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Afficher sa lettre confidentielle au recteur, est-ce une attaque contre un professeur ? Non ! dit la rapporteur publique.

Victimes par deux fois d’une violation par leur principal du secret de leur correspondance administrative affichée en salle des professeurs, deux anciens professeurs du collège de Marseillan (Hérault) ont vu enfin leur recours, déposé en 2007, examiné en audience par le Tribunal administratif de Montpellier, mardi matin 1er décembre 2009. Certes, le tribunal ne se prononcera que dans trois semaines. Mais à elle seule, l’audition de « la rapporteur publique » (appellation nouvelle du « commissaire du gouvernement » depuis février 2009) valait le déplacement.

Un appel au secours qui se retourne contre les victimes
 
S’estimant victimes de brimades répétées de la part de leur principal qui devant une personne étrangère au collège les avait, par exemple, traitées de « fouteuses de merde  », ces deux professeurs avaient, dans le courant du premier trimestre de l’année scolaire 2006-2007, adressé un courrier au recteur pour s’en plaindre. Elles avaient même déposé une main courante à la gendarmerie pour harcèlement moral. La réponse rectorale ne s’était pas fait attendre : des inspecteurs dépêchés sur place avaient rejeté l’entière responsabilité du conflit sur les deux professeurs à qui il convenait, selon eux, « de rappeler les devoirs de leur mission  » ; ils avaient conseillé de « sanctionner leur déloyauté  » par un blâme qui avait été infligé à chacune en mars 2007.
 
L’affichage par la principal en salle des professeurs de leurs lettres au recteur
 
Fort régulièrement, contre ce blâme inique, les deux professeurs avaient adressé par voie hiérarchique un recours gracieux au recteur en avril 2007. Or, elles avaient eu la surprise, peu après, de découvrir une copie de leurs lettres respectives affichée au tableau d’information de l’administration en salle des professeurs ! Elles en avaient pris des photos (voir photo ci-contre) et avaient demandé dans un nouveau courrier, acheminé par voie hiérarchique, la protection de la collectivité publique contre cette violation de la confidentialité de leur correspondance administrative qui était manifestement une attaque subie à l’occasion de leurs fonctions. Quelques jours plus tard, en mai 2007, la principal récidivait : une copie des nouvelles lettres, portant comme les précédentes la date d’arrivée au collège, étaient, elles aussi, exposées sur le même panneau d’affichage.
 
Le recteur mis en demeure par le tribunal
 
L’absence de réponse du recteur à leur demande de protection statutaire valant après deux mois refus implicite, les deux professeurs avaient saisi le tribunal administratif de Montpellier. On passe sur la mise en demeure du tribunal pour que le recteur consente à présenter ses observations. Était-ce l’embarras ? Après avoir sanctionné à tort les deux professeurs, n’avait-il pas découvert par cette violation inouïe du secret de la correspondance administrative que sa principal n’était pas sans reproche, qu’elle était animée à leur égard d’une animosité sans borne pour perdre ainsi le nord et commettre non pas une fois mais deux fois de suite et de façon inexcusable un délit incontestable que même l’administrateur le plus ignorant de ses devoirs ne pouvait commettre. 
 
La réplique infâmante du recteur
 
Sa réplique, enfin transmise, n’en laissait en tout cas rien paraître. Il osait même imputer sans rire aux victimes une part de responsabilité dans le comportement délictuel de la principal : « Si l’affichage incriminé n’est pas contesté, accusait-il, il s’inscrit dans un climat de tension dont (les requérantes ont été les protagonistes), qui était de nature à favoriser la "faute" dont elle fait grief à (leur) chef d’établissement. » Oui, oui, on a bien lu ! La violation par deux fois de la confidentialité de ces quatre lettres acheminées par la voie hiérarchique n’incombe pas à la seule principal, mais en partie aux deux professeurs !!! Ce qu’on appelle un amalgame, faire d’une victime un coupable ! Elles ont dû sans doute lui apporter les punaises !
 
Et pour refuser la protection statutaire due au fonctionnaire en cas d’attaques à l’occasion de ses fonctions, que demandaient les deux professeurs, le recteur de nier que cette violation de la confidentialité de la correspondance administrative pût relever des cas d’attaques énoncés par l’article 11 de la loi du 13 juillet 1984 : menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages. (3)
Tiens donc ! Qu’est-ce alors que cette amabilité punie par le Code pénal en ces termes ? « Art. 432-9. - Le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public, agissant dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, d’ordonner, de commettre ou de faciliter, hors les cas prévus par la loi, le détournement, la suppression ou l’ouverture de correspondances ou la révélation du contenu de ces correspondances, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. » L’administration de l’Éducation nationale échapperait-elle à la loi commune ? Et le juge administratif peut-il tolérer la violation du secret de la correspondance administrative par une principal elle-même, qu’il la qualifie, comme ça lui chante, voies de fait, violences ou outrages ?
 
 Le recteur niait donc, en conclusion, que ces actes répétés eussent pu causer un quelconque dommage aux professeurs ! Elles étaient seulement clouées au pilori devant leurs collègues qui avaient pu lire à loisir leurs lettres confidentielles au recteur !
 
La farce jouée par la rapporteur publique
 
Aussi attendait-on avec intérêt, mardi matin, ce qu’à l’audience la rapporteur public allait proposer au tribunal comme solution. On n’a pas été déçu ! Sur un ton d’une rare arrogance, celle-ci a lu à toute vitesse "un copié/collé" de la réplique du recteur. Les faits n’étaient pas contestés, mais l’article 11 de la loi du 13 juillet 1983, selon elle, ne s’appliquait pas au cas d’espèce. Certes, cet affichage, a-t-elle concédé, est « maladroit » (sic !), mais on n’y voit « aucune appréciation personnelle, ni menace, ni voies de fait, ni violences, ni outrages  », enfin rien de ce contre quoi un fonctionnaire doit être protégé par la collectivité publique. Elle a donc invité le tribunal à rejeter les deux recours. À l’en croire, un fonctionnaire ne doit donc pas être protégé contre l’affichage public par un chef de service de ses lettres confidentielles adressées à un supérieur hiérarchique ! De mieux en mieux !
 
Sans doute n’est-ce que le point de vue de la rapporteur publique. Le Tribunal peut ne pas la suivre dans ses conclusions. N’empêche ! Qu’il puisse se trouver une magistrate, consciente des devoirs de sa charge, pour soutenir pareille analyse, on reste frappé d’hébétude, sinon d’admiration. Le Droit n’a plus de sens, on lui fait dire ce qu’on veut selon qu’il faille défendre le puissant ou le misérable. Il n’est même pas besoin d’argumenter. Affirmer péremptoirement avec morgue suffit. Que les manants retournent à leurs corvées ! Qu’est-ce qu’ils viennent perdre le temps de tous à chicaner ? Le Droit est redevenu celui du plus fort ! Basta ! La confidentialité du courrier administratif par voie hiérarchique ? Foutaises ! N’appartient-il pas à un chef d’établissement d’en décider désormais à sa guise ?
Un dépliant publicitaire luxueux que distribue le Tribunal administratif de Montpellier apprend à qui l’ignorerait, que son rôle est de « protéger les citoyens contre les abus ou les erreurs de l’administration ». Si le tribunal suit sa rapporteur publique, comment pourra-t-on encore y croire ? Paul Villach
 
 
(1) Paul Villach, « Allez vous faire enc… » ont écrit des lycéens à leur professeur. Comment est-ce possible ? » AgoraVox, 27 novembre 2009.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/allez-vous-faire-enc-ont-ecrit-des-65722
 
(2) Paul Villach, « Des courriers administratifs confidentiels affichés dans la salle des professeurs d’un collège », AgoraVox, 2 mai 2008.
 
(3) Loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, portant droits et obligations des fonctionnaires, article 11, 3ème alinéa : « La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamation, ou outrages dont ils pourraient être victimes à l’occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant le préjudice qui en est résulté. »
 
par Paul Villach mercredi 2 décembre 2009 - 27 réactions
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  • Par Fergus (xxx.xxx.xxx.68) 2 décembre 2009 11:07
    Fergus

    Bonjour, Paul et merci pour cet article édifiant sur les dérives administratives.

    Quelle qu’ait pu être la nature et le fondement du litige entre les profs et la principale, l’affichage au vu de l’ensemble des collègues de courriers confidentiels relève purement et simplement de la faute professionnelle, un principal étant là pour mettre de l’huile dans les rouages et faire respecter la réglementation, en aucun cas pour exacerber un conflit dans lequel il est impliqué, au risque de détériorer le climat de l’établissement dont il a la charge.

  • Par Daniel Arnaud (xxx.xxx.xxx.248) 2 décembre 2009 13:14
    Daniel Arnaud

    Très instructif, comme d’habitude.
    Le scénario décrit est typique des affaires de harcèlement moral au travail, que ce soit dans le privé ou dans la fonction publique : la victime est "chargée" par l’agresseur, présentée comme "mauvaise" ou "agressive", et les rôles se retrouvent inversés. C’est au bout du compte le harcelé qu’on fait passer pour un "fauteur de troubles".
    Le langage employé par la hiérarchie de l’Education nationale est à cet égard révélateur. Un professeur qui refuse d’avaler une couleuvre manque de "souplesse" ; un professeur qui tente de faire valoir un droit cherche à "polémiquer" ; un professeur qui se dit harcelé est "paranoïaque". Chaque expression suggère que le conflit éventuel est à attribuer au professeur, jamais à l’administration-voyou.

  • Par daniel (xxx.xxx.xxx.178) 2 décembre 2009 12:01
    daniel

    Je ne pense pas que les chefs d’établissement soient recrutés en fonction de leur bêtise comme le réaffirmait Paul dans un article précédent récent. Mais dans le cas présent il y a une faute professionnelle ; Je ne connais pas le fond de l’affaire ni les causes de l’origine du conflit mais il y avait sûrement d’autres moyens pour le principal du collège que cet affichage incongru.
    Et puis je me demande s’il y a des sections syndicales dans cet établissement. En principe elles devraient intervenir en pareil cas.
    L’ambiance générale a l’air de se compliquer dans les lycées et collèges. Et le sang froid est plus que jamais nécessaire pour diriger un établissement. 

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