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Avoir raison trop tôt

Steve Jobs, à sa mort, a laissé un message particulier : celui comme quoi les échecs sont davantage formateurs que les réussites. Les échecs, ceux qu'on appelle des visionnaires en essuient régulièrement, semble-t-il. Avant hier, l'un d'entre eux vient de décéder, dans une indifférence générale comparable au tintamarre médiatique qu'aura connu la disparition du patron d'Apple, et pour lui rendre justice, je vais me permettre de rappeler à votre mémoire ce qu'il avait représenté en son temps. Non ce n'est pas non plus Andreas Pavel (toujours vivant) le véritable inventeur du Walkman (ce que Sony mettra 25 ans à admettre, ayant préféré attribuer l'invention à son ingénieur Nabutoshi Kihar), que l'Ipod avait en définitive supplanté. Non, celui qui vient de disparaître s'appelait Bob Beaumont, et avait bien avant tout le monde proposé un véhicule moche, il est vrai, mais qui posait le problème de la construction de masse des voitures électriques, quarante ans avant tout le monde... il n'en n'avait vendu qu'un peu plus de 2000 exemplaires, mais l'idée était bien là et c'était la sienne. Selon lui, un véhicule électrique de ville ne pouvait être l'équivalent d'une grosse cylindrée américaine... et dans le genre, il est vrai, il avait été... radical, et révolutionnaire au pays des Buick, des Cadillac et des Chevrolets de plus de cinq mètres de long (5,93 pour une Fleetwood Brougham de 1976) . Ce que nous appellerons aussi un visionnaire. Un autre tentera l'aventure un peu après : Clive Sinclair. Retour sur ses échecs si pleins d'enseignements ici même...

Oh, pour être moche, elle était moche, sa voiture. A l'époque où la courbe de Bézier, du nom de l'ingénieur en chef de chez Renault qui avait imaginé une façon de décrire des courbes en 3D, devenues en 2D le moteur du logiciel phare d'Adobe (Illustrator), n'existait pas encore, bâtir une carosserie, même en plastique, excluait les courbes douces telles qu'on peut en voir aujourd'hui : pour dessiner et construire sa CitiCar, Bob Beaumont n'avait aucun ordinateur à son service. Résultat, une voiture hideuse, en forme de coin prononcé, aux arrêtes vives, aux vitres planes, presqu'aussi disgracieuse qu'une Ami 6 française à moteur (thermique) à plat (*). Au point de vue design avant, c'était un peu copié sur la "Bond Bug" anglaise à trois roues, de 1970, à bien y regarder (celle-ci marchant à l'essence, avec un moteur Reliant de 700 cm3, un 4 cylindres à plat). Comme excuse devant tant de laideur, il faut se dire que le design du moment était alors aux lignes franches un peu partout dans le monde. C'est l'air du temps de l'époque qui veut ça (et c'était moche en effet). A l'époque, en automobile, tout est devenu carré ou presque : les phares, les calandres, les ailes, etc... En France toujours, à la même époque, on faisait des R6, par exemple... taillées à la serpe, ça monsieur ! On est très loin du concept "biodesign" de Colani... mais l'engin le plus moche, là, roulait... sans faire de bruit, lui et ne polluait pas, au moins. Et il roule encore .... trente trois ans après, même Mieux que des Mercedes, certains disent (des mauvaises langues, pour sûr  !).

Elle n'était certes pas très belle, mais elle avait été dessinée à l'économie de réalisation, et le designer, car il y en avait un, s'était résolu à une chose simple ; de tenter de bâtir au moindre coût une voiture autour de deux personnes assises côte à côte, avec un impératif supplémentaire : faire le plus court possible, à savoir 8 pieds (2,43 m !). John Muir, puisque c'était le nom de celui qui avait dessiné la carosserie de l'engin, avait fabriqué sa voiture à partir "du même plastique dont on faisait les casques de football américain", ce qui lui donnait peut être quelques excuses supplémentaires. Il déclarera avec malice qu'il s'était plutôt inspiré pour la dessiner des boîtes de lait en carton (il n'avait pas rout à fait tort, à voir le haut d'un emballage !). En réalité Muir avait surtout lorgné sur les voiturettes de golf de l'époque, et de leur construction surtout, à savoir un chassis en tube d'aluminium soudé, sur lequel venaient s'installer la carosserie en ABS. Et hop, voilà comment on avait fabriqué une voiture de ville "ulta légère" et électrique ! L'engin, avec ces batteries avoisinait les 600 kgs à vide, ce qui semble lourd aujourd'hui, mais les matériaux employés l'expliquent : du carbone ou des résines abaisserait ce poids facilement de moitié, et les nouvelles batteries encore davantage (mais augmenteraient son coût !). Aujourd'hui, telle quelle, elle se visite comme un musée, avec un guide...  difficile de faire plus simple à l'intérieur : c'est plus que spartiate en effet. A l'intérieur, on est assis sur les 8 batteries en fait ! Centrée très bas, grâce à ses lourdes batteries, elle était particulièrement stable bien entendu !

Comment donc un vendeur de voitures de plus de cinq mètres de long en était arrivé à imaginer pareil engin, voilà qui intrigue. Beaumont avait en réalité été fortement marqué par l'approche d'une crise pétrolière, que l'on appellera "choc pétrolier" en 1973, car c'était bien à la pompe à essence qu'il avait eu sa "révélation" nous dit le New-York Times.... "M. Beaumont était concessionnaire Chrysler dans l'Etat de New York à la fin des années 1960 lorsque, commeil l'a dit, il a eu une révélation à la station de remplissage d'essence. La pollution par l'essence allait détruire les villes américaines. Il devait y avoir une meilleure façon de faire marcher une voiture. Il a vendu sa concession, et, après avoir rejoint une tentative infructueuse à Detroit pour convertir les voitures à essence en véhicules électriques, il a déménagé à Sebring, en Floride, où il obtenu un espace de fabrication d'un des premiers investisseurs. Là, il a commencé à construire ce qui a été rapporté comme étant le premier véhicule électrique produit en masse, appellée CitiCar". Une voiture qui dès le début plut aussitôt à ses utilisateurs, malgré son inconfort, son bruit à l'intérieur, et sa lenteur... et ses bizarretés électriques, parfois, aussi. Certains l'avaient surnommée "la portion de fromage."

Marqué par la vision de la voiture (électrique) des cosmonautes US sur la surface de la Lune, et face au gigantisme des voitures américaines du moment, sans le savoir, à contre-courant complet, Beaumont avait mis dans le mille raconte le Washington Post : « Imaginez une voiturette de golf dans votre tête", a déclaré M. Beaumont au journal de la ville de Baltimore en 2008, décrivant sa petite création. "Augmenter la taille du moteur, ajouter des batteries et un couple plus important, équipez-là avec toutes les lumières et les choses dont vous avez besoin, et laissez des millions de gens utiliser cette voiture pour aller et venir au travail." Une charge de nuit donne à la voiture une autonomie d'environ 40 miles (64 km). Pour garder le poids vers le bas, la voiture n'avait pas de climatisation. Et bien que sa vitesse maximale était de moins de 40 mph (moins de 64 km/h !), cette biplace a été fournie avec des bandes d'adhésifs de course en option. C'est parce que M. Beaumont "comprend l'histoire d'amour que les Américains ont avec leur voiture", a déclaré Bob Stone, l'assistant pour le marketing, de l'entreprise appellée Vanguard-Sebring. "Malgré la petite taille de la voiture il voulait l'embellir avec les choses qui montreraient de l'affection pour elle". Et là, il avait tout compris, le vendeur de grosses bagnoles : on roule bien avec ces tombereaux, mais on n'en tombe pas amoureux comme de ce brin de laideron : moche, mais si attachant ! En fait Beaumont posait le vrai problème de la voiture de ville : a-t-on besoin de voitures aussi grandes pour faire les 10 km qui nous séparent du supermarché ? Certes, son engin n'était pas destiné aux autoroutes. Quoique : si vous vous rendez un jour aux USA, vous serez sans doute effaré par leur vitesse maximale... c'est 104 km/h (65 miles) seulement dans certains et 120 en maxi... en général dans tout le pays. On se traîne en voiture, aux USA !
 
Adroit vendeur, Beaumont avait pensé assez vite à une gamme complète, à partir de son modèle de base, décliné en "coupés", des voitures "ouvertes", sans toit en dur et à demi-portières, encore plus proches de la voiture de golf, ou même à une déclisaison "pick-up" avec emplacement pour les courses et un modèle à l'avant rappelant la mini-moke qui faisait alors fureur en Europe (avec un peu plus tard la fameuse tout plastique Citroen, l'increvable Méhari, toujours prête à repartir !). Bon an mal an, Beaumont devint avec sa voiturette le 6eme constructeur US, vendant en 1976 plus qu'Avanti Motors (ceux qui avaient repris le modèle après l'arrêt de Studebaker) par exemple, ou d'Excalibur et ses copies de vieilles Mercedes SSK de 1928. Une voiture dessinée par Brooks Stevens, celui qui avait fait l'Harley-Davidson Hydraglide de 1949, la mythique moto. Et ce faisant, Beaumont devint sans s'en rendre compte au départ un pestiféré, comme le fut juste avant lui Preston Tucker et sa voiture révolutionnaire, dont certains exemplaires (rarissimes) roulent encore aujourd'hui. Moteur à plat arrière (un moteur d'hélicoptère !), phare central tournant avec le volant, caisse autoporteuse (sans chassis à longerons), parechocs montés sur ressorts, etc... tout cela était bien trop révolutionnaire aux USA !
 
 
Mais ça ne l'avait pas freiné, tout au contraire. L'idée secrète qu'il avait était de faire un modèle sport... électrique. Des années avant la Tesla, véritable réussite du genre. Beaumont avait rêvé lui aussi d'un petit coupé ou roadster, à l'allure bien plus sportive : ce fut sa Tropica. Franchement, cette fois, un petit bijou de voiture sport. Cette fois, John Muir avait pu s'exprimer, libéré des contraintes de prix de revient. Et ce qui avait sorti de sa planche à dessin était tout différent : courte et rondelette, la Tropica avait fière alliure, et même l'intérieur, ultra-dépouillé, valait le détour... avec ses détails innovants : comme les sièges qui étaient fixes, c'étaient le volant et les pédales qui étaient réglables. Autre nouveauté fort en avance, elle ne possédait pas de roue de secours mais avait à la place une bombe de mousse à injecter dans le pneu dégonfé, comme cela se fait couramment maintenant. On songea bien à lui fixes des freins à inertie et régénération de puissance emmagasinée, comme c'est la mode aujourd'hui, mais le temps manqua pour les lui mettre à bord. L'engin, à vrai dire, n'allait pas vite malgré ses douze batteries : elle ne dépassait pas les 91 km/h, mais accélérait de façon phénomènale, comme toutes les voitures électriques dont les moteurs donnent leur puissance quasi instantanément !  Il est évident que l'actuelle et magnifique Tesla (ci contre à droite) lui doit beaucoup ! Aux journalistes, cette fois Muir affirma qu'il avait puisé son inspiration chez Dodge avec sa Viper (le prochain modèle est annoncé comme électrique !) et chez Shelby avec sa Cobra. On changeait sérieusement de registre ! Mais la firme ne vendra que fort peu de modèle Tropica, arrivée trop tard pour lui et bien trop tôt sur le marché (et surtout annoncée trop cher à 12 500 dollars, même avec une réduction d'Etat de 1000 dollars pour utilisation d'une voiture électrique : il n'en fut construit que... 16 modèles seulement. L'aventure Beaumont ne dura que trois petites années, de 1974 à 1977 ou furent produites 2 150 CitiCars vendues chacune environ 3 000 dollars pièce. L'industrie automobile américaine, comme pour Tucker, mis en marche la presse contre lui : un magazine "Consumer Reports", en 1975, affirma que les Beaumont n'étaient pas "prudentes à conduire" : en résumé, qu'elles étaient aussi dangereuses. Les ventes ne firent que s'effondrer à partir de l'article, extrait d'un magazine très lu aux USA.
 

Pendant qu'il développait la CitiCar et la Tropica, M. Beaumont avait souvent ressenti l'opposition de l'industrie automobile et celle de ses alliés dans le gouvernement, a déclaré David Goldstein, un ami de longue date et ancien président de l'Electric Vehicle Association of Greater Washington, DC. "Comme il obtenait de plus en plus de la publicité, les gens se demandaient pourquoi Detroit ne pouvait pas faire cela, et Detroit a vu cela comme une menace pour leur modèle existants", a déclaré M. Goldstein. "A la fin il était amusé qu'après toutes ces années de Detroit était arrivé à sa façon de penser." Il a ajouté : « Je suis maintenant au volant d'une Volt, et je crois que je dois cet héritage à Bob." Encore un qui, visiblement avait eu raison trop tôt. En Angleterre, on peut considérer que Clive Sinclair, avec sa proposition de véhicule urbain (le Sinclair Research C5) était également dans la même catégorie. L'année prochaine, aux 24 heures du Mans, une voiture hybride signée Toyota participera à la course. Signe des temps d'une évolution qu'avait déjà bien senti un homme discret, parti sur la pointe des pieds sans faire de bruit... comme une voiture électrique.

Clive Sinclair, Mohammed Yunus (à qui le même tour que Jobs de 1985 vient d'arriver), chez les vivants, Bob Beaumont, les membres de l'école du Bauhaus, Frank Lloyd Wrigh, Raymond Loewy, Steve Jobs, René Dumont, chez ceux déjà partis, et j'en passe, hélas... tous trop en avance sur leur temps... hélas !

(*) y'a pire me souffle mon copain Christophe, roi de la Mustang et de la Volvo P1800 (modèle magnifique oublié de tous !) : l'Ami 8 existe (la Dyane aussi, hélas...)

PS on peut aussi relire ceci :

l'histoire de Beaumont dans "The lost cord".

http://nogas.org/ev/Lost_Cord/Lost_...

http://wwaw.evadc.org/

http://www.agoravox.fr/actualites/t...

http://www.agoravox.fr/culture-lois...

http://www.naturavox.fr/energies/Re...

Et ça aussi (qui montre bien la puissance des grands de Detroit pour briser Tucker :

http://www.youtube.com/watch?v=mL-A...

http://www.youtube.com/watch?v=4Uv-...

http://www.youtube.com/watch?v=Ykva...

http://www.tuckerclub.org/

les cinquante plus moches voitures du monde sont ici :

http://images.businessweek.com/ss/0...

(lire les commentaires, souvent hilarants, comme celui sur la BX Citroen : "une tentative pour placer le plus de formes géométriques sur une seule voiture". Dans le genre "aussi carré qu'une part de poisson congelé", l'Aston Martin Lagonda est la meilleure de loin !).




par morice jeudi 3 novembre 2011 - 61 réactions
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  • Par latortue (---.---.---.28) 3 novembre 2011 10:46
    latortue

    Avoir raison trop tot peut etre pas d’autre avant Robert Beaumon y avait pensé
    pour mémoire

    La première voiture électrique a roulé en 1834, soit 52 ans avant la première voiture à

    essence (Shacket, 1979). De même, la première commercialisation connue d’une voiture

    électrique remonte à 1852 et la première marque produisant ce type de véhicules en

    série a été fondée en 1893, à Paris. En 1900, alors que les voitures électriques battaient

    des records de vitesse (plus de 100 km/h) ou de distance (près de 300 km sans

    recharge), on comptait 19 constructeurs d’électriques de par le monde, une flotte de

    taxis électriques circulait à New York et 38 % du marché américain de l’automobile

    était représenté par des électriques, contre 40 % pour les voitures à vapeur et seulement

    22 % pour l’essence


    présenté depuis des lustres comme un véhicule d’avenir les constructeurs ne sont jamais arrivé a le moderniser autant , pour qu’il prenne le dessus de la voiture a moteur thermique,tant que les batteries ne serons que ce qu’elles sont actuellement ,le véhicule électrique restera un beau gadget pour bobo citadin .merci pour cet article .qui change un peu .

  • Par kypd (---.---.---.2) 4 novembre 2011 08:33

    ah ah ah il ose ; le noyau est du Free BSD, et c’est tout... domaine public ça s’appelle

    Avant d’écrire ce genre de conneries on se renseigne sur les Licences !

    les *BSD utilisent donc une Licence (pour du domain public c’est mal barré !) dont voici le premier paragraphe :

    * Copyright (c) 1998, Regents of the University of California * All rights reserved. * Redistribution and use in source and binary forms, with or without * modification, are permitted provided that the following conditions are met :Pour la lire en entier rien de plus simple puisque le texte de la licence est du domaine public...

    Et je pense que le plus grand pillage de l’open-source dont on peut faire référence en parlant d’Apple est celui de KHTML (lui sous Licence GNU/GPL moins permissif que la BSD) qui a servi de base pour WebKit et donc le navigateur phare d’Apple : Safari

    Même si la situation s’est aujourd’hui arrangée, il y a eu une longue confrontation entre les développeurs de KHTML et WebKit dont la licence de redistribution n’était pas compatible avec la GPL à cause de brevets qui y étaient attachés suite au passage dans les mains d’Apple...

    Apple had demanded developers to sign nondisclosure agreements before looking at Apple’s source code and even then they were unable to access Apple’s bug database

    http://en.wikipedia.org/wiki/WebKit

    Il me semble que les accusations de Thucydide s’appliquent mieux à ce scénario plutôt qu’au noyau Darwin issue de BSD...

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