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Affairisme, Audimat, Amoralité publique… ce vrai « triple A » à perdre

Un vendredi soir l’agence Standard and Poor's retirait à la France son sacro-saint triple A. L'agence de notation financière abaissait d'un cran la note de la dette tricolore à long terme, de "AAA" à "AA+". Le triple A permettait surtout de s’endetter un peu plus en empruntant à bas coût sur les marchés financiers. Le perdre devait en théorie entraîner une hausse immédiate des taux d'intérêt auxquels la France finance sa dette. Le retrait du triple A allait provoquer des dégradations en cascade des notes de tous les organismes publics dits "subsouverains", notamment les collectivités territoriales et entreprises ayant l'Etat à leur capital et bénéficiant ainsi de la garantie de l'Etat. La région Ile-de-France et la ville de Paris, l'Unedic, tous notés "AAA" seraient bientôt dégradés, comme la Poste et la Caisse des dépôts et consignations. Les banques françaises se voyaient frappées de la même menace pour détenir 120 milliards participant de la dette publique nationale. Oui, la France frôlait la fin de son monde ce vendredi là. Le calendrier Maya avait mal fait ses comptes.

Le lundi suivant, contrairement à l’Agence Standard & Poor's, l’Agence Moody’s, maintenait le triple A de la France. La Bourse parut fêter cette bonne nouvelle, marquant par une petite hausse. Chacun commença à percevoir que les avis des Agences n’échapperaient pas au contexte électoral ni aux pressions. Les mauvaises langues disent même que le président Obama et son homologue français auraient un intérêt, non pas boursier mais électoral, à évoluer dans une situation suffisamment tragique pour leur permettre de s’imposer comme chef de guerre qu’il serait insensé de renvoyer au cœur même de la bataille. Les mêmes mauvaises langues dénoncent l’usage habile de ces temps de crise, en partie bien réelle, pour accabler les présidents sortants de tous les maux. Si les peuples acceptent de gros sacrifices, les mauvaises habitudes de certains élus de tous bords ne renoncent pas à perdurer. Le théâtre politique recourt abondamment à toutes les grosses ficelles et cordes, y compris celles qui étranglent le peuple.

Triple « A » ? Il semble que depuis 30 ans cette notion recouvre bien d’autres aspects que ceux qu’on lui reconnaît présentement. Le « A « de Argent serait passé en maître, qu’il ait même quintuplé ces derniers temps ne serait pas exclu.

Chacun sait l’argent qui coule à flot dans les jeux du stade, celui des nouveaux gladiateurs footballeurs. Celui des « grands » patrons, lesquels n’ont bien sûr que la grandeur des capitaux, la grandeur d‘âme étant passée de mode. Mais aussi, l’argent des syndicats officiels souvent chargés de singer une fausse contestation afin que la vraie révolte ne se produise jamais. Il s’agit « d’encadrer les manifestants » afin « d’éviter tout débordement ». Les formules sont bien installées, comme les leaders de nos très chers syndicats, dans leur fauteuil doré. Au plus dur de la crise, les confédérations affichent ainsi une parfaite santé financière. Les principales centrales sont propriétaires de vastes et confortables locaux. Sur place, toute pensée pour le travail à l’usine y semble totalement écartée. Cette évocation ne prendra place que dans les discours entretenant la belle illusion de lendemains plus enchanteurs. Oui, l’argent, y compris chez ceux qui seraient sensés défendre les droits et améliorer la condition sociale et matérielle de tous ceux qui en manquent le plus, d’argent, pour parvenir à la fin du mois, ou continuer de se soigner. Oui, la société est bien plus malade qu’eux, et d’abord de l’argent.

Le siège du Medef est ainsi valorisé à pas moins de 24 millions d'euros. Du reste, puisqu’il s’agit de défendre les plus gros patrons, la logique résidentielle peut se justifier. L’ignorance des petits patrons de PME, aussi. Pour ce qui la concerne, l'UIMM dispose d'un bas de laine avoisinant 505 millions d'euros. A la tête de la CFDT, François Chérèque aura pareillement semblé incapable de cacher les belles économies de son organisation évaluées à 350 millions d'euros, dont 34,7 millions de « trésorerie disponible ». La CGT ? Elle dispose de 42 millions d'euros. L’argent.

Globalement, la syndicratie perçoit 4 milliards par an de la collectivité nationale et locale, pour seulement 8 % de syndiqués. L’argent ?

Bien entendu, du « A » de Argent à celui de Affairisme, il n’y a qu’un pas. Sous prétexte que le cadre du financement n’aurait pas été suffisamment défini pendant des années, les pires abus auraient été inévitables dans tout l’éventail du champ politique. On n’allait quand même pas exiger des plus hauts représentants du peuple qu’ils se montrèrent pleinement exemplaires et honnêtes, alors qu’aucun texte de loi ne les y obligeait expressément. Chacun garde en mémoire l’affaire de la MNEF et des emplois fictifs de la Ville de Paris (et sans doute de bien d’autres, pour peu que cela ait vraiment changé). Aujourd’hui l’affaire Guérini à Marseille et dans les Bouches du Rhône. Et les plus emblématiques pour se situer à la hauteur réelle des enjeux, l’Affaire ELF (pour peu qu’il n’y en ait qu’une) jusque l’affaire Bettencourt et Karachi. Aucun doute à avoir, faute d’accéder à toute la vérité, l’affairisme n’a pas eu le mal du pays en France. Sans insister sur des « affaires » d’autre nature, notamment de mœurs, se voyant en général classées sans suite. L’ancien Ministre Luc Ferry, soutenu par un ex patron des RG aura donc évoqué des faits graves touchant à un élu de premier plan. Par chance, un été vînt à point nommé, comme une mouche vole au dessus d’un mystère susceptible d’avoir bien des prolongements. Le soleil aura su clore le débat.

L’Argent ? Son influence serait dévastatrice, aussi pour ceux qui en manquent cruellement et injustement, dans un pays comme le notre, battant notamment tous les records d’épargne. Hélas, le sens du partage serait tout autant incomparable, mais à la baisse.

Selon une étude de l'Insee sur la pauvreté, près d'un ménage français sur huit survit sous le seuil de pauvreté, avec moins de 950 euros de revenu mensuel, toutes aides ou allocations comprises. Le supposé « assistanat » reste sans commune mesure avec, par exemple, le financement « syndicratique ». La fraude sociale s’élèverait à 20 millions d’euros, mais la fraude fiscale, à 100 fois plus, pour peu qu’elle ne soit jamais chiffrable. Les paradis fiscaux auraient des anges gardiens très discrets et armés jusqu’aux dents, faute d’avoir des ailes. Les familles monoparentales sont les plus touchées par la misère. Ce seuil de pauvreté est calculé par rapport au niveau de vie moyen en France, s'établissant à 1.580 euros par mois (19.000 euros par an). Autant dire un niveau déjà a minima pour peu que l’on sache le prix des loyers. Les 10% de personnes les plus modestes ont donc un niveau de vie annuel inférieur à 10520 euros et les 10% les plus aisées un niveau de vie d'au moins 35.550 euros, soit 3,4 fois plus. Sans insister sur ceux qui perçoivent cette somme chaque mois, ou chaque jour. Un écart qui n’a cessé de se creuser. Bien entendu, les détournements par le Luxembourg et les niches fiscales ne sauraient être pris en considération. L’argent.

Le chômage, le désoeuvrement matériel et affectif qu’il induit, fonderaient la cause essentielle des 130 000 tentatives de suicide (dont 11 000 morts en 2011) constatées annuellement dans notre pays. Un chiffre avoisinant étonnamment celui des SDF. Ce taux de suicides en France est l’un des plus élevés de l’Union européenne, voire, du monde. Quoi qu’il en soit, si l’argent coule à flot dans certains circuits décisionnaires et oligarchiques, la perte d’un emploi a pour première conséquence une chute immédiate des ressources. Le traumatisme du million de chômeurs qui valut au Président Giscard d’Estaing sa défaite (en liaison déjà avec des « affaires » de diverses natures) est bien loin. Ce chiffre est devenu au fil du temps un rêve désormais inaccessible. Les divers présidents et gouvernements passèrent, les divers patrons de syndicats aussi. Les millions de chômeurs firent plus que tripler. Pour peu que l’on comptabilise les temps partiels subis ou contrats de formations et emplois temporaires, les mauvaises langues osent avancer le chiffre de 5 millions de chômeurs dans notre France de 2012. Voire plus. Des lunettes à triple foyer n’y suffiraient pas. Les divers types de chômeurs permettent de noyer le poisson honteux. Les ministres passent. L’argent ? Il en manquerait pour cette cause nationale.

Ainsi, près de 900 usines ont dû fermer et plus de 100.000 emplois ont été détruits en France lors des trois dernières années, selon une analyse réalisée par l'observatoire Trendeo. Les effets de la crise sont attestés. L’OCDE a récemment indiqué que le chômage en France devrait atteindre les 10,4% à la fin 2012. L’Observatoire français de la conjoncture économique (OFCE) table plutôt sur un taux de chômage à 10,7% ou 11 % à la fin 2012. Une première sans équivalent depuis 1997. A l’image d’Areva, BNP Paribas ou PSA, la succession des plans de restructuration ne ferait que commencer. L’argent ? Si certains « triplent » le leur au travers de stock options et primes diverses se rajoutant à des salaires de centaines d’années de Smic, une majorité écrasante, mais surtout écrasée, de nos concitoyens, rentre dans un période de vaches maigres. Le veau d’or ne verra sa dimension tripler que pour une infime minorité. L’argent.

Chacun s’accorde à situer le début de l’irresponsabilité d’état en matière de finance publique au début des années 80. La cause serait entendue que cela dure « depuis 30 ans ». Au sortir du Giscardisme, pendant de nombreuses années, l’accroissement de la pauvreté n’aura eu d’équivalent que celui de la Bourse. La libération des ondes radiophoniques déboucha rapidement sur le règne absolu de quelques radios très commerciales. La privatisation de TF1 autant que « la 5* » offerte un temps à Berlusconi, tout commença à converger vers le Capitalisme le plus outrancier. Le « A » de Argent se prolongeait bientôt dans le « A » de Audimat.

Un ministre de la culture festive plein de talent serait venu enrober la politique dans une coloration délicieuse de spectacle permanent. Les concerts « humanitaires » financés à grand renfort publicitaire par tous les amis du showbiz passèrent bientôt pour des réformes majeures. Il fallait être « de Gauche » (caviar) pour être intelligent. On allait changer et chanter la vie, et la fête semblait primer sur la dette. Si le chômage et la précarité augmentaient sans cesse, les festivités venaient redonner du cœur à l’ouvrage des « travailleurs » de moins en moins nombreux. Ne pas dépasser les 2 millions de chômeurs s’imposait en promesse héroïque. Les grands travaux ne se firent pas sur le champ social mais dans l’architecture. Le Service Public ne cessa de croître. Les mauvaises langues voyaient dans ce mammouth une parfaite illustration du clientélisme. Le parti majoritaire d’alors était volontiers assimilé à celui de la fonction publique. L’argent ? Il nous faut le trouver aujourd’hui pour assumer le paiement des retraites de tous ces employés à vie.

L’audimat fît à cette époque ses premiers ravages dans la théâtralisation du politique, lequel commençait à devoir pousser la chansonnette sur les plateaux de télévision pour prétendre à quelque crédibilité et « modernité ». La bonne conscience, ou l’inconscience (notamment au niveau de la dette) dégoulinait dans les beaux quartiers rassemblant la Cour de l’époque, toujours actuelle.

Le double « A » de l’Argent et de l’Audimat ne tarda pas à se joindre au « A » de l’Amoralité quasiment instituée en modèle de comportement au même titre que le machiavélisme. Dans la vie comme en politique il fallait être « un tueur ». Manipuler relevait du talent, à l’exemple du sommet. Ce triple A, le vrai, domine depuis la gouvernance et les repères généraux de notre pays. Le Vivre-ensemble est devenu secondaire.

La crise de 2008 vînt interrompre subitement cette grande déchéance insouciante et presque joyeuse, alors que la France se vivait encore comme au temps des colonies, entendant prendre la tête d’une Europe impossible pour prolonger son ancienne dimension impériale.

Le moment est venu pour elle de perdre ce « triple A » là, qui la caractérise depuis trop longtemps, celui du règne de l’argent et de l’audimat de gouvernance, dans la plus grande amoralité publique. En plein cataclysme économique international, notre pays se doit de résoudre au mieux sa propre « crise ». Il n’est pas exclu que cela se fasse notamment au travers d’une élection présidentielle, pleine de surprises.

Guillaume Boucard




par Guillaume Boucard (son site) mardi 17 janvier 2012 - 4 réactions
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