Une des attractions de Porto, au Portugal, ce sont, avec les chais de son fameux vin, ses six ponts jetés sur le lit encaissé du Douro pour relier la ville à Vila Nova de Gaia qui lui fait face. Le père de la tour Eiffel a même signé l’un d’eux qui enjambe le fleuve d’une seule arche métallique. Un de ses disciples, T. Seyrig, a construit de la même armature d’acier le pont Don Luis I qui, avec ses deux tabliers superposés, relie les parties hautes et basses des deux villes : le métro passe en haut et les voitures en bas, tandis que les piétons empruntent les deux voies.
Un jeu dangereux insensé
C’est sur le tablier inférieur que quotidiennement, du moins en été seulement, on le suppose, se joue un drame dont personne ne paraît s’offusquer tant il est ordinaire. Mais ceux qui ont un jour traversé le pont Luis Don I peuvent-ils ne pas en avoir été témoins ? À l’une ou l’autre extrémité, des gamins, entre 10 et 15 ans tout juste, grimpent en maillots de bain, avec une agilité de singe, sur le parapet de madriers d’acier entrecroisés, situé à au moins trois mètres au-dessus de la chaussée. On les voit qui frissonnent et s’interpellent. On devine alors qu’ils se défient et s’attribuent un numéro d’ordre. Celui à qui il revient de passer avant les autres, se prépare : il se met à trembler de tous ses membres. La tête dans les épaules, il fait un signe de croix furtif en bredouillant ce qui doit être une prière. Puis soudain, il se jette dans le vide et plonge en faisant jaillir l’eau froide du Douro. La chute fait plus de dix mètres. La gerbe du plongeon soulève la clameur des gamins qui attendent leur tour sur les poutres, tandis que le suivant répète la même mimique que son prédécesseur : une prière marmonnée avec un signe de croix expédié du poignet dans un tremblement de tout le corps.
L’indifférence des autorités
Attablés aux terrasses des cafés et restaurants qui s’avancent sur les quais de la Ribeira, aux pieds du vieux Porto, à proximité du pont, les consommateurs assistent indifférents ou amusés au spectacle de ces gosses qui se précipitent dans le vide, disparaissent avec fracas dans l’eau trouble pour en émerger de longues secondes après et dériver emportés par le courant. Mais c’est vrai, ils nagent comme des poissons : ils s’orientent sans peine vers les quais ou s’agrippent aux « rabelos », ces anciens bateaux de transport de fûts de porto, exposés à l’ancre le long de la rive. Ils se hissent bientôt sur le quai et courent rejoindre leurs copains sur le parapet pour une nouvelle cabriole imbécile.
Qui sont ces enfants ? Nul ne le sait. Sont-ils abandonnés pour être ainsi livrés à eux-mêmes toute la journée et s’adonner à ce jeu dangereux ? Quels parents pourraient être assez inconscients pour laisser ainsi leur enfant à la merci d’une chute mortelle ou de la noyade ? Est-il possible que ça ne puisse pas arriver ? Quand bien même ils en réchapperaient par leur dextérité, l’eau du Douro est trouble à souhait : s’y baigner ne doit pas être sans risque. On ne comprend pas, en tout cas, que les autorités municipales puissent laisser faire ce manège et se désintéresser d’enfants qui exposent aussi dangereusement leur vie aux yeux de tous.

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