La critique du travail peut sembler vaine, loufoque ou dangereuse, voir scandaleuse. Et pourtant, n’est-ce pas le système productiviste qui révèle aujourd’hui toute son absurdité, quand, au comble de l’aberration, nous en venons à regretter le fait que le travail se fasse toujours plus rare ?
[en illustration un des huit autocollants de la série "Le travail nuit"]
Car c’était bien là le but du progrès et de ses machines, celui pour lequel tant de générations ont sacrifié leurs beaux jours : nous libérer enfin de la malédiction du travail...
Mais alors que la Révolution industrielle et sa sœur informatique triomphent, voilà que les lendemains qui chantent s’avèrent ceux de l’enfer du chômage et de la « crise ». Ici la précarité d’emploi ou sociale se généralise, là-bas la misère bat des records historiques.
Bien que plus personne ne conteste la responsabilité de la surproduction et la surconsommation dans les dérèglements économiques, sociaux et écologiques qui ruinent notre présent et compromettent notre avenir, les dirigeants et les médias s’obstinent : hors de la croissance et du plein-emploi, point de salut !
Au premier million de chômeurs ils l’affirmaient avec vigueur, au second ils le certifiaient études à l’appui, au troisième cela fait toujours la une...
Or depuis plus de trente ans que la croissance et le développement, son ersatz exportable, nous mènent au bonheur, que constatons-nous ?
La fermeture d’une usine est plus rentable que sa production, une politique de licenciement assure une hausse d’action en bourse. L’industrie délocalise comme vous changez de chemise, ceci après avoir longtemps profité de cadeaux financiers des Etats, donc du contribuable, sous la promesse non tenue de créer des emplois. Bref, la courbe ascendante du chômage suit inexorablement celle des bénéfices records enregistrés en Bourse.
Et voilà que les travailleurs sont sommés de travailler toujours plus pour encore moins, tandis que le prix de la vie en €xplose, contraints d’accepter contrats et conditions de travail toujours plus précaires sous la menace latente ou déclarée de rejoindre leurs camarades chômeurs.
Ces sans-emploi, de victimes de la crise sont devenus de coupables parasites, et sont mis en demeure (s’il en ont une) de se vendre, de trouver un travail qui n’existe plus, sous peine d’exclusion, au propre comme au figuré. Il faut un certain culot pour annoncer une baisse des chiffres du chômage quand dans la réalité celle-ci ne correspond pas à de nouveaux emplois mais au nombre d’allocataires exclus consécutivement à la chasse en cours.
Signe des temps, notons le revival très tendance des working-poors, tels ces Londoniens à l’avant-garde de la flexibilité, cumulant plusieurs emplois mais contraints de faire les poubelles pour permettre aux leurs de survivre.
Ces quelques observations montrent à elles seules l’actualité et la pertinence de la remise en question du travail salarié comme unique accès à la vie active, à la participation sociale et citoyenne. Car en finir avec le travail ne signifie pas cesser de s’activer, au contraire.
Avant de poursuivre, une définition s’impose, il est nécessaire de démystifier le terme avant son culte. En effet ce mot piège, maudit et vénéré, a la particularité de désigner autant le labeur forcé, épuisant, répétitif et abrutissant que les activités épanouissantes et librement choisies.
Vous l’aurez compris, la cible de cet attentat littéraire est bien le travail effectué sous la contrainte, quelle qu’elle soit, du fouet au salariat.
Un petit détour par l’étymologie s’avère très instructif. Beaucoup connaissent l’origine révélatrice du terme français qui, comme dans les autres langues latines, n’est autre que le tripalium, joug de torture destiné aux esclaves. Peu savent qu’il en va de même dans la plupart des langues européennes. Ainsi dans les idiomes germaniques le mot désigne la corvée d’un enfant orphelin devenu serf.
Après cette petite histoire sémantique, rappelons brièvement celle du mal prétendument nécessaire qu’il désigne. Car un des atouts du productivisme est de s’appuyer sur la conviction qu’il en a toujours été ainsi, que le travail est le propre de l’homme, qu’il est dans sa nature. Bref, une fatalité à laquelle n’existe aucune alternative. Or comme nous allons le voir, il n’y a rien de plus faux.
« Le travail rend libre ! »
Pour commencer par le début, si l’humain est apparu il y a plusieurs millions d’années, le travail, lui, n’existe que depuis 15 000 ans à peine. Rassurez-vous, il ne s’agit pas de vanter avec nostalgie le paradis perdu, mais juste de régler son compte au premier mythe de notre liste, celui qui prétend qu’il en a toujours été ainsi. En effet, les activités auxquelles se livraient nos aïeux et qui les occupaient tout au plus trois heures par jour, comme la cueillette puis la pêche ou la chasse, sont de nos jours toutes considérées comme des loisirs ! Mais voilà qu’un beau jour, Croâr fils des âges farouches éprouve subitement un étrange besoin de jardinage. Après des centaines de milliers d’années d’une heureuse alliance avec son milieu, notre homme décide de le dompter !
Or, dès la première graine semée, une suite de bouleversements sans précédent vont se produire. Adieu la grande promenade, bonjour sédentarité et autres embouteillages sur le périph ! Car qui dit champs dit moissons, qui dit récoltes dit excédens, qui dit stocks dit murailles, qui dit territoires dit guerres...Une impressionnante réaction en chaîne semble naître d’un divorce consommé avec la nature, et pourrait bien s’achever par une autre réaction en chaîne, atomique cette fois, si nous n’y prenons garde.
Trêve de précipitation, revenons un instant à l’Antiquité, lorsqu’un certain Aristote, bien connu des services de l’Empire, déclara : « Il est beau de ne pratiquer aucun métier, car un homme libre ne doit pas vivre pour servir autrui. ».
Ceci pour constater que dès son apparition, le travail fut considéré comme une malédiction à fuir comme la peste, et que l’on confiait dès lors volontiers aux esclaves ou autres serfs corvéables à merci. Les nobles aristocrates qui succéderont aux maîtres romains justifieront par la religion et par leur sang bleu les privilèges qui les dispensaient de cette malédiction décrétée divine. Les variations autour de ce thème sont presque aussi nombreuses qu’il y eut de civilisations. Il est toutefois troublant de noter que nos médiévaux ancêtres travaillaient nettement moins que de nos jours. D’une part, le travail était lié aux saisons, d’autre part, le nombre de jours chômés -en cette époque où le terme était réjouissant- représentait un bon tiers du calendrier, vu la quantité invraisemblable de saints à fêter. Réjouissances à profusion, qui rimaient avec une vie sociale riche, alléluia !
Il fallait donc sévir. C’est ce que firent habilement les protestants, paradoxalement suivis des Lumières, ainsi que la Révolution industrielle dès ses balbutiements en Flandres et au-delà.
Le travail est donc sacralisé, il n’est plus honteux de travailler, faire du profit n’est plus un péché ! Sous nos yeux ébahis le travail se métamorphose de malédiction divine en un devoir glorieux, mieux : un droit fondamental, amen !
La suite est connue. Alors que la planète, l’humain et le vivant saturent, les économistes et les politiques persistent à vanter le plein-emploi et imposent la croissance.
A qui profite cette irresponsable fuite en avant ? Qui tire les bénéfices de cette surproduction insensée de gadgets inutiles qui n’ont d’autre but que de produire du travail, donc de générer des profits ? Certainement pas à vous, même si vous travaillez à la conception, à la production, à la promotion ou la distribution des ces coûteux gadgets, vous en payez le prix fort. Vous y sacrifiez plus d’un tiers de votre vie, souvent votre santé et votre vie familiale ou sociale en pâtit, toujours plus. Sans parler des dégâts, de la pollution engendrée par ces activités souvent dénuées de sens, ni du prix bien plus élevé que payeront les générations futures héritières involontaires de nos névroses consuméristes.
Perdre sa vie à la gagner, le salaire étant le bâton et la carotte.
Ici apparaît l’inavouable fonction de l’argent qui -au-delà de gérer le troc qui peut très bien s’en passer- est de quantifier, dégager des profits induits par le travail d’autrui et surtout de permettre une accumulation nettement supérieure aux besoins personnels d’un individu ou d’une élite. Ce qu’il fallait démonter ?
Tant d’activités parmi les plus absurdes que l’espèce humaine ait pu inventer dans le seul but de justifier salaires des uns, profits des autres et d’imposer un contrôle social sous forme d’occupations abrutissantes. Voilà qui explique pourquoi vous ne pouvez quitter le bureau ou l’atelier avant la fin de la journée même si vous avez déjà terminé vos tâches à midi, ce n’est plus votre force de travail mais votre temps de vie que vous vendez !
Ce n’est pas un hasard si les régimes totalitaires, de Vichy à Moscou en passant par Berlin, ont de tout temps usé et abusé du travail afin d’empêcher les peuples de penser, donc d’être, voire pour liquider physiquement certains groupes... A l’entrée des camps nazis figurait l’inscription : « Le travail rend libre »...
Avoir l’heure ou avoir le temps...
Nous l’avons vu, le travail n’est ni dans la nature humaine, ni dans la nature de l’activité humaine elle-même, dont il est l’abstraction monnayable. Malgré des légendes tenaces, il n’est pas non plus une fatalité.
La mystification de la croissance est un non-sens écomortel qui nous est imposé par des institutions non démocratiques comme le FMI, la Banque mondiale ou de puissantes multinationales, à grands coups de rentabilité, de flexibilité, de compétitivité et autres dogmes. Si le mythe de la croissance infinie pouvait séduire un contemporain de Christophe Colomb croyant découvrir l’Inde, il s’avère anachronique et criminel à l’heure actuelle.
Il est urgent de sortir de l’impasse du productivisme, les solutions existent et nombreuses sont celles qui ont déjà fait leurs preuves. Abolir le travail n’est pas se tourner vers le passé, au contraire, le dépassement de la situation actuelle aura grand besoin de certaines de ces technologies dites de pointe et pourtant vieilles comme le monde, comme les énergies renouvelables, les réseaux d’échanges de savoirs, les réseaux de troc sur la Toile et en dehors. L’allocation universelle -en attendant ou en précipitant la fin du capitalisme- est une autre piste provisoire à étudier prudemment.
Un paradoxe intéressant est qu’en dématérialisant l’argent, la cyberfinance pourrait faciliter, bien malgré elle, la fin du capital ! Imaginez juste un instant qu’un beau matin, pris d’un élan de lucidité, nous décidions tous de jeter nos cartes magnétiques et de continuer tout simplement comme avant ! Bien sûr beaucoup seront tentés dans un premier temps de prendre cinq tartes aux fraises au lieu d’une baguette, mais leur estomac les rappellera rapidement à la raison. De plus, tartes et baguettes seront bien meilleures, vu que les boulangers qui poursuivront leur activité le feront uniquement parce qu’ils aiment ça et qu’ils en sont fiers !
Cessons de maudire ou de craindre cette nouvelle situation que nous avons tant souhaitée, et réjouissons-nous du temps retrouvé. Valorisons les activités sensées, déjà nombreuses, axées sur l’éducation, le bien-être et la santé, les services publics et concrets à la collectivité, la créativité et les arts. Toutes ces professions, dans ce monde inversé, sont les premières sacrifiées sur l’autel des restrictions budgétaires.
Bardés de nos sciences et technologies réconcilions-nous avec la nature. Faisons le tri entre le nécessaire, le superflu et l’inutile. Avez-vous déjà osé calculer le temps que vous travaillez pour payer la voiture que vous utilisez pour vous rendre... à votre travail ? Consommer moins, c’est travailler moins. Différentes études menées par d’authentiques économistes ont régulièrement démontré que les activités réellement nécessaires pour subvenir aux besoins quotidiens dans notre société représentent moins de trois heures journalières, ça ne vous rappelle rien ? Enfin du temps pour soi, pour lire, pour jouer avec ses enfants, pour son partenaire, pour vivre !
Avant de conclure, il faut évoquer le danger que comporte la critique du travail, afin de ne pas se fourvoyer ni prendre la proie pour l’ombre. Il ne s’agit pas de faire le jeu de liquidateurs du bien public. C’est bien par l’accès à l’emploi que les travailleurs d’antan ont pu améliorer leurs conditions de vie, s’organiser, lutter pour (re)conquérir leur dignité. Ce que la novlangue nomme à tort les acquis sociaux furent de fait des conquêtes arrachées au prix du sang des prolétaires. Notons toutefois que les insurgés de la Commune n’avaient pas à se soucier de la fonte des pôles...
A nous de tisser et de bâtir, de mobiliser pour établir de nouveaux rapports de forces et de farces ! A quand la grève générale contre le travail ?
La croissance durable n’étant qu’oxymore, la décroissance comme le bon sens inscrivent la critique du travail à l’agenda de tout être qui n’a pas désappris à penser.
Cette modeste contribution ne prétend pas apporter d’élément neuf ou de réponse définitive à la remise en question du dogme du travail et de ses mythes. Ses buts sont d’inciter les lectrices et lecteurs à pousser plus loin la réflexion en consultant les nombreux ouvrages dont ce texte s’est librement inspiré (cf. liens), de contredire la pensée unique et d’affirmer que non seulement une autre vie et un autre monde sont possibles, mais surtout qu’il est urgent de passer de la théorie à la pratique.
Pour conclure en répondant par avance à ceux qui ne manqueront pas de clamer que tout ceci n’est que fadaises ou dangereuses chimères :
l’utopie -irresponsable et criminelle- est de s’obstiner à cautionner un système qui va et nous emmène, nous le constatons tous, droit au mur !
Bonne sieste !
Livres en ligne :
Manifeste contre le travail Groupe "K"
La déchéance du travail, in Traité de savoir vivre, R.Vaneigem.
L’abolition du travail, Bob Black
Le droit à la paresse, Paul Lafargue
L’idéologie allemande de Marx et Engels
La société du spectacle de Guy Debord
Le manifeste des chômeurs heureux
Autres Livres sur le thème :
Les aventuriers du RMI, Jérôme Akinora
Contre le travail, Philippe Godard
Bonjour paresse, Corinne Maier
Chômeuse ! Sophie Badreau

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