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Capitalisme porno-puritain

La « culture » pornographique (il parait que tout est culture aujourd’hui), son esthétique (il paraîtrait que tout a une esthétique aujourd’hui) a envahi la place publique, s’est introduite dans les têtes, a investi les corps. Processus ambigu, devenir plus retors que celui décrié par les pleureuses moralistes ou idolâtré par ceux qui croient naïvement jouir sans entraves.

« Pour que la sexualité puisse diffuser dans toutes les sphères de l’existence humaine, il a d’abord fallu qu’ON la dissocie fantasmatiquement comme un moment séparé de la totalité du reste de la vie. » - Tiqqun

« On retire au sujet son désir, et, en échange, on l’envoie sur le marché, où il passe dans l’encan général » - J.Lacan

En corps, un effort, si jouir vous désirez

En guise d’amorce, nous pourrions avancer l’expression de « pornification de la vie » pour décrire ce phénomène très particulier : la pornographie sortie de sa relative clandestinité – ce qui faisait, soit dit en passant, partie de son charme- pour se distiller dans nombre d’interstices de ce qu’il nous reste d’existence.

Le capitalisme, fonctionnant foncièrement à la libido, tend de manière exponentielle à exploiter, non pas le désir (toujours élaboré), mais les (com)pulsions.

Celles-ci, loin d’être à réprimer en soi, loin d’être à corseter au nom de je ne sais quelle pureté fantasmée, sont cependant plus ou moins habilement détournées vers de primaires actes d’achat, de vulgaires actes de rachat de notre frustration. Laquelle, parallèlement, n’est pas à déplorer en tant que telle, car elle peut potentiellement se transformer en objet sublime, si toutefois elle n’était pas exploitée en permanence par une armée de sinistres petites mains, drillées au marketing le plus régressif.

C’est dans ce cadre qu’il nous faudrait penser la jonction mortifère de la pornographie et du capitalisme, en tant qu’agencement puritain.

Il ne s’agit pas de dénoncer une certaine pornographie, et un certain usage de celle-ci, mais bien de monstrer que, sous prétexte de subversion des mœurs archaïques, de profanation du sacré teinté de religiosité moribonde, nous baignons, en corps, dans une ère putride : un puritanisme capitalo-pornographe extrêmement stéréotypé, dans lequel, de fait, très peu de personnes jouissent.

Autrement dit, loin de prôner un « retour » à la Morale puritaine, il nous faudrait crier combien la pseudo libération sexuelle, cette baudruche, n’a pas eu lieu.

Cette mystification, prêchée autant par ses fustigateurs que par ses apologètes, se vend fort bien sur le marché de la religion classique, autant que sur le marché de la religion capitaliste.

Les figures du Puritain, du Pornographe et du Marchand s’accouplent hygiéniquement dans une macabre danse trinitaire.

A cet égard, le film «  Le Pornographe » (1966 !) qui dévoilait avec un humour glaçant l’hypocrisie d’une société faussement puritaine, condamnant la jouissance alors que celle-ci était déjà devenue un commerce lucratif, est furieusement d’actualité, malgré les apparences sucrées. L’austérité a pris simplement le masque souriant de la « libération ».

Ce que la pornocratie actuelle appelle « jouissance », n’a rien à voir avec l’élargissement inouï qu’implique ce mot, lorsqu’On ne le rabaisse pas à « l’ornière d’une satisfaction courte et piétinée »(Lacan), opérateur d’amoindrissement, rabattage de la viande sur la viande

SEXPOL (à réinventer)

Wilhelm Reich fonda, en 1931, alors que l’idéologie nazie est en pleine progression, l’Association allemande pour une politique sexuelle prolétarienne, abrégée en SEXPOL qui connu un surprenant succès, répondant aux attentes libidinales et aux demandes affectives vitales de la population.

Le principe directeur de l’association fut « la politisation totale de la question sexuelle », basée sur le fait que l’oppression sexuelle est structurellement inhérente à l’ordre économique capitaliste. Contre la « misère sexuelle » et la « peste émotionnelle » engendrées et entretenues par les systèmes de répression,

Le déterminisme socio-économique allégué par Reich, flagrant à son époque, exige aujourd’hui d’être affiné et actualisé, en tenant compte par-dessus tout de la capacité à exploiter les moyens de communication de masse – presse, radio et au premier chef télévision et la Toile – pour abonder dans le sens de ce que l’on qualifie bien mal à propos de « libération des moeurs » et qui gravite autour de diverses formes d’expression pornographique, de cet objet dominant qualifié de « sexy ».

Le tout se soldant au mieux par des gratifications hâtives, superficielles, imaginaires et hallucinatoires, source d’envie et de frustration, issues de cela même qui s’offre en compensation : le culte des (porno-)stars, icônes, « gagnants », et autres clonages et clowneries people. Tout un nouveau culte puritain…

La pornographie, faux-nez d’un puritanisme réinventé…

Puritanisme et pornographie… rapprocher les deux termes peut à priori surprendre. L’un évoque le refoulement de tout ce qui a trait au sexe, tandis que l’autre ne concernerait que ce dernier. Comment ne pas opposer ces deux figures, dira-t-on ?

Un premier constat pourrait déjà faire bégayer la trop évidente question : ce sont les anciens pays puritains, obsédés par la pureté, qui ont été les précurseurs dans la déferlante de la pornographie de masse, soit la Hollande, le Japon et les Etats-Unis.

Par ailleurs, des études récentes montrent que les générations postérieures à la soi-disant « libération des mœurs », ayant grandi dans un univers sursaturé de représentations pornographiques sont étonnement sages. Le sexe montré serait l’ennemi du sexe agi. Distanciation, coupure et éloignement dans une sphère séparée de l’existence concrète : sacralisation.

De la concomitance de ces deux constats surgit une hypothèse : la pornographie de masse se révélerait l’instrument d’un nouveau puritanisme, un puritanisme qui évacue le sexe non plus en refusant de le re-présenter, mais au contraire en l’enfermant dans la représentation sacralisée. Et il est caractéristique du Sacré que d’envahir le monde ambiant, quotidien, tout en demeurant inappropriable à l’usage. La réduction du plaisir permet d’échanger des images (y compris des êtres de « chair « en tant qu’images) mises en équivalence sur le marché, devenues pures valeurs d’échange : monnaies vivantes. Remplaçabilité générale des corps.

La pornolâtrie, donc, notre nouveau sacré ? Celle-là même qui prétend, de son agaçant ton ingénu, encore être « subversive, sans tabous et libérée » : le soi-disant hors-norme de l’explosion des hormones, notre nouvelle aumône, l’offrande de la viande décharnée.

Dans la plupart des religions en effet, l’aumône est considérée comme une offrande à Dieu. Elle sert à délivrer du péché et à compenser les actions malignes, de façon à ne pas souffrir des remords de conscience. Cette culpabilité qui serait engendrée par une « sexualité » bien plus riche et puissante, intense et complexe, dangereuse, passionnée et engagée, entre nous : politique. Désenliser Eros vers des délices partagés…

Ce qui se poserait à l’opposé de la position de spectateurs onanistes, des cons qu’on somme de consacrer les icônes nombrilistes, que l’on singe dans notre espace privatisé selon des règles techniciennes bien normées. Ces dernières étant fortement altérées : alors qu’il était plus ou moins proscrit, jadis,d’expérimenter des pratiques dites « osées », aujourd’hui les commandements seraient bien plutôt, en forçant le trait : à 13 ans une sodomie suivie d’une éjaculation faciale tu feras. De tendresse tu ne donneras point. Performant, efficace et compétitif tu seras, etc.

Nouveau « système de la police des bestiaux » (Artaud), passage d’un mode d’assujettissement à un autre, charriant une progression vertigineuse de la rivalité mimétique : chacun devenant l’adversaire de chacun, à proportion de son interchangeabilité avec lui, sur fond de jalousie anxieuse à l’égard des nouveaux saints, ceux qui respectent les Canons de « la sexualité », cette hypostase.

Dès lors, une arme contre cet Etat consisterait à affirmer que, de fait, la sexualité n’existe pas. Elle serait une abstraction, une simplification, une banalisation, un moment séparé et rendu fantomatique, des rapports complexes entre les êtres.

Et lorsque une dimension intriquée dans l’existant se voit séparée, elle peut être vendue entant que telle, entant qu’objet à consommer en soi.

Le désir, intrinsèquement ouvert, est aussitôt bouché. Non pas tant par la satisfaction copulatoire elle-même que par son image manipulée, qui devient le pivot du nouveau contrôle à travers l’industrie du divertissement : revêtir d’un corps biologique les images fournies par les scénari médiatiques en concurrence.

La domination se méfie toujours du désir, dès l’instant qu’elle n’arrive pas à le falsifier, à le grader, elle qui est depuis toujours fondée sur ce qui, dans ce désir, échappe au contrôle.

Par Nicolas Zurstrassen, pour Le Grand Ecart.

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par Le Grand Ecart (son site) mercredi 4 juillet 2012 - 13 réactions
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