Cela fait quelques temps qu’il me paraît légitime de se poser la question de savoir si les journalistes politiques, parisiens pour la plupart, ne sont pas un immense danger pour la démocratie. Nous sommes dans un monde de l’instant, où il y a peu de temps pour diffuser une information exhaustive et juste. Dans ce monde un résumé d’un discours a un poids considérable car il concentre en quelques phrases tout un ensemble d’idées et de prises de positions en déformant par le raccourci et l’oubli souvent l’essentiel.
Cette idée m’est apparue comme une évidence à la suite de la publication du livre de Bayrou : Abus de pouvoir et de la campagne européenne du Mouvement Démocrate. Les journalistes ont développé la théorie que le livre était un brûlot anti-sarkosyste (bien évidemment primaire) alors que la réalité est toute autre. Ce livre se voulait un constat d’un combat entre deux sociétés différentes et opposées une initié par Reagan et Tatcher et une autre proposée par le Mouvement Démocrate. Sarkozy n’étant qu’une incidence dans ce débat, celui qui est le représentant de cette société que Bayrou appelle des inégalités croissantes. Dans les faits mêmes le nom de Sarkozy apparaît assez peu souvent dans ce livre et je crois ne commence, à part quelques mots au début du livre, a avoir une place après la page 168. On fait mieux en tant que brûlot anti-sarkozyste. Mais la presse aime profondément deux choses : la simplification à outrance et que les faits corroborent leur théories même si c’est l’inverse qu’ils prouvent. Il en a été de même pour la campagne des européennes où Bayrou a été taxé à nouveau d’antisarkosyste primaire qui faisait une campagne présidentielle. Les journalistes n’ont certainement pas pris la peine de vérifier certains faits :
- la campagne a été lancée à l’initiative de Bayrou en juin 2007 à la Mutualité, le premier parti en fait à s’y lancer
- 4 000 militants ont travaillé 3 mois dans des dizaines de commissions sous l’égide de Marielle de Sarnez afin de proposer un programme
- en février 2008 les listes étaient constituées et la campagne lancée, toujours le premier parti à le faire (souvenez vous des débats au PS et la campagne UMP lancée moins d’un mois avant les élections)
- Bayrou a assisté à plus de 40 réunions européennes, à 8 conventions thématiques et à 3 fêtes de l’Europe concluant à chaque fois par des discours sur l’Europe, soit environ une réunion tous les deux jours.
En fait à tout observateur impartial on ne peut dire qu’une chose Bayrou a fait une très forte campagne européenne dans laquelle il a parlé d’Europe. Mais comme en parallèle il a été sept ou huit fois invité par les radios et télévisions pour parler de son livre et interrogé non sur l’Europe on a fait d’une promotion certes non négligeable mais pas majeure et certainement pas en temps passé (environ moins d’un dixième), le seul fait de campagne de Bayrou. Avec l’effet de caisse de résonance et avec cet effet moutonnier y compris dans les rangs du MoDem qui n’ont pas regardé la réalité de ce qui s’est passé, l’image inoxydable comme quoi Bayrou a fait une campagne présidentielle anti-sarkozyenne s’est imprimée sur toutes les prunelles, a raisonné dans toutes les oreilles et s’est ancrée définitivement dans toutes les mémoires. Et ce combat-là contre la fainéantise et la malhonnêteté de la presse a été perdu. Ces faits sont vérifiables tout simplement en prenant la peine de faire son métier et d’aller consulter l’agenda de Bayrou sur le site du MoDem et de visualiser toutes les vidéos qui prouvent l’exact contraire de la doxa journalistique. Mais pour cela il faudrait travailler et non se promener, serrer des mains des hommes politiques, faire des déjeuner et des dîners, manger des petits fours, en fait faire le facile écouter, regarder - ce qui fait aussi parti de son travail - mais ne pas faire de recherche.
Alors pourquoi cette entrée en matière si virulente contre les journalistes pour parler de la sortie de silence de Bayrou. Vous allez vite comprendre. Le discours de François Bayrou, selon la presse, se résume plus ou moins à un conversation à distance avec le PS donnant ensuite la parole à ce même PS qui suivant les interlocuteurs sont pour (Valls) ou contre un dialogue (Hamon). Cette exposition des faits est réductrice à double niveau :
1- le discours ne se résume pas à l’ouverture du dialogue et loin de là
2- ce dialogue ne se résume pas au PS, loin de là.
Pour le second point il est assez étrange que la presse oublie complètement Europe Ecologie mouvance dont Cohn Bendit pourtant se disait prêt à un rapprochement avec le Mouvement Démocrate et surtout qui est passé devant le PS aux dernières élections européennes deux éléments qui auraient dû inciter les journalistes les moins paresseux et les plus éclairés à interroger ceux-ci.
Le discours de François Bayrou a duré plus d’une heure et il n’est pas possible de tout retranscrire. Pour les plus courageux vous pourrez le lire
ici et vous aurez les vidéos plus bas.
Bayrou a fait en réalité un discours en quatre parties :
1 le pouvoir en France
2 préparer l’alternance
3 des propositions
4 la taxe carbone et la transformation des collectivités territoriales.
Déjà vous voyez que résumer son discours aux alliances est un peu court.
Bayrou commence son discours en démontrant que tout semble flou, que les lignes sont brouillées, qu’on ne sait plus qui est qui, qui pense quoi, des libéraux qui deviennent étatistes et des ex étatistes qui se taisent.
C’est peu de dire que notre vie politique apparaît, souvent, bourbeuse et brouillardeuse. Que plus personne n’y retrouve ses repères. En peu de mois, crise aidant, les libéraux, même les plus ultras sont devenus étatistes. Les étatistes sont devenus muets. Le déficit écrasant et l’Himalaya de dettes ne suscitent plus aucun débat. Le président du think tank du PS devient rapporteur de la commission du grand emprunt, sur lequel je croyais le PS au moins réservé… Le procureur le plus important de France donne une conférence de presse pour affirmer avant le procès la culpabilité d’un ancien premier ministre dans un procès où le chef de l’État, d’une certaine manière son supérieur hiérarchique, est partie civile, et personne ne s’en étonne. Le président de la République fait dire qu’il a capté les idées de gauche, tout en intronisant Philippe de Villiers dans la majorité. Le même président de la République préside en personne à l’Élysée, le comité de liaison des appareils, groupes et groupuscules, de la majorité, sans que nul ne s’en émeuve… La taxe carbone pour laquelle tous les candidats à l’élection présidentielle avaient solennellement apposé leur signature est combattue, sur le principe, par les signataires eux-mêmes.
Bayrou démontre ensuite qu’il n’y a pas une crise mais des crises majeures et profondes et ceci car la philosophie mise ne place par le pouvoir actuel pour lequel les solutions passent par la considération que la compétition individuelle est la meilleure arme ce à quoi s’oppose le modèle de société proposée par le Mouvement Démocrate où la solidarité entre concitoyens et entre générations est le moteur et serait en pratique plus efficace.
Il y a des esprits qui croient, c’est la base de leur analyse, que la société marche mieux dans le chacun pour soi. Tous ceux qui défendent l’idée que chacun cherchant son intérêt personnel, au fond, la résultante de tous ces choix, ce sera le meilleur intérêt général.
Et nous, au contraire, nous, le grand courant démocrate dans le monde, le courant du développement humain, nous croyons qu’une société marche mieux, qu’elle est plus équilibrée, plus forte, si ses membres sont solidaires entre eux. Si ce n’est pas la compétition entre femmes et hommes, compétition à tout prix, qui l’emporte, mais solidarité. Si chacun sait qu’il peut s’appuyer sur l’autre.
La solidarité elle est horizontale, entre les membres d’une même génération, et verticale, entre générations. Les générations qui viennent, et aussi, je le dis en passant, les générations multiples qui ne sont plus… Et quiconque manque à l’une ou l’autre de ces deux solidarités manque à son pays, et d’une certaine manière manque au monde.
Et il n’y a pas de solidarité s’il n’y a pas de justice dans la répartition des efforts.
Dans ce monde qui va de plus en plus mal, la dette semble complètement oubliée. Les chiffres s’ajoutent aux chiffres comme la dette s’ajoute à la dette et comme si tout un peuple était devenu une gigantesque autruche, tout semble montrer que ce n’est plus qu’une idée virtuelle qui n’a plus d’importance. Or cette dette plombe durablement et très lourdement le futur de la jeunesse.
Je vous donne une consigne. Nous allons écrire un nouveau programme : que ce programme soit au nom des jeunes ! On me dit : mais ce sont les vieux qui votent ! Eh bien je suis certain que ceux qu’on dit vieux ce sont les parents et les grands parents des plus jeunes, qu’un pays c’est une famille, que je récuse le calcul égoïste. Qu’un pays c’est comme un arbre et que les fruits valent ce que valent les racines. C’est un ensemble, c’est un écosystème !
Je revendique et je vous donne la consigne que nous soyons dans la vie politique française les avocats et les défenseurs des jeunes, ceux qui exigent qu’on pense à eux dans toutes les décisions, même si d’autres voudraient sacrifier l’avenir au présent.
Et bien sûr Bayrou parle dans ce discours de cette ouverture au dialogue qui n’est que seule retenue par les journalistes, ou pratiquement. Et cette fois-ci il oppose deux camps :
- ceux qui veulent que la politique initiée par Sarkozy soit poursuivie
- ceux qui veulent autre chose pour la France et donc veulent une alternance politique
Pour ce second point certains esprits chagrins pensent que ce serait illégitime de s’opposer. Il manquerait plus que cela que ceux qui veulent un autre monde, différent, avec d’autres valeurs et d’autres principes ne veuillent pas préparer une élection pour la gagner pour que leurs idées triomphent. Pour ceux-ci une bonne opposition est soit une opposition qui se rallie soit une opposition morte.
Dans cette démarche Bayrou a une démarche forte intéressante.
- Tout d’abord cette volonté de dialogue s’ouvre à tous, sans exclusive et sans condition. Un dialogue donc qui ne se résume pas au PS, mais s’ouvre à tous qui veulent une autre société que celle que nous fabrique le pouvoir actuel. Cette proposition de dialogue est une ouverture tout azimut donc. C’est le rôle et le devoir de parler avec tout le monde et donc y compris avec des gaullistes ce qu’occulte bien évidemment la bande à Lefebvre (mais cela est normal) mais aussi les journalistes, et cela l’est moins. Et cette volonté de dialogue est une des composantes viscérales du courant de penser démocrate : Et c’est pourquoi nous sommes fiers de cette famille politique, fiers de cette identité. Ceux qui ne considèrent pas l’autre comme un ennemi même s’il n’a pas la même identité que vous. Au fond, centre, comme je l’entends, je vais employer un mot de philosophe, c’est accepter l’altérité. Cela veut dire : nous ne sommes pas tous pareils, mais nous avons à faire ensemble. J’ai bien aimé que l’on cite pendant ces journées Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, mort assassiné : « j’accepte l’idée que vous puissiez avoir une part de la vérité, celle qui me manque ».
- Ce dialogue sera public. donc loin des combinaisons d’appareils, des magouilles d’arrière-salles. On verra quelles sont les différences, quels sont les accords. Je fais une offre publique de dialogue. Ma conviction est qu’il faudrait que ce dialogue soit organisé, public, sans exclusives. Que tous les Français puissent comprendre, au travers de leurs échanges, ce que pensent les familles politiques qui veulent une alternance, ce qu’elles pensent en commun, et où sont leurs différences… L’idée qui me paraîtrait bonne, c’est qu’on réunisse en quelque sorte un parlement de l’alternance. Que chacun vienne avec ses idées, sujet par sujet, qu’on les expose et qu’on les confronte, sereinement, d’accord, pas d’accord, devant les Français.
- Et c’est le peuple français qui déterminera en réalité qui dans ces désaccords il préfèrera. C’est ça la démocratie. Et après lorsqu’on saura clairement où sont les convergences et les différences, et même les divergences. Et quand il y aura divergence, sur un grand sujet, qui tranchera ? Ce sont les Français, et c’est à cela que sert le premier tour d’une grande élection
Cette proposition a pour objet de rendre crédible une alternance et une alternance se fera avec un dialogue le plus large possible, la mise à plat des idées et leur confrontation. La tâche qui est devant nous est rude. Le pouvoir actuel a d’immenses forces de son côté. Dans deux ans, tout se jouera. Il n’est pas trop de deux ans pour construire une alternance crédible.
Et la première marche vers une alternance crédible, c’est la reconnaissance et le dialogue entre tous ceux qui souhaitent cette alternance, qui souhaitent un monde plus juste : accepter que nous soyons différents, que nous ayons chacun notre légitimité. Tous, chacun, avec son histoire et son chemin.
Je fais une offre publique de dialogue. Entre tous ceux ont la volonté d’alternance en commun, le temps du dialogue est venu. Dialoguer, ce n’est pas forcément être d’accord. C’est accepter l’idée que même les désaccords peuvent être constructifs, pourvu qu’on ne perde pas de vue le but à atteindre.
Le refus du dialogue est en fait du sectarisme : C’est le pluralisme nécessaire. Chacun défend sa vision, son identité, son autonomie. Pas de ralliements ! Pas d’alignement ! J’ai déjà dit en d’autres temps : « si vous pensez tous la même chose, c’est que vous ne pensez rien ! »
Et c’est la guerre au sectarisme. Car je veux lancer un avertissement pratique : tous ceux qui diront « nous n’avons rien à voir avec vous, qui que soit le nous et qui que soit le vous », tous les sectaires, tous ceux qui diront « je n’accepterai de parler avec vous que le jour où vous m’aurez rallié, où vous vous serez renié », regardez les bien, tous ceux-là, en fait, ils travaillent, qu’ils le veuillent ou pas, pour que le régime actuel dure dix ans. Le sectarisme qui exclut le dialogue, c’est le meilleur allié du pouvoir. Parce que le sectarisme organise et garantit son triomphe.
Le dialogue est un impératif, le sectarisme est un ennemi. Le dialogue peut être sans concessions, rude s’il le faut. Mais il exclut le sectarisme, qui est un racisme des idées.
Il n’y a donc aucun ralliement et aucun reniement. Ce qui ne va pas faire plaisir ni aux socialistes (à ceux d’entre eux) qui se voyaient bouffer le MoDem, ni à Lefebvre qui a une fois de plus beuglé pour rien, et surtout au groupuscule du Nouveau Centre inféodé au pouvoir qie se voyait déjà à la place du MoDem le renvoyant même à l’extrême gauche car dans ce parti on ne manque pas de modération ni de clairvoyance. C’est vrai avec Morin qui se voit candidat et peut-être qu’il s’imagine président, on peut s’attendre à tout.
Vont suivre les deux dernières parties pourtant très importantes politiquement mais négligées par la presse. Tout d’abord alors qu’on reproche assez injustement au Mouvement démocrate de ne pas avoir de propositions, Bayrou lance douze axes de réflexion que voici et que ne reprend pas la presse.
I- L’alternance doit donner à la France un projet de société fondé sur la solidarité, entre concitoyens et entre générations.
II- Il n’y a pas de solidarité sans liberté. Les citoyens doivent être protégés dans leur liberté individuelle et leurs libertés collectives.
III- Le principe de solidarité suppose que les efforts soient équitablement répartis, demandés à chacun en fonction de ses moyens, notamment par la progressivité de la fiscalité.
IV- Le principe de solidarité exige de protéger et de restaurer quand il le faut pour le transmettre le patrimoine écologique, terre, eau, atmosphère, climat, biodiversité.
V- Le principe de solidarité exige de donner la première place dans l’action publique au devoir d’éducation, en moyens et en exigence.
VI- Une société n’est viable que si elle permet authentiquement la mobilité sociale, l’accession aux situations de reconnaissance, d’influence et de responsabilité, les parcours de réussite, quel que soit le milieu social et culturel d’origine.
VII- Le pouvoir n’est pas une domination, il ne peut pas être un monopole. Les institutions doivent garantir à tous les citoyens une vraie représentation et un authentique équilibre des pouvoirs. L’impartialité est une impératif catégorique de l’État républicain.
VIII- Il n’y a pas de justice s’il n’y a pas d’indépendance de la justice.
IX- L’économie ne doit pas assurer seulement la production de biens au plus bas coût, elle doit aussi assurer l’équilibre de la société par l’abondance de travail, et la limitation des disparités de revenus. La protection des citoyens dans leur travail et leur épargne exige la régulation notamment des marchés financiers et de l’univers bancaire.
X- La liberté d’entreprendre et la liberté d’entreprise sont les piliers d’une économie vivante. Les petites entreprises ont droit à une protection particulière.
XI- L’Europe est un moyen précieux de notre influence dans le monde et du progrès de nos sociétés. L’Europe doit considérer que sa mission est de protéger l’intégrité des sociétés européennes et de leurs avancées sociales, et pas seulement l’efficacité des marchés.
XII- La France défend un ordre mondial fondé sur l’équilibre de la puissance, l’égale dignité des peuples et leur co-responsabilité dans l’obligation de développement
Enfin Bayrou termine avec la taxe carbone qui fait grand bruit aujourd’hui en réaffirmant son engagement au contrat qu’il a signé avec Nicolas Hulot en ayant une idée intéressante à reprendre. Il est d’accord qu’il faut que l’énergie soit au prix du coût qu’elle engendre pour les générations futures. Cependant il ajoute une réflexion judicieuse celle d’avoir une échelle mobile car les prix du pétrole variant de façon chaotique il serait bon d’en tenir compte avant plutôt qu’après une hausse qui ferait rejeter irrémédiablement cette contribution de solidarité écologique. A cela il ajoute qu’il pourrait y avoir pour les plus modestes qui ne payent pas d’impôts une prime à la casse pour les chaudières et que le tout soit débattu au sein de l’Europe pour ne pas créer de distorsion. Et si cette notion d’échelle mobile est introduite, s’il y a concertation il votera à l’Assemblée le texte.
Et pour les collectivités locales si le gouvernement va vers une simplification associée à un mode électoral juste il votera le texte.
On se rend compte que la réduction d’une intervention pleine et multiple en un simple jeu politique est désastreuse car il ne reste qu’une image simplificatrice et fausse et ce au détriment de la démocratie car nous devons être éclairés de la vérité des faits et non d’une interprétation raccourcie et mensongère.
Vignette flickr université 2009 Crédit photo : Okan Germiyanoglu