Selon le journaliste Émile de Girardin repris par Pierre Mendès France, « gouverner, c’est prévoir ». Pour les électeurs, voter, c’est aussi prévoir.
Le scrutin du second tour va se dérouler entre deux candidats qui, en ce qui me concerne, ne me conviennent pas. Pourtant, les institutions étant ce qu’elles sont, il convient malgré tout de faire un choix. Ne pas choisir, ou plutôt, choisir de s’abstenir ou de voter blanc, c’est délibérément laisser à d’autres le soin de choisir à ma place. Je dois donc choisir également, quitte à choisir le moins mauvais, ou à ne pas choisir celui que je crois être le plus mauvais pour l’avenir du pays.
Ce choix peut se décliner en plusieurs points que je vais aborder : les valeurs (le plus important), la politique nationale proposée (pas moins important, surtout en période de crise), l’homme, sa personnalité, sa capacité à présider, à décider, et enfin, son parti, son environnement partisan, et j’inclurai aussi un paragraphe un peu plus insolite.
Les élections présidentielles ponctuent depuis quarante-sept ans notre vie démocratique. Elles remettent tous les compteurs à zéro. À tel point qu’à chaque échéance, il y a une nuée d’électeurs qui se sont enthousiasmés pour le candidat qui a été élu et quelques mois ou années après, qui sont tombés dans une grande déception voire amertume, un sentiment de s’être fait tromper.
Pourtant, c’est un cycle classique qui s’est vérifié avec l’élection de François Mitterrand qui voulait rompre avec la capitalisme, avec l’élection de Jacques Chirac, pourfendeur de la fracture sociale, et enfin avec l’élection de Nicolas Sarkozy pour qui tout était possible. Le favori François Hollande, si jamais il était élu, n’échapperait pas à cette vague de déception et il serait même fort probable qu’elle survienne très tôt à cause de la persistance de la crise.
J’ai déjà évoqué quelques points positifs du bilan du quinquennat de Nicolas Sarkozy, en particulier le Traité de Lisbonne, la réponse à la crise financière depuis 2008, la réforme des universités, le Grand Paris, la politique étrangère notamment en Libye et en Côte d’Ivoire, la réforme des retraites, la question prioritaire de constitutionnalité, et j’ai juste cité aussi la sécurité routière, la revalorisation du salaire des enseignants, du minimum vieillesse, de l’allocation pour les personnes handicapées, le service minimum en cas de grèves dans le secteur public, la réforme de la carte judiciaire, la suppression de la publicité à la télévision publique, le RSA, ou encore le financement des internats d’excellence…
Mais j’ai également admis qu’un bilan (qui est très contrasté puisqu’il y a aussi des points négatifs, en particulier sur la cohésion sociale, je l’ai également évoqué) n’était pas un argument soit pour se faire élire ou réélire (Lionel Jospin en sait quelque chose) soit même pour se faire battre, car l’essentiel est la vision de l’avenir, pas celle du passé qui va bientôt appartenir aux historiens.
1. Les valeurs
L’un des éléments marquants de cette élection est l’accroissement de l’électorat du FN (plus d’un million d’électeurs en plus entre 2002 et 2012). La crise est en grande partie responsable de cet état de fait, élément qu’on peut retrouver dans les autres démocraties européennes depuis trois ans.
La première semaine de l’entre-deux tours a été particulièrement affligeante dans la chasse aux électeurs de Marine Le Pen et malheureusement, il se trouve que les deux candidats finalistes se valent dans ce sport. Les deux admettent par exemple le principe général que l’immigration est en elle-même génératrice de trouble pour le pays, chômage, déficit public, insécurité etc. L’un veut réduire l’immigration légale de moitié, l’autre du tiers. Quelles différences ? Sur les principes, aucun, et c’est cela qui est grave : la lepénisation des esprits semble avoir vaincu autant l’UMP que le PS (dont l’un des principaux leader, Arnaud Montebourg, n’a pas hésité, le 23 avril 2012 sur France 2, à parler de consensus sur la question de l’immigration entre le PS, le FN et l’UMP !).
J’aurais pensé que la gauche, qui se drape si souvent dans une morale stoïque, aurait pu être un rempart à ces idées qui vont à l’encontre du vivre ensemble : non, apparemment, seuls Jean-Luc Mélenchon à l'extrême gauche et François Bayrou au centre semblent défendre avec fermeté les valeurs d’humanisme qui ont construit la France depuis plus de deux siècles.
Rien ne dit que si Nicolas Sarkozy n’avait pas droitisé autant son discours du premier tour, notamment avec cette notion stupide de frontières (ce qui m’a écœuré personnellement), la candidate du FN n’eût pas obtenu un score supérieur à 20% voire 25% au premier tour. Rien. Et tout laisse à penser qu’en cas d’élection de François Hollande, le FN relooké en parti marine au culte de la personnalité encore plus criant qu’à l’époque paternelle verrait son audience encore monter par la haine que pourraient attiser des mesures comme le droit de vote des étrangers, ce qu’a bien su déjà faire François Mitterrand à une époque où il a laissé volontairement prospérer ce parti dans les médias à partir du 13 février 1984 (l’ancien directeur adjoint de cabinet de François Mitterrand, Gilles Ménage, avait confirmé que le Président avait bien donné des consignes claires à Antenne 2 pour que Jean-Marie Le Pen fût régulièrement invité à "L’Heure de Vérité").
De plus, je suis incapable de savoir si Nicolas Sarkozy a jeté de l’huile sur le feu ou si, plus simplement, il n’a fait qu’accompagner (avec des propos que je réprouve) une société qui se délite de plus en plus. D’ailleurs, le FN avait atteint 15% déjà en 1988 et Nicolas Sarkozy existait à peine dans la vie politique nationale. Et son éventuel départ ne ferait sûrement pas diminuer ce niveau d’alerte. Je crois que la société n’a pas eu besoin des stigmatisations (inutilement provocatrices) de Nicolas Sarkozy pour se déliter toute seule (c’est lui donner un pouvoir qu’il n’a pas) mais je regrette qu’en tant que Chef de l’État et donc, garant de la cohésion nationale, il n’ait pas eu des propos pacificateurs et rassembleurs comme en avaient tenu ses prédécesseurs.
Il faudra également m'expliquer en quoi un Président serait rassembleur lorsqu'il ne veut rassembler que le "peuple de gauche" et pas l'ensemble des Français. Les deux candidats restés en lice sont tous les deux germes de division du peuple français, sources de clivages profonds de la société française.
Par ailleurs, toujours sur le plan des valeurs, François Hollande s’est engagé dans une éthique qui m’apparaît contestable et très douteuse et cela m’inquiète pour l’avenir. Ses positions en faveur de l’euthanasie active, alors qu’il y a la très bonne loi Leonetti du 22 avril 2005, et sur l’expérimentation des cellules souches d’embryons humains vont à l’encontre de mes valeurs.
Pour les cellules souches, la seule restriction qu’il souhaite mettre est d’éviter tout aspect marchand, ce qui est fort bien mais nettement insuffisant car cela signifie qu’il accepte le principe même, odieux, de l’instrumentalisation du vivant (il vaut mieux la situation actuelle d’interdiction avec dérogation que d’autorisation avec un encadrement qui serait de toute façon insuffisant).
Ces deux mesures sont des brèches inadmissibles vers une société que je ne veux à aucun prix, un mix entre "1984" et "Bienvenue à Gattaca". À terme, il y aurait des euthanasies non consenties. En Belgique, l’épreuve de la réalité n’est pas très belle : un tiers des personnes euthanasiées n’ont pas exprimé explicitement leur consentement (rapport Régis Aubry du 14 février 2012). À terme, il y aurait fabrication de l’humain vivant à simple finalité thérapeutique pour d’autres humains vivants. Ce serait l’inverse de l’abolition de la peine de mort, ce serait une régression terrible dans la pensée nationale.
2. Le projet présidentiel pour la nation
C’est la partie la plus politique puisqu’il s’agit de connaître les différentes mesures qui seront décidées pour les cinq prochaines années, à condition que l’Assemblée Nationale suive l’Élysée, ce qui, en un mois de distance, a les grandes chances de se réaliser (sans peut-être une majorité absolue très affirmée).
Du côté de Nicolas Sarkozy, à part une lettre fleuve, il n’y a pas vraiment de programme à proprement parlé. Il y a surtout quelques idées fortes dont aucune ne m’a apparu vraiment transcendante et certaines plutôt négatives par rapport à la solidarité nationale et à la cohésion sociale (faudra-t-il obligé un chômeur surdiplômé de se réorienter dans la plomberie ou la maçonnerie ? La question me paraît pertinente).
Du côté de François Hollande, ce sont les vieilles recettes de la gauche dans l’opposition : en cas d’élection, il creuserait à l’évidence les déficits publics, notamment avec le recrutement de 60 000 fonctionnaires supplémentaires et les contrats aidés (qui n’ont jamais marché, dixit Martine Aubry pendant la primaire). Car il n’a pas dit où il prendrait l’argent, si ce n’était cette taxe idéologique de 75% sur les hauts revenus qui ne rapporterait rien selon son entourage même.
S’il croit avoir gagné le bras de fer avec ses partenaires européens, le candidat socialiste se trompe car le pacte de croissance ne représente pas la même chose entre eux : d’un côté, une sorte de relance avec de l’argent public, de l’autre, des réformes structurelles pour améliorer la compétitivité des entreprises, réformes qu’avaient réalisées Gerhard Schröder en Allemagne dès 2004. La règle d’or que le favori refuse obstinément est pourtant la première clef qui protège les peuples de gouvernants trop portés sur la dépense par clientélisme.
Les dernières expériences socialistes en France ont abouti à des catastrophes économiques : les nationalisations en 1981 ont été une aberration économique, et les 35 heures en 1997 ont été une mesure anachronique dans un monde globalisé où, au contraire, il faudrait travailler plus (Nicolas Sarkozy a très bien saisi cet enjeu, tant dans sa campagne de 2007 que ce 1er mai 2012 au Trocadéro). Les 35 heures ont gelé les salaires des travailleurs pendant une décennie, ont fait augmenter de 40% le coût du travail et ont plombé l’économie lors la crise de 2000-2001 (bulle Internet).
Or, maintenant, nous sommes dans une crise bien plus durable (la pire depuis 1929 !) et toutes les mesures dépensières vont mener le pays à la ruine. Le retour à l’équilibre serait prévu pour François Hollande à 2017, c’est-à-dire à la fin du prochain quinquennat, avec des prévisions de croissance complètement farfelues. Aucun plan B n’a été imaginé par ses équipes. Heureusement, certains proches du candidat socialistes sont plus raisonnables et affirment à moins d’une semaine du second tour que François Hollande « ne pourra réaliser la totalité de [son] programme car tout simplement, les moyens du pays ne le permettent pas » ! Il s’agit de Jérôme Cahuzac sur France 2 le 30 avril 2012.
Ce n’est pas pour rien si dix-neuf économistes français apolitiques ont décidé de soutenir Nicolas Sarkozy dans une tribune au journal "Le Monde" du 2 mai 2012 : « Les perspectives ouvertes par M. Sarkozy nous impressionnent beaucoup plus favorablement. (…) Pour améliorer la vie de ses citoyens, compter dans le monde et rester à la hauteur de ses engagements internationaux, la France doit encore se moderniser profondément. Ni de droite ni de gauche, la science économique aide à délibérer les choix, et elle a informé le nôtre : des deux candidats, Nicolas Sarkozy nous semble le mieux capable de prendre l'avenir à bras-le-corps. ».

Cela pour le volet économique. Sur le volet de la démocratie, on ne peut pas dire non plus que François Hollande engendre confiance et enthousiasme.
D’abord, rappelons que Nicolas Sarkozy a été bien plus entreprenant que ses prédécesseurs dans l’approfondissement d’une démocratie adulte.
La question prioritaire de constitutionnalité est un élément novateur majeur du droit français. Des droits nouveaux ont été attribués aux parlementaires, notamment dans la nature du texte discuté en séance publique (le texte corrigé par la commission et pas le texte du gouvernement, c’est un point clef dans l’élaboration de la loi). La limitation à deux mandats présidentiels successifs évite aussi l’appropriation trop longue par un seul du pouvoir suprême (François Mitterrand a duré quatorze ans, Jacques Chirac douze ans).
Nicolas Sarkozy a fait désigner un membre de l’opposition à présidence cruciale de la Commission des finances de l’Assemblée Nationale (Jérôme Cahuzac) et à la première Présidence de la Cour des Comptes (Didier Migaud), et n’a pas hésité à promouvoir la candidature d’un potentiel rival à la tête du FMI.
Enfin, sur la transparence du budget de l’Élysée, il a permis à la Cour des Comptes (présidée par un membre de l’opposition, je le répète) d’en faire un rapport chaque année alors qu’avant 2007, aucun Président de la République n’avait levé l’opacité complète de cette ligne budgétaire qui mélangeait ses propres revenus et le budget de fonctionnement de l’Élysée, ce qui permettait toutes les dérives (en particulier de 1981 à 2007). L’augmentation des indemnités présidentielles n’a rien eu de choquant puisqu’il s’agissait de les mettre au même niveau que celles du Premier Ministre.
La baisse de rémunération de 30% des salaires du Président et des ministres proposée par François Hollande
est surtout démagogique, n’apporterait rien de plus dans le budget de l’État même s’il s’agit d’une mesure symbolique qui aurait le sens de l’exemplarité s’il était question de baisser les pensions de retraite ou le salaire des fonctionnaires (mesures qu’a évitées Nicolas Sarkozy mais qui ont été récemment décidées au Royaume-Uni et en Espagne, par exemple).
Quant à la démocratie irréprochable, il faudra demander à l’ancien premier secrétaire du PS comment se sont passés les dépouillements du congrès de Reims en novembre 2008, et pourquoi l’on parle d’affaires politico-financières dans les Bouches-du-Rhône et dans le Pas-de-Calais. Le PS et l’UMP, deux grands partis à la recherche de fonds, se valent dans ce domaine, avec leur lot de pourriture.
3. La personnalité


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