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Approche critique de l’engagement contemporain (III) : Ecueils environnementaux à l’engagement personnel

Celui qui, contrairement à Montesquieu, est « naturellement désapprobateur », c’est-à-dire qui ne consent pas spontanément au monde tel qu’il se présente à lui, est d’emblée placé devant un problème existentiel de poids : comment vivre dans un univers qui ne vous convient pas ? Cette inclination conduit immédiatement l’individu à se poser la question des actions qu’il lui est possible d’entreprendre pour tenter de transformer ce qui lui semble injuste dans le monde, et, chemin faisant, confronté bien entendu aux réticences de ce monde, à s’interroger sur la pertinence et sur la légitimité de telles actions. Les obstacles qu’il sera amené à rencontrer seront de différentes natures, que l’on se propose de recenser ici.

 

Une des premières difficultés de celui qui pense, c’est-à-dire qui imagine des mondes possibles autres que le monde réel, est de se confronter à tous ses contemporains qui ne partagent pas cet état d’esprit. Le risque est donc d’être taxé, au choix, d’ « intello », d’ « utopiste », d’ « emmerdeur », d’ « irréaliste », d’ « insatisfait ». Celui qui entend garder une posture critique comprend donc qu’il devra accompagner ses dires d’actes concrets, et qu’il ne devra cesser de se confronter à une réalité qui, presque par définition, est rétive au changement. Comment concilier alors exigence et tolérance ? Comment accepter le monde et ses habitants tels qu’ils sont, tout en revendiquant un changement des esprits et des institutions que l’on juge nécessaire ? Convoquer à l’occasion des travaux de recherche en psychologie et en neurosciences peut alors parfois sembler pertinent : la connaissance du cerveau humain peut aider à appréhender ce qui nous unit et ce qui nous sépare, et pourquoi il est parfois si difficile de tomber d’accord, notamment lorsqu’il s’agit de changer les choses. La littérature est à ce moment un bon garde-fou pour éviter de tomber dans le piège des explications ou trop théoriques, ou absolument naturalistes, et nous rappeler qu’aucune vérité générale n’existe réellement quand il s’agit des hommes. A ce jour je tire tout-de-même un premier enseignement de ma vie et de mes lectures : tout homme semble avoir besoin d’un minimum de stabilité mentale et environnementale, c’est pourquoi il est désormais si difficile de changer le monde qui, objectivement, aurait sans doute besoin de mutations dans tous les domaines, c’est-à-dire dans trop de domaines. A l’échelle de l’individu, il n’est alors peut-être pas absurde de dire qu’il préfère aimer encore un temps ses enfants (ou son conjoint) dans la simplicité d’une vie routinière que de tout changer de sa vie au risque de mettre en danger sa vision réconfortante de la famille ou de la vie en couple. Sinon, comment expliquer qu’à l’heure où les discours catastrophistes se multiplient, la majorité de la population continue de vivre, peu ou prou, comme elle l’a toujours fait ? Si le propre de l’homme est d’être capable de se projeter dans le futur, force est de constater que cette capacité est loin d’être sans limite, et que nous sommes aussi parfaitement capable d’adopter un comportement animal de vie au jour le jour…

 

La deuxième difficulté est d’ordre intellectuel : la révolte au monde est par essence holistique, elle ne procède pas par fragmentation didactique pour comprendre le réel mais le perçoit directement comme un tout. Certains êtres décident d’être fidèles toute leur vie à cette impression, ce qui est mon cas. Les qualificatifs recensés précédemment peuvent alors être aussi utilisés non plus par le quidam, mais par l’expert dans telle ou telle discipline qui nous reprochera alors ou notre manque de propositions concrètes, ou la naïveté de notre jugement. La société technicienne dans laquelle nous vivons a déjà été mainte fois critiquée, depuis Ellul jusqu’à Habermas par exemple. On peut ainsi déplorer beaucoup de choses, comme la dépendance à la technique, la colonisation de nos imaginaires, la disparition de la spiritualité, la prédation énergétique constante. Pour ma part, je me contenterai de dénoncer ici une chose, à savoir la médiocrité du traitement médiatique de l’information. Voici une citation de 1934 de T.S. Eliott : « Où est la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ? Où est la connaissance que nous avons perdue dans l’information ? » Peut-être n’y-a-t-il pas grand-chose à rajouter, si ce n’est que pour moi, Eliott défend non seulement la sagesse et la connaissance, mais aussi l’approche holistique du monde : on ne peut comprendre celui-ci qu’en analysant, même avec la plus extrême attention et érudition, ses dimensions politique, économique, sociologique, écologique, etc. Le monde est un tout plus important que la somme de ses parties, par ailleurs arbitraires car nées des cerveaux des hommes, sans autre réalité que la perception qu’en ont les hommes…et donc parcellaires. Les médias, à force de morceler toujours plus les problèmes, finissent par traiter des non-sujets, et donc par présenter une image de plus en plus déformée du monde réel, parfois jusqu’au non-sens absolu. Ceci n’est pas écrit dans le but de casser du sucre pour la millième fois sur le dos des journalistes, dont la qualité est pour certains indéniable (je donne quelques noms parmi les plus connus : Paul Amar, Fréderic Tadéï,…), mais pour dénoncer un phénomène structurel et généralisé : l’organisation actuelle des médias n’incite pas à l’approche holistique nécessaire à la compréhension du monde, et je rajouterais que la formation des journalistes dans les domaines des sciences est très nettement insuffisante alors que, paradoxalement, les sciences n’ont jamais joué un aussi grand rôle dans la société des hommes (science économique, mathématiques appliquées, technologie de l’information et de la communication sont bien des domaines sans lesquels le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existerait pas, alors qui pour nous expliquer tous les phénomènes qui en dépendent directement ?). Sans parler de l’imposture des climato sceptiques, logique puisqu’aucun climatologue sérieux n’est jamais invité nulle part sur un plateau TV et que, de toutes façons, quasiment aucun journaliste n’aurait les compétence pour juger de ce qu’il pourrait nous raconter.

La troisième difficulté est liée à notre époque. La complexité du monde est devenue telle qu’en critiquer une dimension implique nécessairement d’en considérer beaucoup d’autres. La rigueur est alors de mise tant les informations à notre disposition sont souvent contradictoires. Cependant, un tel constat, partagé désormais par beaucoup d’intellectuels, a le mérite de légitimer l’approche holistique dont on se fait les défenseurs. Un engagement contemporain, comme nous l’avions déjà évoqué à la fin de l’article précédent (« La phase d’engagement et ses difficultés intrinsèques »), suppose donc en amont de l’action un sens critique très pointu afin de démêler le quasi inextricable tissu d’informations mis à notre disposition, et ainsi ne pas se tromper de combat... (A SUIVRE)


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