Samedi dernier, dans "L’Hebdo", sur la chaîne de télévision France O, Eric Zemmour s’en prenait au rap, qu’il considère comme "une sous culture d’analphabètes". Le soir, dans "On n’est pas couchés", sur France 2, c’est au slammeur Grand Corps Malade qu’il s’attaquait avec virulence. Dans les deux cas, une même obsession revient : la prétendue pauvreté du vocabulaire.
Il est clair que les attaques sur la quantité de vocabulaire sous-entendent un présupposé classique, qui est que plus l’on dispose de mots différents, plus l’on peut exposer d’idées subtiles, complexes et nombreuses. Or, il n’est nul besoin d’être linguiste ou théoricien de l’information pour se rendre compte que les fondements d’un tel préjugé ne sont pas aussi solides qu’il n’y paraît...
Des lettres et des sons
Il existe dans le monde une grande variété de langues, et de systèmes d’écriture qui leur sont associés. Certaines, comme le japonais, possèdent très peu de sons mais un très grand nombre de caractères. D’autres n’ont qu’un nombre relativement limité de lettres mais comportent une plus grande variété phonétique, comme le russe ou le français. Enfin, certains combinent les deux complexités à un niveau inégalé, comme le chinois.
Il ne viendrait pourtant à l’esprit de personne, pas même de M. Zemmour, puisqu’il utilise couramment l’alphabet latin, de prétendre qu’une plus grande variété de signes est nécessaire pour pouvoir écrire plus de mots ; de la même façon, ce n’est pas le nombre de sons dans une langue qui détermine la taille de ses dictionnaires.
Et, de fait, toutes les langues que nous avons cité comportent une littérature de qualité reconnue comme telle, bien indépendamment de ces caractéristiques.
Détour par l’informatique
Si la science informatique a permis une chose dans ce domaine, c’est d’abstraire et de systématiser les objets relatifs à l’information, afin que les réflexions portant sur eux puissent enfin sortir des sentiments et affects.
Une première constatation est que toute information numérique, aussi bien texte qu’image, son, vidéo ou programme, n’a besoin, pour être exprimée, que de deux mots de vocabulaire, 0 et 1, malgré toute la diversité qu’elle peut représenter.
Si l’on regarde du côté des langages de programmation, il n’existe qu’un seul critère objectif de leur expressivité : la complétude au sens de Turing, qui signifie que tout ce qui peut être fait sur un ordinateur peut être décrit dans ce langage.
Or, à nouveau, ce critère ne permet de présumer ni de la quantité de signes et de mots clés que doit comporter un langage, ni du nombre de constructions qui forment sa grammaire. Parmis les langages complets au sens de Turing, on en trouve ainsi qui se limitent à deux signes et quelques constructions, et d’autres comportant des centaines de mots clés et dont la documentation des concepts suffirait à remplir plusieurs annuaires.
L’histoire de l’écriture
Dans les langues s’écrivant à l’aide d’idéogrammes, comme le chinois, on peut imaginer qu’initialement chaque mot est associé à un caractère qui lui est propre. L’inconvénient de ce système est que ces derniers vont alors avoir tendance à se multiplier, jusqu’à atteindre plusieurs dizaines de milliers. Pour soutenir le développement du vocabulaire suivant la création de nouveaux concepts, on va alors juxtaposer deux caractères-mots pour former un nouveau mot de deux caractères. Cette évolution se poursuivant, cette solution est perçue par certaines cultures comme un moyen de réduire le nombre de caractères utilisés, notamment pour faciliter l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. On voit ainsi des langues passant d’un grand nombre d’idéogrammes à un très petit nombre de caractères, et ce pour exprimer la même diversité de mots, comme le coréen.
Retour au vocabulaire
En faisant un parallèle, on peut dire que, de la même façon, comme il n’est pas forcément souhaitable d’augmenter indéfiniment le nombre de caractères avec le développement du vocabulaire, il n’est pas nécessaire, et peut-être pas non plus judicieux pour des raisons évidentes de contraintes éducatives, de clarté et de précision, que le nombre de mots augmente indéfiniment avec le nombre de concepts que la pensée humaine a à exprimer.
Ainsi, de la même façon que la complexification des langues a tendance à entraîner une diminution du nombre de caractères et que la complexification des ordinateurs s’accompagne d’une diminution du nombre de constructions des langages qu’ils comprennent, il se pourrait que la diminution du nombre de mots de vocabulaire ne soit pas un obstacle au développement de la pensée humaine, n’en déplaise à M. Zemmour...
Extrait de L’Hebdo

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