L’incroyable tuerie perpétrée dans une école juive à Toulouse nous renvoie à notre humanité tout en suscitant quelques résonances historiques que l’on ne développera pas. Néanmoins, les interprétations, supputations et autres commentaires ont essaimé dans les médias. Et c’est compréhensible. Face à un tel drame l’entendement a besoin de retrouver quelques repères rationnels une fois l’émotion calmée. La difficulté réside dans l’absence de données sur la personnalité du tueur et son motif. La plupart aimeraient se rassurer en pensant que c’est un acte de démence, de pure folie, commis par un individu dépossédé de conscience et raison. Mais l’hypothèse semble peu plausible. Les experts criminologues peuvent livrer une interprétation légitime. Sauf qu’il n’y a pas d’interprétation possible puisque le criminel n’a pas été identifié. Pourtant il est impossible de se taire une fois le silence du deuil terminé. Et une seule question, pourquoi ? Face à l’horreur et l’injustifiable, le problème du mal ressort une fois de plus dans le champ philosophique dans sa forme la plus « absolue », celle du crime organisé et rationnellement exécuté, comme semble l’indiquer les rares témoignages de personnes présentes sur les lieux et des caméras de vidéosurveillance. L’Histoire a connu des précédents à une échelle étatique mais à Toulouse, c’est un individu isolé qui semble-t-il, a agi, mettant en œuvre son implacable détermination à tuer au nom d’une cause que lui seul a façonnée et élaborée.
Une fois ces choses dites, on pourra toujours cadrer ces faits dans un contexte de société et d’époque. C’est ce que suggère le politologue Dominique Reynié en soulignant le climat de haine régnant dans notre société et se manifestant dans l’agressivité pour ne pas dire la violence des échanges lors de cette campagne où se révèle le désarroi contemporain d’une nation qui a perdu sa voie et qui s’est peu à peu délitée. Bien évidemment, cette interprétation ne conviendra pas à ceux pour qui seul l’individu est responsable de son destin et de ses actes alors que la société n’y est pour rien. Ceux-là sont d’honnêtes citoyens, ils respectent les lois, ne font pas de vagues, travaillent, consomment, élèvent leur enfants et son en règle avec la société. La réalité est cependant toute autre car une société ne se conçoit pas comme une juxtaposition d’individus évoluant en respectant les règles tout en écartant les problèmes des autres. Une société ainsi atomisée finit par s’enliser, s’enfoncer tel un navire ayant croisé des sables mouvants. Parfois, des individus déraillent. Commettant des actes destinés à envoyer un message. Les horribles tueries de Montauban et Toulouse ont une signification pour l’auteur des faits mais pas pour nous, qui ne savons rien du tueur sauf qu’il a commis l’inconcevable et qu’il a sans doute mûri son macabre scénario tel un noyau terroriste dormant. Ce qui rappelle à la fois le 11 septembre 2011 et le récent massacre perpétré en Norvège, pays opulent et pourtant qui a sécrété dans sa population un monstre nommé Breivik.
Il reste donc à comprendre comment ces individus peuvent nourrir tant de haine pour se donner comme voie existentielle la réalisation d’un tel massacre. Comment la haine ordinaire se transforme-t-elle en haine absolue, conduisant quelques individus à nier l’humanité au point de supprimer d’autres êtres humains ? Cette tuerie renvoie l’homme moderne à son essence, nous rappelant la fragilité de l’humain et le déraillement des sociétés à une époque où on pense que l’Histoire ne peut plus dérailler. Le monde est violent et peut-être faudrait-il réfléchir au sens de l’Histoire et au climat de violence généralisé qui prend parfois des formes horribles et souvent, se dessine au détour d’une expulsion, d’un licenciement, d’un suicide de parent avec ses enfants, de pendaison d’un employé de société, d’un harcèlement au travail et même d’une immolation…
Il y a des attentats contre la République qui font grand bruit mais aussi un « attentat anti-républicain à bas bruit » qui se développe dans les rouages de la société depuis des décennies. A méditer, en liaison avec les réflexions sur notre capacité à vivre ensemble qui se délite. Ce qui n’excuse en aucune manière la responsabilité ni la culpabilité de l’auteur de ce crime horrible qui ne mérite aucune indulgence.

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