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Ciccio, le port se barre !

Franco Franchi et Ciccio Ingracia étaient deux comiques italiens, très populaires, qui s’amusaient des travers de la société italienne. Ils étaient des bouffons parfaits emmenant le ridicule et l’absurde à leurs sommets. Je ne sais pas pourquoi mais la campagne électorale en France me fait constamment penser à leurs sketchs. Et surtout la fameuse phrase de Franco sur le pont d’un bateau lâchant les amarres qui s’écrie : « Ciccio, le port se barre ! » Percevoir puis exprimer le contraire de la réalité était leur point fort, et quand j’entends « les journalistes ont choisi Hollande » je revois inlassablement cette scène, qui me fait invariablement le même effet : j’éclate de rire. 

Il n’y a, en effet pas un mot, pas un concept, pas une formule qu’ils ne soient malmenés durant cette campagne de tautologies, de lieux communs, de travestissements multiples au point que l’acteur principal (qui se trouve être le président de la République) puisse affirmer : « nous allons gagner par ce que nous disons la vérité ». En d’autres termes : le port se barre. On est arrivé à la situation cocasse où nos partenaires européens de tous bords ne se consolent que par la certitude que le président ment. Ce n’est pas grave disent-ils, il ne pense pas à ce qu’il dit sur la viande hallal comme problème fondamental de la société française, il ne croit pas un mot sur un impôt de nationalité, il ne croit pas à la remise en cause des deux traités qu’il a signé en dépit d’un référendum où le non l’avait emporté, il ne croit pas à l’idée de virer un étranger sur deux, il ne croit pas aux référendums qu’il annonce, à la taxation musclée des entreprises du CAC 40, etc., etc.

Cependant, et une fois que le fou rire s’estompe, on ne peut s’empêcher de considérer que l’absurde de cette situation comporte effectivement des risques. Outre le fait que raconter des histoires et des contes pour enfants empêche, jour après jour (et grâce aux relais de l’information) d’effleurer les problèmes de la société française qui exigent le choix citoyen entre plusieurs solutions (chômage, déficit, balance commerciale, énergie, problèmes structurels de l’économie agricole, santé, éducation, sécurité, justice et bien d’autres), il se crée au sein de la société une addiction à la démesure, une défiance au politique et ses acteurs, un tropisme à se moquer de tout, une impossibilité à séparer la paille du grain, une perte de l’entendement, de la réflexion, au profit d’une peur panique se transformant en cynisme, en fuite en avant vers le fou rire. Ainsi, d’où que vienne la parole en tant que porteuse d’idées ou de projets, elle semble noyée par le ridicule ambiant. 

En dehors des frontières de l’hexagone, si l’on est passablement rassuré par l’idée que tout cela n’est que du teatro bufo, on est plus inquiets pour le phénomène en tant que tel considéré comme dérive, perte de sens, simplification mensongère. Les réactions qui émanent de cette inquiétude sont forts et ne sont pas le seul fait de la gauche : du Nicolas Le Pen ironique du très conservateur Economist à l’éclat de l’ex premier ministre belge (et président du groupe des libéraux et démocrates au parlement européen) qui s’interroge « qui est le chef de l’extrême droite française Sarkozy ou Le Pen », la liste est longue. Elle indique que hors France on est conscient que cette dérive laissera des traces profondes dans le paysage de l’après élection et perturbera sérieusement toute politique cohérente. On ne se prive pas d’affirmer que si la Grèce est toujours le grand malade de l’économie européenne, la France devient « celui par qui le scandale arrive ». Si Angela Merkel, en preuve de solidarité, fait taire ses propres inquiétudes pour l’instant, son ministre de l’économie vient de lancer son premier coup de semonce : pour lui, les propositions de Hollande, soudainement recevables, « seront discutées dans le but d’une solution commune ». A bon entendeur, salut.




par Michel Koutouzis (son site) mercredi 14 mars 2012 - 4 réactions
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