En tant que modérateur sur AgoraVox, il m’arrive de censurer des articles uniquement parce qu’ils sont écrits dans un français déplorable. S’il ne s’agit pas d’être élitiste, encore faut-il ne pas déverser sur AgoraVox des écrits qui n’ont pas le niveau du CM2.
Errare humanum est, certes. Mais faut pas pousser. Étant journaliste et ayant eu à cogérer quelques journaux, je reconnais avoir la (dé)formation professionnelle consistant à traquer impitoyablement la faute d’orthographe, les mauvais accords du participe passé, les verbes mal conjugués, etc.
Ma grand-mère, née en 1906 et n’ayant fait que l’école primaire, écrivait sans une faute. Ma vieille tante de 83 ans, qui n’est guère allée plus haut : idem. Alors, comment se fait-il qu’aujourd’hui, rares soient les gens qui ne sabotent pas à longueur de temps cette belle langue française que les étrangers qui l’étudient profondément trouvent admirable ? Comment se fait-il que même des diplômés blanc-cassis n’aient pas le niveau de tel politicien tunisien, de tel romancier sénégalais, de tel intellectuel algérien ou de tel écrivain argentin s’exprimant dans notre langue ? Il est évident que notre système scolaire est gravement fautif. Mais sans doute aussi une forme de paresse qui consiste à ne surtout pas chercher à s’améliorer au cours de son existence.
Dans ma famille, il y a une personne qui, dernière d’une famille de sept enfants, avait une orthographe déplorable et qui a redoublé deux fois. Aujourd'hui, elle écrit fort bien et dans l’administration elle a un poste de direction élevé. Je pourrais également parler de cet ami proche, fils d’émigrés espagnols ayant fui la Guerre civile, père en fonderie, mère au foyer, cinq enfants, entré au cours préparatoire sans parler un mot de français. Presque tous les enfants sont allés à l’université, ils font tous un métier hautement qualifié. Comment se fait-ce ?
La dysorthographie qui sévit sur AgoraVox suscite d’autant plus mon ire que le moindre traitement de texte souligne immanquablement les mots qui n’existent pas, comme accépté, ou même les associations soupçonnables comme bien sur (au lieu de bien sûr). Quand je lis quelque part les politiciens diverges, est-ce trop demander que de ne pas confondre un nom pluriel avec un verbe au pluriel, qui plus est du premier groupe, le plus facile ?
Lorsqu’on veut publier un article, encore faut-il se relire, plusieurs fois, sur écran et sur papier imprimé. Ainsi, je viens de corriger la proposition les mots qui n’existe pas, que Word ne m’avait pas (ou pas encore) soulignée, et diplôme qui, contrairement à syndrome, prend un accent circonflexe, toujours selon Word, le Robert, le Larousse, etc. Réapprenez à ouvrir un dictionnaire ! Je sais bien que, même avec beaucoup d’attention, des fautes parviennent à passer (tiens ! Word m’a souligné parviennent… ; faites-lui une confiance modérée). Chaque fois, j’en ai honte. Mais qu’on laisse publier des « articles » qui, il y a trente ans, auraient valu moins que zéro en classe de sixième, non et mille fois non.
N’importe qui peut apprendre à écrire correctement. Je vous renvoie au témoignage de Mémona Hintermann, Tête haute (J.-C. Lattès, 2007) : née dans une misère complète à l’île de la Réunion, fille d’un Indien Malabar et d’une Française d’origine bretonne, elle a dû son salut à l’École républicaine, que le pouvoir n’avait pas encore délabrée. Depuis longtemps, Mémona est grand-reporter à France 3. Son exemple n’est pas unique.
Quand on veut s’exprimer, a fortiori publiquement, on ne se sert pas du support qui nous accueille pour cracher, sans même avoir travaillé un peu, ce qu’on a sur le cœur. AgoraVox n’est pas un vomitoire, ni sur le plan de la forme, ni sur le registre de la pensée.
Ainsi, quitte à se faire passer pour un ayatollah bernardpivotesque, Pale Rider continuera à pourfendre l’erreur, non pas au nom d’une élite dont il n’a jamais fait partie, mais au nom d’un bien commun qui s’appelle le français et dont les plus ardents défenseurs sont, sachez-le, des Africains francophones comme Abdou Diouf.

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