer à moindre frais, et le chômeur que vous deviendrez sera assuré de retrouver plus vite un emploi… Et ce miracle, c’est la « main invisible » qui le permet, tout comme Dieu assurerait le bonheur éternel à condition de renoncer au bonheur terrestre…

La religion et le libéralisme sauvage, c’est une promesse virtuelle contre des sacrifices sonnants et trébuchants. Croyez et vous serez récompensé. Mais quand Panurge jette son mouton dominant par-dessus bord, lui a le bon goût de rester sur le pont, pour poursuivre son sacerdoce altruiste.

Qui peut le moins peut plus que certains

On ne fait pas la révolution seul. Plus que quiconque, les dictateurs le savent. Leur truc, c’est de prendre le pouvoir par des moyens peu recommandables puis d’y rester en gérant le calendrier. Pour eux, la révolution, c’est celle de l’aiguille du temps qui tourne pendant que leurs opposants se désespèrent et que leurs comptes en banque s’engraissent. En Algérie, le temps qui passait ne comblait hélas pas tous les ambitieux de façon égale. Il y avait deux clans au sommet ; un de trop. L’un d’eux devait donc simuler une révolution pour balayer l’autre. La SM (Sécurité militaire) avait trop d’appétit et le FLN était un obstacle à ses ripailles. Or, le FLN et ses caciques, tout le monde les haïssait. La SM, tout le monde la haïssait aussi, en plus de la craindre. Une clique de moins d’une dizaine de « généraux » au départ, dont la SM était le bras armé, fera la révolution, par peuple interposé. Ils avaient l’essentielle volonté, mais ce n’était pas suffisant. Pour réussir leur révolution, il étaient prêts à anéantir au besoin le pays, écraser le peuple, et s’assurer de complicités diplomatiques et politiques à l’étranger. Pour eux, la complicité de la France était acquise et les autres suivraient. En octobre 1988, tout était prêt. Il restait la dorure, un alibi que le monde entier allait valider sans gratter. Commença alors l’épopée terroriste dont nous voyons aujourd’hui l’aboutissement (provisoire) sur un territoire vaste comme la planète. Une dizaine d’officiers traîtres à la cause de leur peuple se sont mobilisés en main invisible, armés jusqu’aux dents, pour lancer l’émeute « de la semoule », avant de s’auto-mobiliser pour la réprimer. Mais si le FLN céda la place sans demander son compte, le peuple lui ne l’entendait pas de cette oreille. Il y croyait dur comme fer, lui, à la démocratie (on ne l’en taxera pas moins de terroriste). Il faudra aux pseudo-militaires (ils n’ont jamais accompli cette fonction autrement qu’en mitraillant des citoyens paisibles et désarmés) quatre ans pour parvenir à leurs fins, puis une décennie encore pour anéantir toute résistance5.

Faire déferler une vague de barbarie sur un pays pacifique, simplement désireux de paix, de prendre le contrôle de sa souveraineté, n’est pas aisé. Il fallait quelques volontaires pour constituer une opposition de paille, avec propension totalitaire ; des candidats à la démocratie sans partage en quelque sorte. Ce furent les islamistes (mélange de vrais, de faux, de durs, de mous, de faux vrais, des vrais faux). Invités à monter sur le podium pour jouer les premiers rôles, ils ne se firent pas prier. Il fallait ensuite les aider à grossir leurs rangs, les faire monter en puissance, leur assurer le monopole en asséchant toutes les autres tendances et en désespérant toute alternative. Il fallut encore truffer les villes et les maquis d’agents infiltrés chargés de terroriser les masses ; il fallut éliminer les gêneurs, assassiner les intellectuels susceptibles de mettre des mots sur le cauchemar en gestation, et lancer des vagues irrépressibles de massacres. Il a fallu cela pour mettre le peuple algérien à genoux, ne cesser de le martyriser que certain de l’avoir laissé, sinon mort, exsangue. Cela a duré dix ans, et fait quelque 300 000 morts et des millions de victimes. Il fallait ensuite l’appauvrir, ce peuple, plus que de raison. Ses guides éliminés, c’est à son pouvoir d’achat que l’on s’attaqua ensuite. La valeur de son travail a été divisé par 40. Sans que nul n’y trouva à redire.

Pour un dictateur, la victoire n’est pas une fin, c’est le début de pire...

Au sortir de ce processus, les forces vives du pays, sinon assassinées, se sont volatilisées, parties vers d’autres cieux. Le terrain ainsi vidé, une génération sous culture policière a éclos. La main invisible brandissant un couteau ostentatoire a enfanté un monstre difforme. La mue fut rapide. Il suffisait d’accepter les règles du jeu pour être élu député (analphabète, c’est mieux), grand entrepreneur (allier mœurs meurtrières et corruption exacerbée est un must), journaliste en vue (nul besoin de savoir enquêter ou écrire, bien au contraire), écrivain de premier rang (d’autres se chargeront de rédiger les titres à succès). Être ministre impose de combiner les pires félonies. Dans le sérail militaire, le grade de Général s’acquiert d’autant plus facilement que l’on n’a ni culture – surtout guerrière – ni intelligence, ni compétence d’aucune forme (un chauffeur a été promu patron de la lutte antiterroriste, fonction suprême), pas même l’allure d’un officier. Quelles règles du jeu ? Ni le meurtre, ni le vol, ni le viol ni nul abus d’aucune sorte, ne doit rebuter le candidat. Nulle destruction, qu’elle vise la propriété publique, ni celle d’autrui, ni l’environnement, ni la réputation du pays, ni sa culture ou son histoire, ne doit freiner l’ardeur. La moindre réticence expose au soupçon, et à élimination. Du point de vue de la hiérarchie des valeurs telle que l’humain ordinaire la conçoit, le pire du pire devient le meilleur du meilleur et propulse l’ambitieux vers les sommets de la pyramide.

En 2013, le contrôle du pays par une caste infâme est total. Mais quand tout est facile, la machine infernale s'emballe. Au plan interne, la haine que voue le peuple à cette élite affreuse est absolue, mais la moindre protestation expose l’importun au meurtre6. Le salut doit venir d’ailleurs ; dans ce cas, quand il arrive, il n’apporte pas que de bonnes nouvelles...

Opération Serval... ou Servitude-Algérie ?

De fait, le « terrorisme islamiste », qui a fait tache d’huile dans le Sahel, n’y fait plus que des heureux. De soutien tous azimut à ce régime terreau de terrorisme, la France devient sa cible prioritaire. Celle-ci doit réagir ; c’est vital. Commence alors un processus (une révolution, un complot, un coup d’État ? C’est selon) qui ébranle l’édifice algérien. Au sein du pouvoir, comme jadis, en 1988, deux clans se mènent la guerre (les services de sécurité ou DRS, marionnettiste de la plupart des groupes terroristes, d’une part ; l’entourage du frère du végétatif Président Bouteflika, qui a porté la corruption à des sommets inédits, d’autre part). Des deux, un seul devra subsister. Plus question d’instrumenter le peuple laminé ; il n’en a même pas les forces. D’autant que si les écuries d’Augias sont sur les hauteurs d’Alger, le théâtre à nettoyer est hors des frontières algériennes.

Trois ans après, la blitzkrieg lancée par la France, avec la complicité agissante de la Présidence algérienne, contre les ultimes lambeaux du DRS a fait pschitt7. La France, quelle que soit sa volonté de faire de l’Algérie une servitude pour ses intérêts stratégiques dans la région, ne peut pas trop apparaître au premier plan. Et les hommes si qui elle comptait pour lui servir de paravent sont un ramassis d'incapables. En 2016, c’est la pagaille totale. Le pouvoir est bien vacant. Il suffit de s’abaisser pour le ramasser. L’opposition va-t-elle enfin s'y hasarder ?

Mais, de toutes les personnes dignes de reprendre le flambeau pour tenter de concrétiser les rêves d’indépendance du pays, nul ne consent à s’« abaisser ». Les volontés ne manquent pourtant pas. Mais comment transformer noir en blanc, le mal en bien, le faux en vrai, l’illégitime en juste, la perversion en vertu ? Il faudrait pénétrer dans le cerveau de plusieurs générations et remettre à l’endroit tout ce qui y a été mis à l’envers. Pour cela, il faut du temps ; le temps aussi pour tous de comprendre que seul, nul ne pourra rien. Le temps pour chacun de se résoudre à l’idée qu’il ne sera pas Président ; que la seule mission noble qui vaille est de contribuer à un processus salvateur, modestement, sans aspirer à en tirer un quelconque bénéfice personnel. Il faut du temps et le temps manque… Mais, comme en 1988, ceux qui ont les moyens, ce sont ceux-là qu’il faut chasser…

Troisième dent de l’engrenage infernal : retour à la case départ

Les bataillons de faux entrepreneurs, les brigades de faux politiques, les légions de faux journalistes, les multitudes de faux militaires, les cohortes de faux patriotes, toute la canaille qui a conquis le haut du pavé a compris que la fin est proche. Et ils usent de ce répit à bon escient eux, qui savent s’unir. Les loups chassent en meute. Les signes évidents de ce que la « main invisible » a engagé une fuite en avant éperdue sont multiples. En voici cinq.

Ceux qui se font appeler Patronat font de la main droite le forcing auprès du Parlement (leur main gauche) pour voter :

1 – Une loi amnistiant tous les crimes et délits leur ayant permis d’accumuler leurs fortunes indues.

2 – L’assouplissent (à coup de « réforme », « flexibilité », « modernisation », « régulation », « assainissement », etc.) des lois pour qu’ils puissent planquer ces fortunes en lieu sûr, à l’étranger, avant l’inévitable tempête.

3 – Une loi interdisant à quiconque possède une double nationalité (c’est-à-dire quasi tous les Algériens vivant à l’étranger) de briguer un mandat public ; l’épuration ethnique qui a frappé les Pieds noirs jadis vise maintenant les « Musulmans ». Une déchéance de la citoyenneté en quelque sorte, qui laisse le monopole du pays à ceux qui le détiennent déjà, une féodalité bien ordonnée.

4 – Le terrorisme reprend de plus belle au Sud, dans tous les pays où les expatriés français se croyaient jusqu’ici en lieu sûr, loin du périmètre où les troupes Barkhane peuvent se déployer.

Mais une fois assuré cet arsenal juridique qui éradique toute opposition, ayant dépossédé les Algériens de leurs droits civiques élémentaires, les vautours ne comptent pas modérer leur instinct prédateur. Pourquoi cesseraient-ils le pillage des richesses algériennes quand c’est devenu si facile ? Or, le prix du pétrole, qui culminait à 150 euros il y a dix ans, est passé sous la barre des 40 euros. Et l’Algérie, qui dépend à 98 % de ses recettes pétrolières, n’a plus de réserve monétaire (inutile de chercher où sont passés les 2 000 milliards engrangés la décennie passée). Comment voler un argent que le pays ne fait plus rentrer ?

5 – En recourant à la dette, pardi ! La dette présente bien des avantages. On obtient de l’argent d’un coup, sans effort (une signature suffit). Et le prêteur devient l’allié à vie de l’emprunteur avec qui il peut même se partager la manne (rappelons que les prêteurs disposent de tous les leviers de pouvoir dans leurs pays ; des oligarchies avides de théâtres de guerre, voraces en budgets nécessitant plus de prêts, etc.).

Nous revoici donc au point zéro en matière de finances publiques, de vulnérabilité du régime, et de peuple à bout ; comme en 1985 où commença l’aventure dont nous déplorons les effets aujourd’hui. Et le cycle infernal de la dette qui hasarde de donner le coup de grâce au pays.

C’est la chute finale, c’est l’interna-chienlit...

La révolution est de nouveau impérative. Comme hier, les Algériens du peuple sont incapables de s’unir pour la mener et empêcher la chute finale. Et les vautours sont des vautours ; ils ne sont jamais repus. Les uns par excès d’immodestie, les autres pour trop-plein d’immodération, hasardent ainsi « de tout perdre, à vouloir trop gagner ». Mais la dépouille algérienne risque d’être trop maigre pour en supporter davantage. Les Algériens avaient quelques généraux DAF (faux déserteurs de l’armée française qui ont mis le grappin sur l’Algérie désertée par la France) à affronter en 1985 ; ils ont aujourd’hui des dizaines de milliers de petites frappes devenues grandes et réunies en régime d’autant plus opaque que personne ne peut se targuer d’être aux commandes. Et un environnement international où un pays prospère est transformé en champ de ruines en quelques bombardement bien sentis. Le tsunamis ne font pas le tri de leurs victimes.

Le peuple algérien est sorti laminé de cette guerre totale que lui ont portée ses élites. Mais le régime lui-même n’en est pas sorti indemne. C’est cela, la spirale infernale, un pays qui part en vrille. L’Algérie atteint de telles profondeurs de délitement qu’elle est désormais à la merci de n’importe quelle velléité étrangère. Et ce ne sont pas les appétits qui manquent… Lorsque le problème de la Libye aura été circonvenu8, et que le dossier Algérie se sera retrouvé au sommet de la pile, un cataclysme de grande ampleur s’emparera d’elle. Si les Algériens eux-mêmes sont voués à être broyés menu, les conséquences sur le continent européen en général, et sur la France en particulier, ne seront pas moins dramatiques. Union européenne, libre circulation, paix, sécurité, insouciance, fraternité, liberté, égalité, démocratie sont des mots creux que les réalités viendront démentir un à un. Nous sommes à l’orée d’un nouveau siècle de ténèbres. Des mots que l’on disait du passé risquent d’être remis au goût du jour : génocide, épuration, barbelés, bûchers, inquisition, ratonnades, autodafés, pogroms. Tout le monde pressent le pire, avant d’anesthésier sa lucidité dans de lâches distractions. Mais fermer les yeux n’empêche pas le mal. Le mal se nourrit de silence, à l’ombre de dos tournés, sous un sarcophage en béton. Le bouc émissaire est tout trouvé. Le monde est mûr pour sombrer dans l’apocalypse… Maintenant !

Il y a un quart de siècle déjà, la haute hiérarchie militaire a lancé une guerre brutale contre son peuple. Pour ne pas avoir à intervenir et ne pas être soupçonné de non-assistance à peuple en danger, le monde entier a qualifié cette œuvre génocidaire de « guerre civile ». Ce n’en était pas une. Un quart de siècle a passé et les salafistes qui n’existaient pas y sont devenus une réalité : il y en a dans toutes les contrées du pays et ils ont en général pignon sur rue. La société a subi tant d’agressions, les valeurs qui étaient naturelles ont été tellement malmenées, les tensions ont été si grandes, si constantes, que lorsque l’occasion sera donnée à chacun de prendre sa revanche, le pire sera garanti. La prochaine fois, ce sera vraiment une guerre civile et il y a peu de chances que l’Algérie en sorte indemne. On verra alors affluer sur les plateaux quelques « experts » boutefeux pour exhorter les puissances occidentales à envoyer les avions de chasse ensevelir ces « barbares » sous un tapis de bombes, au nom de la sauvegarde des valeurs universelles… Il n’y a plus de souveraineté des peuples ; en Algérie moins qu’ailleurs.

Soyons pragmatiques

Résumons ! Une mafia absolue tient l’Algérie sous le règne de la terreur et compte le conserver à tout prix (Bachar et-Assad est en comparaison un enfant de chœur). L’opposition est incapable de s’unir pour proposer un projet alternatif. Le moindre sou qui rentre est introduit dans un circuit de corruption où tout ce qui reste dans le pays est détritus, gravats, pollutions, et cadavres en série. On peut estimer à 10 % la portion de ces richesses qui profitent aux citoyens. Aujourd’hui, les Algériens gagneraient à accepter par contrat que 90 % des emprunts engrangés par leur pays soient versés directement dans les comptes de leurs dirigeants ; et que les 10 % restants soient affectés à l’achat de denrées alimentaires pour éviter de trop visibles famines. Pourquoi ce deal offrirait-il de meilleures perspectives que la situation actuelle ? Parce que telle procédure éviterait les pollutions et les détritus qui s’accumulent à vue d’œil sur le territoire algérien et à l’abri desquels se déroulent les menées morbides. Parce que ce deal éviterait un temps à l’Algérie le sort de la Libye, de la Syrie, de l’Irak, de l’Afghanistan. Le temps que les volontés positives mobilisent leurs efforts pour une entreprise salvatrice. Le temps que chacun comprenne que le temps est venu de baisser le pavillon de ses égocentrismes pour donner un peu de soi-même à ce pays qui mérite un peu de merci…

En attendant, soyons pragmatiques. Il est vrai que de signer un chèque en blanc à cette corruption « verte » mettrait à nu ses commanditaires. Mais ne sont-ils pas déjà que trop bien identifiés ? La liste des pollueurs et des pillards de haute volée sont à la une de tous les journaux algériens.

Céder la fortune des Algériens à quelques individus pour leur éviter le chaos aurait cependant un effet pervers : la meute des petits agents de cette mafia se trouverait dépossédée des miettes. Ce serait ainsi l’effet positif, la contrepartie du régime dans un donnant-donnant qui serait, pour une fois, gagnant-gagnant.

On pourra même assortir cette démarche d’une autre, un site Internet où quiconque occupe une fonction au sein de ce régime, politique, militaire de haut rang, acteur économique, policier, diplomate, etc., peut proclamer qu’il n’est pas ni corrompu ni assassin ! Qu’ils s’avancent et affichent l’immense courage de proclamer à la face du monde qu’ils ne pas des pourris. Nous les croirons sur parole !

Le plan B plombé...

Nous disions que chaque fois que l’on veut parler de la France – comme ces drapeaux qui jaillissent dans des contextes qui s’y prêtent peu – l’Algérie s’impose au premier plan. Alors revenons à notre prédicat de départ, que nul complot n’existe qui ne soit le fait d’une « horloge sans horloger ». Le présent de l’Algérie risque bien, au train où vont les choses, de devenir le futur de la France. Tout le monde a compris que les quinquennats de quiétude sont révolus et que Hollande ne sera pas le prochain Président. Alors, c’est le branle-bas de combat. Il ne fait plus dans la dentelle, car pour le temps urge… Plus question de se cacher. Il fait voter des lois absolument opposées à tout ce que demande le peuple, absolument contraires à tout ce qu’il a promis et qui pourrait fonctionner. Des lois qui ont un seul but, graver dans le marbre comme procédant de la volonté populaire les rapts planétaires, les spoliations, les abus et les renoncements à tous les leviers qui permettent aux Français d’être ce qu’ils sont, des citoyens vivant en pays de démocratie. Des lois qui, disions-nous, d’un trait de plume, abîment un pacte social patiemment construit depuis deux siècles, le socle de l’identité française.

Partout dans le monde les peuples se rebiffent. Ils ne veulent plus du plan B, à n’importe quel prix. Quitte, pour faire aboutir leur révolution, à endosser les méthodes de la terre brûlée chère aux tyrannies. En Allemagne, en Autriche, en Pologne, dans les Balkans, en Belgique, au Danemark, les partis d’extrême-droite ont partout le vent en poupe. Là, comme ailleurs, les partis xénophobes se présentent comme un plan C de substitution. En France, le FN apparaît de plus en plus comme le plan C qui aurait raison de l’establishment, du PS et de l’UMP-RPR-LR. Aux USA, c’est Trump qui incarne le plan C. En Algérie, le FIS était apparu pour beaucoup comme le plan C. Le plan C, c’est celui qui permet au plan B de rester à l’ordre du jour, contre vents et marrées. Le plan B bloquant le plan A (celui des peuples), le plan C est un pis-aller qui risque bien de s’imposer. Bernie Sanders est le plan A, que le plan B proposé par Hillary Clinton, s’appuyant sur les communautés noire et hispanique, empêchera de concrétiser. En France, le plan B paraît s’incarner en Alain Juppé. Cet homme qui, il y a vingt ans, a osé tenir tête aux généraux algériens (déclenchant la vague d’attentats de 1995 à Paris) a effectué début février une visite de trois jours en Algérie. Difficile d’imaginer que ce ne soit pas pour montrer patte blanche… Devant qui ? Bien malin qui pourra dire dans cette ménagerie d’Augias qui sera le bon cheval sur qui miser.

Aux USA, en Grèce, en Tunisie, en Égypte, en Espagne, au Brésil, le plan A se cherche, tâtonne ; mais les lobbys, les oligarchies, le « système » parvient chaque fois à renverser la vapeur et à imposer ses carcans. À quand une France entre les mains de son peuple, une France investissant dans un plan A ? Un pouvoir qui redonne droit de cité à la volonté du peuple ?

Un plan A qui sauverait la France et, par quasi-consubstantialité, éviterait à l’Algérie un sort terminal.

Mémoire, Histoire, Vérité, Connaissance, Science, Probité, ou le vaste lexique méprisé…

À force d’être gavés de chômage, de faillites, de parachutes dorés, de pollutions, de terrorismes, de bombardements, d’incendies, de noyades, de crashs, de pauvreté, de jungles, de murs, de catastrophes de tous ordres, la partie noble du langage, celle qui permet de conjurer ces mots porteurs de maux, a disparu de notre quotidien. Comment avancer si on ne sait pas où on met les pieds ? Pourquoi avancer si on ne sait pas d’où on vient ?

Alors… Défendre l’identité française, menacée à juste titre par des velléités perverses, impose fondations saines, connaissance de son passé, vigilance sur son présent et détermination sans faille pour forger un avenir de bien-être, de rayonnement pour tous. Telle entreprise commence par dévoiler la vérité sur l’Algérie. Une vérité qui doit chercher sa source en 1961, l’année qui a asséné un coup fatal au plan A dans ce pays. Une œuvre essentielle, qui doit s’engager avec comme serment de ne fermer les yeux face à nulle énormité qui viendrait inévitablement à être mise au jour. Et il y en a tant !

Alors, aux plumes citoyens… Affûtez vos taille-crayons. Écrivons, écrivons, qu’une encre pure, abreuve nos mémoires…

 

1Les experts qui criaient au loup étaient les mêmes qui offraient les solutions pour endiguer les menaces. Alain Bauer, à la tête d’une florissante agence (AB Conseil), facturait quelque 100 000 euros une étude qui revenait à photocopier la même recette éculée, à base de caméras de surveillance tous azimuts. Khalida Messaoudi et autres Mohamed Sifaoui préconisaient quant à eux d’« éradiquer » à tout va et à soutenir la junte militaire, leur commanditaire...

2Au contraire des médias et des experts pour qui tout ce qui mettait en cause la junte militaire et contestait la pensée unilatérale selon laquelle la guerre était « civile », menée par les islamistes contre leur peuple, n’était que mystification d’illuminés. Les pires révélations d’alors se sont avérées sous-estimées, depuis. Sans jamais ébranler le discours dominant qui laisse le problème intact, sinon aggravé. Lounis Aggoun, Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges d’États, La Découverte, 2004.

3Lire à cet égard Lounis Aggoun, Barbaresques – Algéropholies françaises, Éditions Oser Dire (Belgique), 2015.

4Les Kurdes en Turquie – se voyant accuser unilatéralement d’un attentat qui n’a fait des morts que parmi les leurs et qui a permis à leur contesté adversaire Erdogan de gagner des élections sur la base de sa capacité à lutter contre le terrorisme – peuvent se dire que coupables pour coupables, autant commettre des attentats de le cru. Il n’y a jamais eu autant d’actes terroristes en Turquie que depuis qu’Erdogan est devenu le porte-pavillon de la lutte antiterroriste.

5Lire à cet effet Lounis Aggoun, Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, Crimes et mensonges d’États, La Découverte, 2004.

6À Bordj el-Bahri (ex Fort-de-l’eau), un jeune entraîneur a été attaqué par une petite frappe, dealer, violeur multirécidiviste, comme chaque quartier en a nourri ; au marteau et au couteau, en plein public. Il tombe à terre, se vidant de son sang. Les voisins accourent et veulent lui porter secours. Les policiers les empêchent d’intervenir. « Il est mort », disent-ils. Mais le mort bouge encore, en se vidant de son sang. Les pompiers arrivent et veulent intervenir. Interdiction leur est faite de s’approcher du blessé. Le blocage dure deux heures, durant lesquelles le malheureux continue d’agoniser. Interdit de l’approcher. Il arrive vivant à l’hôpital mais il meurt un quart d’heure après. L’assassin, bien connu dans la ville, est copain comme cochon avec les flics du commissariat. Il n’en est pas à son premier fait d’armes. Ainsi va l’Algérie, « modèle de démocratie » d’après les chancelleries occidentales en général, dont George Bush himself ; et une brochette de ministres français en particulier, dont Nicolas Sarkozy, Jean-Louis Borloo, etc. Voir ce témoignage édifiant sur https://www.facebook.com/anti.istihmar/videos/1703341216591139/

7Voir Lounis Aggoun, Algéropholies françaises, éditions Oser dire (Belgique), 2016.

8 Un gouvernement d’« unité nationale » y est suscité par les puissances occidentales. Non pour permettre au peuple libyen de retrouver la paix mais pour désigner une instance « légitime » qui appellerait à l’aide – comme le gouvernement malien a appelé la France à l’aide en 2013 – les Nations Unies. Ce « machin » se chargerait ensuite de confier la responsabilité à quelques puissances occidentales (la France, l’Europe, Les USA…) d’écraser ce qui reste de ce pays et de la saucissonner pour permettre aux insatiables multinationales de se gaver en toute quiétude, pour « rétablir la démocratie » en Libye.²


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2 réactions à cet article    


  • Christian Labrune Christian Labrune 15 mars 19:05

    à l’auteur,
    Quand j’ai vu la longueur de l’article, je me suis dit que je me contenterais d’en lire deux pages, mais j’ai quand même tout lu. Je tiens à dire cela pour d’autres paresseux dans mon genre qui commenceraient par lire les commentaires pour essayer de deviner en quatrième vitesse de quoi il retourne.

    Eh bien, ça n’est pas gai, c’est le moins qu’on puisse dire ! Elle est même tout à fait apocalyptique, votre analyse, mais quand même plus réaliste que pessimiste. C’est une vision des choses triste et malheureusement fort lucide. De fait, est bien à craindre qu’en Europe, comme en Algérie, on ne soit très bien parti pour aller droit dans le mur.

    Que faire, comme disait l’autre ? Vous ne le dites pas et c’est précisément ce qui fait l’intérêt de votre description de l’état des choses. Je n’y vois aucun parti pris idéologique, seulement un constat. Tout le monde en sortira accablé et c’est bien l’essentiel dans un monde où prospèrent surtout les marchands d’opium.
     


    • OMAR 16 mars 17:54

      Omar9

      Salut Lounis Aggoun

      Il a assez plu sur l’Algérie, ces dernières semaines.

      Et la barrage de Taksebt est à 50% de son niveau de remplissage.

      Dès fois que vous souhaiteriez y prendre un bain...
      Et faites profiter C. Labrune, car il en a vraiment besoin....

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