« Auprès de mon arbre je vivais heureux » chantait Brassens à l’unisson du ressenti de beaucoup d’entre nous, quoique rarement exprimé dans la vie courante souvent citadine et artificielle. Aussi ai-je plaisir à évoquer ici un sujet qui fait une pause dans l’actualité fournie de cette année pour nous délasser un peu des évènements dont les médias nous entretiennent chaque jour. Comme notre poète guitariste j’aime les arbres et désire vous faire partager cette pacifique affection pour le bonheur que leur sérénité inspire habituellement.
Mais j’ai bien conscience de l’étrangeté de ce propos dans un monde de vitesse et de changement perpétuel quand les arbres font au contraire l’éloge de la lenteur. Ils croissent en effet tranquillement pendant de longues durées en suivant paisiblement le rythme des saisons tout en laissant apparaître des transformations progressives auxquelles nous avons tout le loisir de nous habituer : après l’hiver viendront les pousses du printemps. Et puis c’est idiot à dire, mais les arbres restent à leur place (et n’usurpent pas celle d’autrui comme certains dont je préfère taire le nom) : on peut toujours les retrouver là où ils sont, et ont toujours été, ce qui est une preuve de rassurante permanence assortie de modestie.
Cependant, et c’est ce qui est paradoxal, leur immobilité nous suit tout au long de notre vie : je pense à ces balançoires que l’on suspendait aux branches et qui bourdonnaient de rires ou à ces sapins de Noël qui ont illuminé nos souvenirs d’enfance mais aussi à tous ces arbres familiers auxquels tout gamin je grimpais jusqu’à la cime pour me sentir plus grand que j’étais en réalité, et qui sont à présent toujours aussi humbles mais encore plus majestueux qu’avant, et qui me survivront, ce qui est finalement une leçon de vie. Je ressens avec eux une sorte de compagnonnage aimable qui ne me tient pas rigueur de leurs branches coupées pour faire des arcs et des flèches, moi qui ai toujours pensé que les indiens étaient plus malins que ces cowboys prétentieux et bruyants dont je lisais pourtant les histoires dans les bandes dessinées.
Quand je repense à ces moments de jeu durant les grandes vacances que je passais dans les bois à chasser d’invisibles ennemis avec mes camarades, et à monter aux palombières, je ressens encore aujourd’hui l’ivresse magique que j’éprouvais alors en me demandant combien d’enfants peuvent encore savourer un tel bonheur loin des parents que nous retrouvions seulement pour les repas, et qui ne s’inquiétaient nullement de nos errances sauvages, ce dont je leur suis toujours reconnaissant en raison de l’amour d’une liberté responsable que cela m’enseigna pour toujours, et de la confiance que cela préservait entre nous.
Et puis il y a la beauté des arbres : leurs élancements vers le ciel sont une prière secrète et les couleurs sublimes dont ils se parent une fête pour l’œil d’où se dégage un charme apaisant fondé sur une infinité de nuances qui nous parle du temps qui passe et du temps qu’il fait, et donc de la palette diverse des émotions et sentiments, mais avec la légèreté des feuilles et l’impalpable murmure du vent. Les moments de vacances que j’ai passés dans mon hamac sous la fraîcheur de la ramure en été m’ont toujours comblé d’une joie profonde, surtout quand mes rêveries étaient accompagnées par le chant des oiseaux. Je devenais alors musicien, moi qui n’ai jamais distingué le do d’un ré, ou même navigateur de songes.
Parfois en effet je m’embarquais en douce à bord de solides galions hauturiers tout de bois vêtus, souvent pirates, qui venaient farouchement prendre d’assaut les vaisseaux de quelque prince célèbre pour s’emparer de ses richesses et lui ravir sa dulcinée. Il arrivait aussi qu’en haut du mat taillé dans le tronc d’un hêtre de haute futaie la vigie découvrit des terres inconnues où j’abordais en lisière de forêts mystérieuses et profondes peuplées d’indigènes nonchalants ou cruels pendant que dans le ventre du navire la puissante charpente de chêne continuait de gémir sous les mouvements des vagues comme pour l’annonce d’un improbable enfantement.
Je me suis alors souvent demandé comment l’humanité, qui a créé chez nous cette absurde séparation entre nature et culture, aurait pu accoucher d’elle-même sans le secours des arbres. Imaginons un moment l’absence du feu pour l’homme préhistorique condamné au froid par des temps polaires, incapable de confectionner des lances pour chasser, et donc probablement de survivre, ou obligé de manger cru, ce qui aurait modifié notre civilisation. Imaginons les huttes et les maisons, ou les palissades et fortifications qui ne nous auraient pas protégés, les manches de houes ou les socs des charrues sans lesquelles toute culture de la terre eût été difficile, les meubles qui n’auraient pas été construits dans la senteur des copeaux et le rythme de la varlope, les boutres ou caravelles calfatés à la résine odorante qui n’auraient pas transporté les marchandises et les populations d’un bout à l’autre des mers, les fruits que nous n’aurions jamais goutés, les parfums et médecines qui nous seraient toujours inconnus, les livres qui n’auraient jamais été imprimés…
En réalité, sans arbres, la face du monde aurait été changée car la guerre de Troie et son fameux cheval en bois n’auraient pu exister, ce qui aurait sauvé la pauvre Iphigénie. Ulysse lui-même aurait pu rester tranquillement près de sa femme et de son fils sans succomber aux charmes de Circé. Toute la mythologie serait donc à revoir car il n’y aurait plus de pommes au Jardin des Hespérides, les nymphes ne se cacheraient plus dans les bois pour échapper aux assiduités de Zeus, Artémis n’aurait plus d’arc pour chasser, Pan ne charmerait personne au son de sa flûte, les lauriers d’Apollon ne couronnerait plus les vainqueurs des jeux, Héraclès perdrait sa massue d’olivier et Athéna son symbole de paix et de chasteté. Et moi je n’aurais plus cette huile succulente pour faire le régime crétois que ma santé et ma gourmandise réclament, ce qui est proprement impensable !
Comme nous serions démunis sans ces forêts mystérieuses qui abritent nos mythes tout emplis d’elfes ou de lutins, mais aussi de nos peurs : loups, ogres, démons, hors-la-loi dangereux ou marginaux à la Robin des bois ! Que seraient sans arbres les rituels sacrés des druides et de nombreuses religions antiques ? Pourquoi disparaîtraient de notre mémoire celui de la sagesse ou des palabres en Afrique, le chêne sous lequel Saint Louis rendait dit-on la justice, et les peupliers de la liberté que l’on plantait pendant la Révolution ? Sans eux notre existence serait désorientée car nous n’aurions plus d’histoires à nous raconter ni d’Histoire tout court. Et la philosophie elle-même serait en manque de son arbre de Porphyre…
En leur absence il n’y aurait point de racines ou de fondations qui tiennent dans les profondeurs du sol ou des êtres les choses et les désirs qui sont la vérité de ce que nous préférons oublier pour nous la cacher à nous-mêmes, ni de parents connus ou inconnus à accrocher aux arbres généalogiques des familles pour mieux nous repérer, ni de parcours buissonnant qui fait de cet illustre végétal un très lointain ancêtre. Sans arbres les amoureux n’auraient plus de support pour graver leurs noms et leurs promesses et nous serions orphelins de ce symbole de vie et de développement. Même les pendus seraient en déshérence et Villon pourrait aller se rhabiller. La Bible serait muette sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui préside en réalité aux choses du sexe, ce péché originel sans lequel le monde serait bien falot.
Pire encore, l’univers s’effondrerait sur lui-même sans ces pylônes de hautes ramures qui tel Atlas sur ses épaules soutiennent au-dessus de nos têtes le ciel tout entier avec le soleil et les étoiles. Notre spiritualité qui interroge ce qui nous dépasse disparaîtrait alors en entrainant dans sa chute la vie elle-même, faute d’oxygène et de biodiversité. Difficile alors de nous raccrocher à quelque vieille branche comme l’on dit familièrement, d’autant que l’arbre de nos illusions et de nos croyances serait impuissant à nous cacher la forêt des réalités du monde et précipiterait notre perte.
Fort heureusement nous ne sommes pas encore rendus à cette extrémité et pouvons encore sourire dans l’attente d’une grande question existentielle : « hêtre ou ne pas être » à laquelle Raymond Queneau a peut-être déjà répondu en affirmant : « Il n’y a que deux sortes d'arbres : les hêtres et les non hêtres ». Mais pour moi cela ne me préoccupe guère, car c’est au fruit que l’on reconnait l’arbre.
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L’arbre exprime la force tranquille, l’équilibre naturel. A
son pied où contre son tronc se libère une énergie douce mais puissante. Il est
notre ancêtre et notre gardien végétal et si l’on prend un peu de temps pour le
contempler et le sentir, il nous apprend l’humilité et le respect. Malheureusement
dans notre monde d’aujourd’hui, il est un des principaux sacrifiés sur l’autel
de la folie financière. Tout cela ne doit pas nous faire oublier que le bruit
de l’arbre que l’on abat ne doit jamais recouvrir celui de la forêt qui
pousse. Merci par votre texte.
Merci Gabriel, d’où l’intérêt que le plus de gens possible puissent s’arrêter un moment regarder les forêts pousser pour qu’elles puissent en effet vivre davantage en nous et dans le réel afin de résister à cette prédation imbécile et à courte vue du néolibéralisme, qui est le nouveau totalitarisme du monde.
J’avoue avoir de similaires souvenirs, moi dont le jeu préférait consistait à grimper aux arbres le plus haut possible et maintenant, vu mon grand âge, je les contemple et j’avoue que le spectacle est parfois saisissant. Finalement, le choix pour un gamin de notre époque, c’est entre Thoreau et Disney. Je remercie l’époque de ne pas avoir inventé la Play Station et la Wii quand j’avais dix ans.
Bonjour Bernard : tu as raison de souligner combien la technique, du moins quand elle est mal maîtrisée, car elle peut aussi avoir des côtés plus positifs, contribue à abêtir le monde. Et l’une des façons à la mode est d’empêcher de penser les enfants en leur proposant du prêt à jouer ou à rêver avec des consoles qui ne les consolent en rien de la laideur qu’on leur propose, alors que je me souviens très bien du nombre incroyable de jeux que mes camarades et moi inventions grâce aux arbres : les arcs bien sûr, mais aussi les flèches polynésiennes (avec un propulseur en corde), les sifflets (avec l’écorce d’un rameau de marronnier qui coulissait sur sa tige), les bateaux en écorce (qui naviguaient vraiment à la voile ou avec une hélice et un élastique) , les cabanes perchées dans la ramure ...etc. Non seulement les enfants de cette époque ne s’ennuyaient jamais, mais ils étaient autonomes et créatifs et n’embêtaient pas inutilement leurs parents.
J’ai fait la même chose dans les arbres étant petit, gambader dans les bois, c’est bien mieux que tout le reste. Et la puissance "immobile" qui émane de ces géants a un effet apaisant sur le corps et l’esprit.
Aujourd’hui, à force de voir massacrer la nature pour construire des zones commerciales ou des lotissements, je suis devenu paysan (en bio) planteur d’arbres fruitiers divers et variés Il y a même des plaqueminiers (diospyros kaki), l’arbre à kakis, qui est de la famille de l’ébène.
J’en ai profité pour reconstituer le bocage Breton, avec plein d’essences, dont des alisiers torminals, espèce magnifique plus ou moins oubliée, avec de superbes feuilles, dont le bois peut servir à la lutherie.
Merci Crevette et bravo pour votre action : il est clair que les arbres doivent être protégés parce qu’ils nous protègent. Je connais un peu le plaqueminier, d’origine chinoise il me semble, qui est superbe avec ses fruits d’or suspendus aux branches après la perte des feuilles. Je mangeais les kakis quand j’étais enfant, mais il faut qu’ils soient très mûrs, au moment où la peau devient presque transparente. Merci d’évoquer aussi dans votre réponse la lutherie. Christian URBITA, luthier à Cordes, (site : http://www.christianurbitaluthier.com ) écrit dans son blog : "A l’image du violoniste qui doit être à l’écoute de son instrument le luthier doit être à l’écoute du bois". Cela montre bien le lien étroit qui existe entre nature et culture.
Belle méditation, écrite avec souffle et talent La métaphore de l’arbre est inépuisable et nous ramène toujours à nos deux dimensions complémentaires. Bonne journée !
Merci ZEN pour ton appréciation et ce lien vers Mondrian qui m’éclaire sur une partie de l’oeuvre de ce peintre que j’ignorais complètement ! Chaque petite flamme est si utile en ce moment...
Oui, effectivement votre texte me rappelle quelques souvenirs de mon enfance, et aspire a une certaine spiritualité.
Pour moi qui suis de la campagne les arbres font parti de mon élément, et les arbres (comme les plantes, etc...) font parties de ma vie où j’ ai grandi et évolué.
J’ ai vécu en ville entre 1988 et 2003, ( dont 11 ans dans une zone de non-droit, ) mais je revenu dans mon village et j’ en bien heureux !
J’ ai construit un petit "bungalow" dans la propriété familiale où je suis au calme, et où je peux apprécié mon jardin dans lequel j’ ai planté 3 oliviers, des rosiers, des plantes de Lavande, et il y a aussi un Grenadier que mon père avait planté il y a quelque années.
C’ est dans cet élément, en m’ occupant de mon jardin que j’ aspire le plus a une certaine spiritualité, au calme et a la tranquillité.
Je ne me rend que très rarement en ville, sauf lorsque j’ y suis vraiment obligé.
Bonjour,
un bien bon moment de nostalgie, de celle qui vous régénère et non pas vous accable.
Mettez une console vidéo dans les mains de deux enfants débarquant de
leur voiture familiale dans un coin de verdure, de deux enfants vivant à
la campagne se retrouvant même après une courte séparation, que
vont-ils en faire ? A chaque fois que j’ai été amené à observer cette
situation, ils l’ont vite déposé pour aller courrir et s’amuser.
La fascination de la technologie ludique semble ne s’effectuer que loin
de la nature. C’est probablement pourquoi certains (qui ? pourquoi ?
intentionnellement ou non ?) ont dû avoir recours au matraquage d’une
raillerie assez proche de l’injure quand elle n’en est pas une : "plouc",
"péquenaud"... pour éloigner l’Homme de notre mère Nature.
Le but de ce petit article, dont je suis content qu’il vous ait plu, est de montrer que la nature, même quand nous vivons en ville, fait partie de chacun d’entre nous et de notre histoire. Elle est non seulement indispensable à notre vie concrète mais elle alimente aussi notre imaginaire ce qui en fait un support de civilisation et d’échanges entre les hommes. Les orientaux, entre autres, ne font pas cette séparation regrettable entre nature et culture que l’on a tendance à faire en occident d’autant que vivre en harmonie avec la nature est peut-être le premier pas pour vivre en paix avec ses semblables et avec soi-même.