Il fallait bien s’attendre à ce que l’émotion légitime suscitée après l’horreur des attentats meurtriers perpétrés par Anders Behring Breivik le 22 juillet 2011 dans le centre d’Oslo et sur l’île d’Utøya, qui ont fait 77 morts, prenne souvent le pas sur la raison et l’examen de faits qui laissaient pourtant présager ce fait tout simple que Breivik est un malade mental « schizophrène paranoïde ».
Pour les psychiatres qui l’ont examiné cela semble confirmé après 36 heures d’entretien sur 13 rencontres comme cela apparaissait en filigrane dans son manifeste délirant de 1518 pages intitulé « 2083, Une déclaration européenne d'indépendance » où pointait déjà la haine de ses persécuteurs supposés, une admiration pour Charles Martel et les Templiers, le sentiment d’accomplir une importante mission quasi divine, une absence totale de culpabilité, une grande confusion mentale, des idéologies floues, l’éclatement de ses représentations personnelles (sportif, militaire, franc maçon, chevalier, plongeur de combat…), et un narcissisme exacerbé.
Bien entendu ce diagnostic va choquer tous ceux qui pensent encore que les malades mentaux se promènent avec un entonnoir sur la tête - c’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît - et qu’ils sont incapables de cette froide lucidité et du haut degré d’organisation dont a fait preuve Breivik, comme si des capacités cognitives élevées étaient forcément le signe d’une bonne santé mentale. C’est malheureusement méconnaître les ressorts réels de la vie psychique et la dissociation qui existe manifestement ici entre l’intelligence et le monde pulsionnel. À ce niveau, et quoi qu’en pensent les admirateurs des écrans qui s’illuminent pour soi-disant « éclairer » le fonctionnement de la vie mentale, comme si celle-ci pouvait magiquement se réduire à un spectacle mécanique et fonctionnel, ou ceux qui ont une croyance déraisonnable dans la toute puissance des facteurs génétiques, force est de constater que les psychanalystes pourtant si décriés aujourd’hui, y compris par de prétendus philosophes envieux, ont encore quelques longueurs d’avance. Quant aux tenants des complicités supposées ou de complots divers jamais étayés par les faits, leurs thèses s’effondrent d’elles-mêmes.
Cela ne signifie pas cependant que les facteurs sociaux en général soient sans influence sur les pathologies privées, car l’individu seul n’existe pas, et il appartient au contraire à chacun d’entre nous de repenser les modèles que notre société propose aux plus jeunes ou aux plus fragiles d’entre elle : surenchère permanente de la violence dans les médias, éclatement des familles, destruction de la planète et du lien social, culte de l’argent roi et de la rentabilité, perte des repères élémentaires de bonne gouvernance, valorisation exagérée de la technique (qui souvent n’est pas la solution mais le problème), idéalisation de la toute puissance…etc.
Reste la question du sentiment d’impunité qui taraude légitimement les proches des victimes, et tous ceux qui réclamaient la mort de Breivik face à l’horreur de ces attentats. Personnellement je ne vois pas de raison de s’immiscer dans la justice norvégienne qui a ses propres lois légitimes et ne ressuscitera malheureusement pas les morts ni ne pourra consoler les vivants. Mais je note que la probabilité pour cette personne de passer le reste de sa vie en hôpital fermé, ou de mettre fin à ses jours, est déjà une assez considérable punition qui a cependant l’avantage de s’émanciper un peu du talion et de protéger d’autres victimes potentielles. Ajoutons que dans ce cas précis le verdict ne préjuge en rien de la santé mentale éventuelle, ou de son absence, d’autres criminels passés ou à venir. Il est cependant avéré qu’environ un tiers des personnes incarcérées en France sont des malades mentaux que les hôpitaux actuels n’ont plus les moyens de soigner, et que l’on a beaucoup plus de risque de se faire trucider par une relation proche, ou quelqu’un qui vous aime bien : voisin, parent ou ami, que par un inconnu, bien que cette opportunité soit heureusement assez faible en réalité.
Il est troublant enfin de constater que cette interrogation sur la normalité ou la folie accompagne le monde depuis si longtemps, en Europe et ailleurs. Quelques années seulement avant qu’ Érasme publie en 1511 son « Éloge de la folie », une satire féroce des mœurs de son époque et notamment des personnes qui confondent les images des objets avec leur réalité, comme dans le mythe de la caverne de Platon, Hieronymus Bosch peint « L'extraction de la pierre de folie » et « La nef des fous » en se servant du bestiaire médiéval et de son imaginaire pour interroger l’homme nouveau sur ce thème à l’approche d’une Renaissance suivie d’un Classicisme que Francisco Goya fera basculer dans la modernité avec sa gravure intitulée « Le sommeil de la raison engendre des monstres ». Peut-être notre époque est-elle confrontée à des charnières historiques de même ampleur mais elle n’en finit pas de refuser de s’apercevoir que les fous sont parmi nous, que cela nous plaise ou non, pour éviter généralement de s’interroger sur la manière dont nous nous en occupons, un sujet dont s’était concrètement occupé Pinel et de manière plus théorique Michel Foucault dans son « Histoire de la folie à l'âge classique » un travail influencé par la thèse du clinicien Georges Canguilhem rééditée en 1960 « Le normal et le pathologique ». Pascal De Sutter et son livre « Ces fous qui nous gouvernent » prolonge avec pertinence cette réflexion dans le registre politique.
Il est frappant en tous cas de constater la permanence du déni de la folie dans notre société, pourtant assez aliénée en ce moment, comme si cela pouvait nous prémunir de la nôtre, et des rationalisations qui viennent presque toujours en contester l’importance réelle sur les faits sociaux et les liens interhumains, comme si ceux-ci n’obéissaient jamais uniquement qu’à des déterminants économiques ou politiques abstraits, ou comme si curieusement l’économie et la politique n’étaient pas faites par des hommes plus ou moins normaux ou malades qui font parfois pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Peut-être arrivera-t-il un moment où les capacités d’un candidat à de hautes fonctions seront appréciées non seulement par rapport à un programme donné (ils font généralement le contraire de ce qu’ils disent, ce qui rend les choses assez claires), à une santé physique rendant l’exercice du pouvoir possible (mais ce domaine est systématiquement caché comme pour Pompidou ou Mitterrand), mais aussi par rapport à une santé mentale « suffisante », ce qui tout de même ne sera pas facile à apprécier par les citoyens.
Le candidat Hollande est-il aussi « normal » qu’il le prétend pour vouloir assurer ce « métier impossible » et des fonctions aussi extraordinaires ? Faudra-t-il d’abord extraire la pierre de folie de nos hommes (et femmes) politiques avant de les propulser sur l’avant scène ? Vous penserez sans doute avec moi que cette idée de vouloir éradiquer la folie est aussi folle que de l’ignorer, car cela procède du même mouvement - c’est bien là le message de Bosch - et qu’il vaut mieux souvent prendre quelque distance pour désarmer tant les critiques inadaptées que nos croyances personnelles. Mais manifestement Breivik, lui, se prenait vraiment au sérieux, n’était pas heureux, et ne doutait jamais. La folie n’existait pas pour lui, c’est pourquoi elle y était. Ce qui est aussi le cas de tous les grands idéalistes qui veulent changer le monde quand ils sont incapables de se comprendre eux-mêmes. Et s’il est vrai qu’il est impossible de tout maîtriser comme certains font semblant de le croire cela permet peut-être de laisser venir à soi davantage de moments heureux pour compenser d’autres plus difficiles, bien que le bonheur ne soit pas une science exacte, et qu’il réclame de la persévérance.

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Si on accepte ce raisonnement, tout tueur préméditant un meurtre (ou tueur en préméditant un (...)
02/12 15:55 - Giordano BrunoNORVÈGE Breivik On n’allait certainement pas juger Breivik devant un tribunal. (...)
02/12 13:35 - xrayet celui de l’élysée il est quoi schizophrène, psychopathe .......... hyperactif çà (...)
02/12 13:25 - kéké02360Merci Zen pour ce lien très pertinent et intéressant, comme toujours ! Amitiés.
02/12 12:04 - astusBonjour ZenZoe, Merci pour vos commentaires qui soulignent à juste titre, et je suis tout à (...)
02/12 12:02 - astusIl avait effectivement dit quelque chose de ce genre au départ mais il n’en demeure pas (...)
02/12 11:36 - Alois Frankenberger
Pierre Lescure chante le rock
Taddeï l’anticonformiste, de Dieudonné à Chomsky
Violence des jeunes : vrai ou faux problème ?
Akhenaton : rap, religion et politique
Coline Serreau, la belle verte