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Aux racines de la violence

S’il est vrai qu’il existe une violence endémique qui accompagne nos semblables depuis les temps historiques et même préhistoriques puisque guerres, meurtres, viols, invasions, génocides, actes de torture et esclavage semblent consubstantiels à l’humanité, alors peut se poser pour chacun la question de son origine, d’autant qu’on ne parle pas de violence pour d’autres animaux dont l’existence surtout réglée par l’instinct se limite aux fonctions habituelles de l’espèce.

Un rapide détour du côté des insectes sociaux, qui sont là depuis très longtemps et nous survivront peut-être, nous montre pourtant que leurs rapports ne sont pas toujours très harmonieux. Les fourmis, par exemple, sont capables d’ajuster le nombre de leurs soldats aux menaces de conflit qu’elles perçoivent et de terribles luttes peuvent opposer des colonies différentes en faisant des millions de victimes. Il serait cependant erroné de parler de génocide même si certaines d’entre elles organisent régulièrement des raids destructeurs contre les termites, le but apparent de ces guerres animales étant la pérennité du groupe grâce à un approvisionnement en protéines qui sert à nourrir les larves. Et l’on observe une lutte pour la vie comparable chez les frelons asiatiques qui détruisent les ruches d’abeilles.
 
La vie animale n’est donc pas un long fleuve tranquille même si l’on ne relève habituellement pas de férocité gratuite parce qu’en réalité la plupart des animaux tuent et mangent dans le principal but d’assurer leur survie. Toutefois des formes de violence semblent bien exister chez ceux qui sont le plus évolué mentalement. Des éthologues ont constaté par exemple pour les singes et les éléphants que l’empathie, l’altruisme, et l’entraide désintéressée naissent en même temps qu’une agressivité, voire une cruauté plus complexe et plus trouble. On peut donc faire ce constat que plus on se rapproche de l’humain et plus la question de la violence se fait insistante, parallèlement au développement de la conscience morale (qui n’est pas notre propos ici). Les philosophes se sont intéressés depuis longtemps à ces questions, comme Rousseau qui réfute le péché originel en affirmant que c’est la société qui corrompt l’homme car celui-ci est naturellement bon. Dans le même esprit John Locke, autre théoricien du contrat social, imagine l’état de nature comme une situation d’égalité et de paix que seule l’avidité à posséder peut troubler. A contrario Hobbes dans « Le Léviathan » écrit que l’état de nature est une « guerre de tous contre tous ». D’où sa remarque empruntée à Plaute : « l’homme est un loup pour l’homme », un aphorisme que reprendra Freud plus tard, et que les sombres évènements du XXème siècle semblent confirmer. Pour Nietzsche la morale traditionnelle n’est qu’une tartuferie qui masque la réalité de son enracinement dans la nature et les pulsions. De ce fait la violence n’est pas équivalente au mal car une transformation de l’animalité est possible.
 
Dans son ouvrage "Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal" Hannah Arendt pointe le fait que l’inhumain se loge en chacun de nous. Les criminels nazis étaient souvent des sujets très ordinaires, des petits fonctionnaires zélés soumis à l’autorité ou aveuglés par leurs croyances, ce qui ne les disculpe pas pour autant. On se rappelle à ce sujet Maurice Papon ou les expériences de soumission à l’autorité menées entre 1960 et 1963 par Stanley Milgram qui confirment cette potentialité violente chez la majorité d’entre nous. Plus étonnant encore les commandants des Einsatzgruppen qui ont organisé de nombreux massacres de masse et exécutions sommaires durant la seconde guerre mondiale étaient souvent des personnes très instruites, ce qui montre que la culture et le savoir ne prémunissent pas contre la violence, et que celle-ci n’est pas l’apanage de sujets frustres ou « barbares ». Et l’on sait aussi depuis longtemps que la plupart des actes violents ordinaires sont commis au sein d’un environnement familier, plus précisément « en famille » pour les incestes et violences conjugales. Dans « Les bienveillantes », un hommage à l’illustre Orestie d’Eschyle, Jonathan Littell pose clairement la question du mal grâce au personnage de Maximilien Aue. Celui-ci mène une vie d’industriel bien rangée parmi ses « frères humains » avant de se révéler un criminel lettré amateur de Rameau qui ne semble jamais souffrir de la mort de quiconque. Toutefois le côté tranquille de certains zélateurs d’idéologies criminelles du siècle dernier comme Staline, Hitler, ou Pol Pot, ne doit pas nous abuser car ce sont souvent des pervers psychopathes narcissiquement agrippés au pouvoir et peu conscients de leurs troubles.
 
Avec « Malaise dans la civilisation » que Freud écrit en 1929 « L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité » (…) « Homo homini lupus ». Les enfants n’échappent pas à cette règle et ne sont pas non plus des agneaux contrairement à ce que beaucoup imaginent : ils ont besoin pour vivre d’insister pour exister, et parfois même de mordre ceux qui les nourrissent d’autant que les indispensables frustrations de la toute puissance infantile auxquelles ils sont soumis peuvent générer beaucoup de violence chez eux. Le bébé qui tête sa mère est un petit cannibale en herbe qui deviendra peut-être un grand chef cuisinier, mais qui surtout croit inconsciemment que ce qu’il fait à sa mère quelqu’un peut le lui faire à lui, c’est-à-dire le manger, ce que confirment les contes et l’analyse des enfants. Vu sous cet angle la cruauté n’est que la traduction psychique de pulsions mal maîtrisées de notre cerveau limbique qui sont cependant indispensables au lien avec autrui comme à tout attachement. Les instincts de vie et de mort sont un legs de notre processus d’humanisation et de notre complexité. En tissant une relation privilégiée avec son objet le petit homme hérite à la fois de l’amour et de la haine reçus et fantasmés et c’est en partie ce qu’il transmettra à son tour à ses descendants ce qui fait de l’hérédité un processus autant psychique que génétique.
 
Toutefois la violence pulsionnelle constatée chez l’individu et les petits groupes ne permet pas de la modéliser à l’identique pour l’ensemble du vivant où prévalent sans doute l’évolution des espèces et leur adaptation vitale. Entre les deux niveaux il existe peut-être un écart fractal ou une rupture épistémologique. De fait l’actuelle violence mondiale semble souvent liée à une surpopulation de la planète qui fait craindre pour la survie et l’adaptation de certains groupes humains puisque les conflits pour l’eau, la nourriture, l’énergie, et les matières premières ont déjà commencé. Une course de vitesse existe aussi entre les moyens sanitaires et les mutations virales potentiellement dangereuses qui se produisent car les virus ne cessent jamais d’être actifs. Si ces dix dernières années ont été les moins meurtrières dans les conflits armés depuis cent cinquante ans, et si les idéologies du siècle dernier ont disparu, elles sont aujourd’hui remplacées par des croyances économiques et religieuses qui génèrent sans doute des choses positives pour l’humanité mais aussi beaucoup de violences : pillage des ressources, crises financières, spéculations sur des denrées alimentaires, course à l’armement, abrasement des cultures, attentats et prises d’otages, dictats de la peur et des émotions, conflits endémiques, fractures postcoloniales, guerres de religions, guerre des monnaies, guerre technologique et cyber attaques, un peu comme si chaque puissance mondiale, telle une colonie de fourmis, cherchait à maintenir sa prééminence par tous les moyens pour assurer son développement et/ou sa survie.
 
Ainsi l’histoire des hommes et l’expérience montrent qu’il est impossible d’éradiquer la violence sans détruire la vie. Il est seulement envisageable de la penser pour tenter de la contenir, ce qui demande un certain travail, afin d’essayer de l’infléchir momentanément vers d’autres buts en s’appuyant sur une éducation et une prise de conscience aussi larges que possible qui favorisent l’élaboration de nouveaux projets et leur soutien par des mouvements sociaux déterminés. Il faut pourtant convenir que notre société hédoniste ne va guère dans ce sens. En dernier ressort on peut constater que la vie elle-même semble s’édifier sur la pulsion d’emprise et sur un cannibalisme avide qui incorpore le monde tout en le détruisant, dans une étrange proximité entre Éros et Thanatos qui fait de chaque être humain le Janus du désir et de la nécessité. Il n’est cependant pas interdit de rechercher un peu de paix ou de sagesse comme antidotes aux excès de violence, et même de lutter contre ceux-ci pour préserver un humanisme patient sans lequel nos sociétés, et sans doute notre espèce, courent le risque de ne pouvoir survivre ou de perdre leur nature.
 
par astus mardi 16 novembre 2010 - 15 réactions
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