La chute du régime soviétique, c’est une étude de cas pour les dirigeants de la Corée du Nord, de la Birmanie, de l’Iran et de la Chine. Autour de ce noyau dur des « régimes autoritaires » (ou totalitaire) il y a un deuxième cercle avec la Syrie, la Libye, Cuba, les Emirats et Royaumes arabes, et quelques autres pays qui pratiquent soit les élections truquées soit l’absence d’élections, mais c’est le noyau dur qui est le plus intéressant du point de vue géopolitique, ne serait-ce que par le poids démographique de la Chine et son rôle de leader auprès des trois autres.
Comment font-ils pour durer ces Présidents de Corée du Nord, de Birmanie, d’Iran, de Chine, alors qu’ils sont à l’évidence condamnés par la logique de l’histoire ? La réponse est dans l’effondrement de l’Urss : on sait ce qui s’est passé, le rôle de Gorbatchev, de la guerre en Afghanistan, des dissidents, de Sakharov, etc. On a vu qu’à partir du moment où les Etats Baltes ont quitté le bloc soviétique, toute la digue autour de la Russie a été emportée par le flot démocratique. La chute du mur de Berlin reste le symbole de l’effondrement de l’Urss, mais n’est que l’aboutissement d’un processus qui a commencé avec la preyestroïka et la glasnost, c’est-à-dire la confrontation avec la vérité après les soixante dix années de plomb du communisme.
On a là la « base line » de la politique de la Corée du Nord, de la Birmanie, de l’Iran et de la Chine : ils ont compris qu’il ne fallait jamais rien céder sur les libertés individuelles et les droits de l’homme pour réduire le risque qu’une brèche s’ouvre dans le système et l’emporte inexorablement, sans retour en arrière possible, comme cela s’est passé en Union soviétique. Si l’un des pays se démocratisait, le bloc des quatre en serait aussitôt affaibli ; chacun d’eux a donc intérêt à ce que les trois autres conservent les avantages acquis... Une fissure dans le bloc n’est pas souhaitable : on est plus fort à quatre qu’à trois... Ils craignent tous de se retrouver un jour seule face au reste du monde, y compris la Chine. Et si la Chine elle-même venait à se libéraliser – comme certains naïfs le pensent encore croyant à une sorte de mimétisme occidental – les trois autres systèmes s’effondreraient irrémédiablement.
On comprend alors que le soutien de la Chine à l’Iran n’est pas négociable : ce n’est pas un simple problème d’approvisionnement en pétrole, mais une logique de système. Quels avantages la Chine tirerait-elle d’un changement de régime en Iran, en Birmanie ou en Corée du Nord ? Un affaiblissement de son leadership et un renforcement de son opposition interne. Ce n’est pas une position idéologique – le temps des « pays frères » est bien révolu – mais de la realpolitik ! (Le régime des mollahs ne fait pas un tabac au pays de Confucius, c’est certain.) Le soutien - soutien tout en nuances et subtilités - de la Chine à la Corée du Nord (fondé sur le traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle signé en 1961) est pour cette raison non négociable ; idem avec la Birmanie et l’Iran. Ces régimes sont intolérables, policiers, archaïques, totalitaires etc., et on ne comprend pas comment on peut ne pas vouloir leur chute eu égard aux sacrifices que ces dictateurs imposent à leurs peuples... sauf à considérer que du point de vue du Parti communiste chinois ils constituent un glacis sécuritaire. La chute de l’Urss a été vécue comme une anomalie de l’histoire, et reste un traumatisme idéologique ; il ne faut pas recommencer l’expérience en baissant la garde !
L’objectif unique des ces quatre régimes est de se maintenir au pouvoir. Chacun le fait à sa manière :
Deng Xiaoping a dit aux Chinois de s’enrichir pour asseoir l’autorité du Parti et continuer à revendiquer Taiwan ; les Kim ont fait de la Corée du Nord une prison ;
Ne Win a mis l’armée au pouvoir en Birmanie – travail forcé, dictature dure etc. ; Khomeiny a inventé un régime à la fois religieux et policier. Ces régimes ont un objectif commun : durer ; et peu importe les peuples !
La Corée du Nord, la Birmanie, l’Iran sont des régimes si ubuesques qu’un simple souffle devrait mettre à bas ; mais il n’en est rien ! Ils tiennent grâce à la Chine qui affiche une grande rationalité, sans renoncer à des pratiques qui ne le sont pas (exécutions, contrôle d’Internet, problème des minorités, etc.) ; ces contradictions n’affectent pas le régime, le Parti sait pratiquer la dialectique. La Chine est un pays cohérent parce qu’il surmonte ses propres contradictions.
L’Iran va donc avoir la Bombe, après la Corée du Nord, parce que la Chine ne s’y oppose pas. La Chine n’a pas interdit à la Corée du Nord d’exporter sa technologie nucléaire au Pakistan, pourquoi le ferait-elle pour l’Iran ? Que la Birmanie fasse parler d’elle un jour à ce sujet n’aura rien de surprenant. Les ravages du communisme chinois ne sont forcément là où on les attend : la prolifération de l’arme nucléaire est à mettre à leur compte. Ce n’est pas rien. C’est autrement plus grave que les revendications sur Taiwan et la colonisation du Tibet.