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Avant la guerre

       Je me souviens de ces réveils difficiles les jours d’école où, courant après nos retards, essoufflés jusqu’au car de ramassage, le cartable de cuir ballottant sur la cuisse ou le dos, nous montions dans la navette en saluant l’immortel René, sympathique chauffeur râleur de la compagnie des transports Lyonnais. Nous nous avachissions haletant sur les vieilles banquettes de cuir craquelé et râpé de l’increvable bus qui, crachotant et expulsant ses nuages de diesel à chaque changement de vitesse, nous amenait sans jamais un retard au bâtiment de la transmission des savoirs. 

 Mi rêveur, absent d’esprit et de cœur, si possible près des radiateurs, nos pensées vagabondaient jusqu’aux souvenirs du week-end passé ou de la petite copine que nous avions laissé à l’entrée. A moitié anesthésiés pas l’odeur de nos encriers, du bois ciré de nos pupitres et de la lecture de nos livres d’histoire et de géographie, réchauffés douillettement par les rayons du soleil à travers les carreaux, nous somnolions nonchalamment le crayon entre les dents et les yeux rivés au plafond… Puis soudain, un bâton de craie, se prenant pour un missile de croisière, nous frôlait le front accompagné de la voix tonitruante de l’instituteur exigeant un minimum de présence et de reconnaissance pour son cours dispensé. Moineaux en blouse grise, une indigestion de connaissances disparates, de la Mésopotamie au triangle isocèle en passant par l’estuaire de la Garonne, était entrecoupée de petites récréations remplis de foot et de sacs de billes. Ainsi s’écoulaient nos journées scolaires jusqu’aux soirs télés. Après l’incontournable poésie récitée par cœur et sans conviction, suivie de la sempiternelle dictée qui nous faisait maudire la grammaire, sa conjugaison, ses pluriels et son subjonctif, nous allions nous noyer dans nos lits sous les ordres répétitifs et de plus en plus sonores de nos géniteurs.

 Les fins de semaines, dans les ruelles en pentes, nous organisions de grandes courses le cul posé dans des caisses à savons. Tonneaux, mur du cimetière en contre bas ou platanes trônant majestueusement sur les trottoirs étaient les étapes quasi incontournables de nos maladresses et notre inconscience. Plaies et bosses furent nos seules héroïques médailles et, c’est très souvent couvert de boue et de poussière que nous terminions sous la douche, frictionnés d’une main maternelle mais vigoureuse afin que les trolls puisent être présentables à la table des agapes dominicales. Le repas du dimanche en famille devant l’éternel gigot haricots ou poulet frites, installait la monotonie rassurante d’un rite ondulatoire familiale immuable. La mère, attentive aux propos du père et des oncles pestant contre les politiciens, les impôts et les fonctionnaires municipaux, nous imposait un rythme séculaire jusqu’à l’arrivée du café et de l’alcool de poire, items libérateurs d’inhibitions, qui nous permettaient de quitter la table où nous trépignions d’impatience depuis la dernière bouchée de pain avalé.

       Les vacances d’été nous les passions chez les anciens, un petit village blotti dans la campagne française où toutes les habitations s’organisaient en rosace autour de l’église, d’une fontaine et d’une sculpture guerrière à la gloire des sacrifiés de la grande guerre, fierté du maire. C’est dans la maison centenaire des parents de nos parents que nous sommes passés de l’enfance à l’âge adulte en sautant par dessus l’adolescence. Au réveil, le soleil matinal de juillet séchait la rosée sur les toits d’ardoises fumantes où des nausées vaporeuses, entamant un ballet ectoplasmique, témoignaient d’une activité cellulaire intense mais éphémère. Dés l’aube, des arômes de pommes pourrissantes, de menthe sauvage et de caramel brulé sur le vieux poêle en fonte agrémentaient nos petits déjeuners. Nous avions l’âge des confitures, des télés en noire et blanc, des champs de coquelicots, des rivières à goujons… Grand-père squattait au jardin, grand-mère trônait aux cuisines. Morveux à casquette, nous ignorions la sagesse des anciens, leurs expériences du temps, le discernement des horloges, la discrétion des aiguilles. Nos programmes ne variaient guère, une pêche aux écrevisses dans une rivière bouillonnante, une chasse aux lézards s’abritant dans les fentes d’un muret de pierre, un flirt innocent avec les petites voisines de nos âges ou, de puériles sottises dont était souvent victime le curé du village, ainsi se meublaient nos journées de Gremlins…

 Puis ce fut un été sauvage. Des coups de feu retentirent dans les sous-bois environnants. Des salauds en chef dans les deux camps fabriquaient leur sale guerre en envoyant des milliers d’innocents se haïr et s’étriper. Fasse que le silence de ces morts soit violent quand ils interrogeront leurs consciences… Fin brutale de l’enfance, prise de conscience de la bestialité des adultes, le rideau de l’insouciance venait de se consumer au son du canon, seul les soldats de plomb ne meurent pas, ne saignent pas. Paul et Rémy rentraient de baignade en coupant par le bois, ils stoppèrent net devant le gisant. Peu importe l'uniforme, peu importe le drapeau, l'enfant baignant dans son sang au milieu des fougères venait tout juste d’avoir 18 ans…

      Regard figé, douleur aux lèvres, Il avait deux trous rouges dans sa poitrine.


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16 réactions à cet article    


  • Jeekes Jeekes 13 avril 14:08

    Et donc ?

    Parce que, même si c’est bien écrit, c’est pour en venir où ?


    • Jeekes Jeekes 13 avril 14:10

      @Jeekes
       
      Ha oui, mais ça :

      « un flirt innocent avec les petites voisines de nos âges »
       
      De mémoire, ça ne m’apparait pas si innocent que ça.
      Le but c’était, in fine, d’arriver à jouer à touche-pipi.
      Hein, quand même !
       
       smiley
       


    • pipiou 13 avril 14:10

      @Jeekes
      Pareil : c’est un très beau texte mais je n’ai pas compris la fin.


    • Gabriel Gabriel 13 avril 14:37

      Bonjour et merci de votre lecture.
      L’insouciance de la communauté et de l’enfance avant que la guerre n’éclate. Et ce passage brutal de l’enfance à la vie d’homme devant la découverte soudaine de la bestialité et la violence guerrière. Le pays sombrait dans la guerre à la vitesse de l’éclair.


    • Tall Tall 13 avril 14:58

      Les vacances d’été nous les passions chez les anciens, un petit village blotti dans la campagne française


      Donc cet enfant, et des milliers d’autres, ont été tués pendant l’invasion allemande de 1940.

      Comment aurait-on pu éviter ça ?

      Simplement, en s’armant suffisamment que pour empêcher l’armée allemande de pénétrer le territoire. Ce qui n’est pas facile à admettre pour un pacifiste, évidemment.

      Heureusement aujourd’hui, la force de dissuasion nucléaire française empêche toute attaque de l’hexagone ... ouf !

      • Gabriel Gabriel 13 avril 15:22

        Bonjour Tall,

        Cette situation pourrait être transposée dans n’importe quel pays du globe à n’importe quelle époque et je doute que la force de dissuasion nucléaire puisse régler le problème sans déclencher, par effet domino, l’apocalypse (Une riposte doit être proportionnelle en fonction de l’agression) Je pense que l’arme nucléaire doit être l’ultime recours car, autant pour l’agresseur que pour l’agressé, elle risque d’être le fossoyeur des deux... Je reviens à l’article, le but de celui ci était de mettre en exergue le passage de l’enfance à l’âge adulte suite à un violent changement de situation qui génère un traumatisme et façonne une partie de sa population la plus jeune dans la violence, comme par exemple dans certains pays qui fabriquent des enfants soldats. 


      • Tall Tall 13 avril 15:42

        @Gabriel

         
        Vous faites erreur sur l’efficacité dissuasive de l’arme atomique ... ça fonctionne parfaitement depuis 72 ans, alors que les occasions n’ont pas manqué, surtout à l’époque de la « guerre froide » 1945 - 1991

        La crise des missiles de Cuba de 1962 en a été l’apogée ... et qu’ont-ils fait ?
        Installer une ligne téléphonique directe ( le téléphone rouge ) entre Moscou et Washingon. Il est toujours là et avec la Chine en plus.
         
        Supprimez les armes atomiques, et la 4e guerre mondiale commencera avant 20 ans ... c’est une certitude.


      • Jean Keim Jean Keim 13 avril 18:16

        @Tall
        Admettre que la seule réponse à la guerre est de s’équiper d’armes terrifiantes pour l’éviter en dit long sur la folie de l’espèce humaine, nous savons rêver de la paix mais nous n’arrivons qu’à faire la guerre.

        La guerre n’est possible que s’il y a des participants, voilà un point de départ...

      • Tall Tall 13 avril 19:44

        @Jean Keim


        La guerre n’est possible que s’il y a des participants, voilà un point de départ...
         
        Non... le point de départ ce sont les motivations et la compétition pour l’accès aux ressources. Et cette compétition est omniprésente au quotidien si on accorde au terme « ressources » le sens le + large : une femme, de l’argent, un job, un logement ...etc ..
         
        Et ça n’a pas commencé avec l’homme, c’est une logique darwinienne qui a construit notre cerveau après des centaines de millions d’années de compétition entre tous les êtres vivants qui ont vécu sur terre.

        Alors, c’est vrai que la paix par le trouillomètre, ce n’est pas moralement esthétique, notre narcissisme en prend un coup là, mais c’est vachement efficace ... et tant pis pour l’esthétique morale quand on sait que 40-45 a tué 50 millions de gens.

      • Jean Keim Jean Keim 13 avril 22:58

        @Tall
        Le point de départ que vous envisagez est celui inévitable de la guerre, l’autre est la perspective de la paix.

        Il est vrai que la survie des diverses formes de vie sur terre passe par la compétition, il est vrai également qu’il y a de l’animal en nous, mais nous avons également la possibilité de dépasser tout cela et de ne pas tout accepter comme une fatalité.

      • Tall Tall 13 avril 23:30

        @Jean Keim

         
        Vous savez que le peuple japonais est devenu l’un des + pacifistes au monde ?
        Ils viennent récemment de se doter d’un semblant d’armée, et la majorité du peuple n’aime pas ça du tout.

      • Jean Keim Jean Keim 14 avril 08:48

        @Tall
        Je ne suis pas contre une force armée internationale réellement indépendante et garante de la paix, mais dans les faits à qui devra-t-elle obéir et quels intérêts servira-t-elle ? 

        Peut-on dire de l’O.N.U. qu’elle remplit cet office ?
        Les grandes puissances accepteront-elles de se placer sous l’égide d’une force internationale à laquelle elles devront allégeance ? Les U.S.A., la Chine, la Russie et d’autres encore refuseront catégoriquement, on est véritablement dans un monde peuplé de déments.

      • Tall Tall 14 avril 09:03

        @Jean Keim

         
        Perso, je n’ai jamais cru à l’ONU. Le « machin » comme disait De Gaulle.
        Droit de veto pour 5 pays ... point commun de ces 5 pays : ils disposent tous de la dissuasion nucléaire ( USA, Russie, Chine, France, GB ). Et comme 3 d’entre eux sont dans l’Otan, avec le téléphone rouge que j’évoquais + haut entre USA, Chine et Russie on a le réseau qu’il faut pour éviter l’apocalypse.
         
        Ce n’est pas demain que l’Iran aura l’arme atomique.

      • scorpion scorpion 13 avril 18:20

        Comme d’habitude le Gaby ailé nous fait un beau texte, une belle écriture mais une fin triste. De là l’ami Tall nous sort l’arme nucléaire, faut pas pousser tout de même.


        • Taverne Taverne 14 avril 11:41

          La chanson de la lavandière : agréable moment de nostalgie, apprécié des commentateurs émus...

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