Evidemment, c’est presque une levée de boucliers. La vaste majorité des gens, soutenue par le ministre de l’éducation, semble juger de la plus haute importance que, dès le plus jeune âge, on enferme les enfants dans une spirale de la réussite et de la compétition. Le ministre nous explique que noter les enfants n’est ni une sanction ni un échec mais « une évaluation », un point de vue qu’à mon avis, il aurait beaucoup de mal à faire comprendre à un enfant de 6 ou 7 ans à qui son instituteur vient de coller un 2 sur 20.
Je me suis baladé sur plusieurs sites web de journaux pour lire les commentaires laissés par les lecteurs et j’en ressors avec la très nette impression que ceux qui souhaitent la suppression des notes essaient véritablement de se mettre à la place des enfants tandis que ceux qui sont pour le maintien, la majorité semble-t-il, sont désespérément adultes et soit ils n’ont pas d’enfants, soit, s’ils en ont, ceux-ci ne doivent ramener que des 18 à la maison.
Si je m’en tiens aux commentaires que j’ai lus, les arguments des pro-notes s’articulent plus ou moins autour de trois axes :
Non, les enfants n’aiment pas les notes, et surtout pas ceux qui en ont de mauvaises ou, tout au moins, de pas très bonnes. En fait, les enfants ne savent même pas qu’il puisse exister un truc aussi barbare que des notes jusqu’à que nous le leur expliquions. L’amour des notes n’est pas inscrit dans les gènes.
Le deuxième argument est le plus intéressant car le plus triste, le plus défaitiste. Il prouve notre peu d’ambition, en tant que parents et en tant que citoyens : nous vivons dans une société de merde qui aime coller des petits numéros sur ses membres, histoire de savoir où ils se situent sur l’échelle sociale et combien on leur donnera pour vivre, et nous devons absolument apprendre à nos enfants à accepter cette structure de merde plutôt que d’en faire des individus plus libres pour qui la réussite sociale et la productivité maximale ne seront pas le seul horizon.
Plutôt que d’accepter bovinement cette culture de l’élitisme, cette manie du classement, cette obsession de la compétition et de la productivité, sources de bien des maux, nous devrions nous rebeller contre. Faut-il que nous soyons un gentil petit bétail bien pathétique pour accepter d’être rangés dans des tiroirs, parqués dans des enclos, mis en piles bien ordonnées : le diplômé d’université au sommet de la pyramide, le plombier ou l’éboueur titulaire d’un CAP à la base. Faut-il que nous soyons bien bêtes pour ne pas comprendre que tous les individus sont uniques, nécessaires et donc inclassables. Que serait la soi-disant crème de la société, autrement dit les abonnés aux bonnes notes, sans d’autres hommes, tout aussi intelligents mais moins bien classés, pour fabriquer leur salle de bains, ramasser leurs poubelles ou produire la nourriture qui les maintient en vie ?
Le troisième argument est, à mon humble avis, le plus con des trois. Personnellement, je suis le travail de mon enfant et je n’ai besoin d’aucune note pour savoir où sont les difficultés. S’il m’annonce, au retour de l’école, que trois plus deux font quatre ou s’il n’arrive pas à lire quelques combinatoires simples (« ma », « bi », « ro », etc.), je sais très exactement ce qui doit être travaillé. Des parents qui suivent régulièrement la scolarité de leur(s) enfants(s) n’ont pas besoin de notes. Ce sont les parents je-m’en-foutistes qui ont besoin d’être notés, et mal notés. Pas leurs enfants.
La note ne reflète rien. On peut avoir eu de bonnes notes et être bardé de diplômes et n’avoir aucun sens commun. Voire être un parfait imbécile. Nos dirigeants et nos petits chefs en sont assez souvent l’illustration. Tout comme on peut n’avoir jamais eu la moyenne (quel mot terrible), n’être titulaire d’aucun diplôme et avoir une intelligence aiguë. Au primaire, en particulier, un « perroquet » peut avoir des notes excellentes.
La note ne reflète rien, surtout chez les enfants, et elle est parfois même contreproductive. J’en ai vu qui démarraient sur des chapeaux de roue et s’essoufflaient vite et d’autres qui peinaient à l’allumage mais disposaient de tout le potentiel pour aller très loin. Malheureusement la dictature de la note fait qu’un bon nombre de ces derniers sont souvent aiguillés vers des voies de garage avant qu’ils aient pu prendre leur envol. Des putains de notes les marquent à vie et les empêchent de devenir ce qu’ils sont.
Pour prendre un exemple qui me touche de près, celui de mon fils, je me demande bien ce que lui apporterait, à l’heure actuelle, une inévitable mauvaise note en lecture (inévitable car il n’a intégré l’école française qu’au mois de septembre 2010) ? Cette mauvaise note le valoriserait-elle ? Lui donnerait-elle confiance en lui ? Bien sûr que non. C’est un enfant et, comme tous les enfants, il est un être fragile et très perméable aux « gros chagrins ». Non seulement, il penserait qu’il est bête à bouffer de la paille mais, encore plus terrible, il aurait à souffrir les moqueries des autres enfants et, peut-être, la pitié de sa maîtresse et de quelques parents d’enfants mieux notés que lui (les petits villages peuvent être des lieux cruels). Un enfant de huit ans qui non seulement rattrape vite mais qui parle déjà quatre langues (et n’a pas encore oublié quelques notions dans une cinquième – le chinois) a-t-il besoin d’être stigmatisé, cloué au pilori par une mauvaise note, presque tamponné « imbécile », ou bien d’être encouragé à acquérir ce qui lui fait encore défaut ? En d’autres termes, est-ce en le rendant malheureux qu’on le fera mieux avancer ?
Un système et un ministre de l’éducation qui ne comprennent pas que tout ce qu’un enfant très jeune retient d’une mauvaise note, c’est qu’il a lamentablement raté (là où ses petits amis ont peut-être réussi) sont pervers et souffrent d’un manque total d’imagination et de sensibilité.
Tout au long de leur vie, nos enfants auront suffisamment de raisons d’être malheureux et d’avoir envie de pleurer toutes les larmes de leur corps. Jusqu’à la tombe, ils seront notés, classés, disposés en petits tas numérotés, tamponnés « bon » ou tamponnés « défectueux ». Ils auront plus d’une fois à subir le regard méprisant de ceux qui seront soi-disant au-dessus d’eux et qui, par conséquent, se croiront supérieurs. Ne peut-on pas, en attendant ces jours cruels, leur foutre un peu la paix ?
P.S. : je ne suis pas de gauche. Ni de droite, d’ailleurs.

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